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Publié par Philippe Poisson

Elles s'appellent Marie, Hortense, Marguerite, Noémie, Victorine, elles sont fiancées, infirmières, épouses, mères, filles, institutrices, elles sont les Dames du Chemin. Le chemin de la vie mais aussi le chemin qui mène au front pour des milliers de soldats, le Chemin des Dames. C'est à travers un recueil de nouvelles, parfois à l'écriture poétique, que Maryline Martin nous donne un regard différent sur la Grande Guerre, le rôle et l'importance de la femme pour tous ces Poilus.  - 21/06/2013  Un épais brouillard entoure le boyau 14. L'air est chargé d'humidité. La pluie, la neige sont notre quotidien. Avant la guerre, je l'aimais bien la neige. Je me souviens des batailles de boules glacées avec mes frères et de nos courses enfantines dans la campagne. Nos cris semblaient retenus prisonniers dans ce paysage cotonneux. Mon enfance s'est enfuie avec mes années d'insouciance. Depuis trois ans, le monde est à feu et à sang : c'est la guerre. J'ai laissé un bon nombre de frères d'armes derrière moi, enterrés dans des trous d'obus, quelques fois sous des croix de bois. Des spectres tapis dans ma mémoire. Nous sommes des rescapés des flammes de l'enfer, des morts-vivants. On ne peut que «survivre» après un tel carnage ! C'est une course contre le temps, celui qui nous est compté. Une course contre la montre, contre notre propre mort aussi. Les costumes ne sont plus d'opérette et il n'y a plus de fleurs au fusil. Des boutonnières fleurissent dans le ventre des moins chanceux. Les médecins déroulent de larges bandes de coton pour panser les blessures. Les cris de douleur se fracassent sur le casque des vivants et finissent accrochés aux barbelés.  Les coups de canon ont crevé les nuages et tué les anges. Dieu, le rouge au front, s'est enfui. Non pas qu'il soit lâche, il a décidé de ne pas se mêler de la folie des hommes.  Partout, des paysages écartelés, des arbres arrachés et la terre mille fois retournée. Du rouge sur du blanc. Du sang, celui des soldats et des chevaux. La terre devenue cratère s'ouvre et se referme au gré des bombardements. Immensité de ces plaines devenues champs d'horreur. Des trous, des boyaux, des entonnoirs, des charniers. Des corps vrillés, déchiquetés, exploses, des vies réduites en lambeaux, une boucherie à ciel ouvert. Ballet incessant des rats sous la présence musicale du bourdonnement des mouches. Non, la neige ne fait plus rêver. De façon hypocrite, elle recouvre le corps des moribonds et les transforme en d'immondes statues rigidifiées. La pluie glacée et le vent nous ramènent les odeurs pestilentielles des feuillées et des corps en décomposition. La guerre a des relents de chloroforme, de cadavres, de chlorure de chaux et de merde. Le souvenir des miens m'obsède. Je suis comme ces arbres aux branches calcinées et squelettiques : un déraciné. J'ai les doigts gourds, mon corps amaigri me fait souffrir. Je ressemble à un vieillard et je n'ai que vingt ans ! Je caresse le bois de ma pipe prisonnière dans ma poche. Fumer nous est interdit, un simple point lumineux pourrait nous coûter la vie. Une balle a déjà traversé la bouche d'un malheureux. J'ai faim et soif aussi, je donnerais cher pour un véritable morceau de fromage et une moque de cidre. J'entends la respiration de mes camarades. Nos dernières illusions s'envolent dans le souffle de nos haleines fétides.  Les yeux ouverts, perdus sur une ligne imaginaire, moi, Abel Marchand, soldat de deuxième classe, je me souviens.

Elles s'appellent Marie, Hortense, Marguerite, Noémie, Victorine, elles sont fiancées, infirmières, épouses, mères, filles, institutrices, elles sont les Dames du Chemin. Le chemin de la vie mais aussi le chemin qui mène au front pour des milliers de soldats, le Chemin des Dames. C'est à travers un recueil de nouvelles, parfois à l'écriture poétique, que Maryline Martin nous donne un regard différent sur la Grande Guerre, le rôle et l'importance de la femme pour tous ces Poilus. - 21/06/2013 Un épais brouillard entoure le boyau 14. L'air est chargé d'humidité. La pluie, la neige sont notre quotidien. Avant la guerre, je l'aimais bien la neige. Je me souviens des batailles de boules glacées avec mes frères et de nos courses enfantines dans la campagne. Nos cris semblaient retenus prisonniers dans ce paysage cotonneux. Mon enfance s'est enfuie avec mes années d'insouciance. Depuis trois ans, le monde est à feu et à sang : c'est la guerre. J'ai laissé un bon nombre de frères d'armes derrière moi, enterrés dans des trous d'obus, quelques fois sous des croix de bois. Des spectres tapis dans ma mémoire. Nous sommes des rescapés des flammes de l'enfer, des morts-vivants. On ne peut que «survivre» après un tel carnage ! C'est une course contre le temps, celui qui nous est compté. Une course contre la montre, contre notre propre mort aussi. Les costumes ne sont plus d'opérette et il n'y a plus de fleurs au fusil. Des boutonnières fleurissent dans le ventre des moins chanceux. Les médecins déroulent de larges bandes de coton pour panser les blessures. Les cris de douleur se fracassent sur le casque des vivants et finissent accrochés aux barbelés. Les coups de canon ont crevé les nuages et tué les anges. Dieu, le rouge au front, s'est enfui. Non pas qu'il soit lâche, il a décidé de ne pas se mêler de la folie des hommes. Partout, des paysages écartelés, des arbres arrachés et la terre mille fois retournée. Du rouge sur du blanc. Du sang, celui des soldats et des chevaux. La terre devenue cratère s'ouvre et se referme au gré des bombardements. Immensité de ces plaines devenues champs d'horreur. Des trous, des boyaux, des entonnoirs, des charniers. Des corps vrillés, déchiquetés, exploses, des vies réduites en lambeaux, une boucherie à ciel ouvert. Ballet incessant des rats sous la présence musicale du bourdonnement des mouches. Non, la neige ne fait plus rêver. De façon hypocrite, elle recouvre le corps des moribonds et les transforme en d'immondes statues rigidifiées. La pluie glacée et le vent nous ramènent les odeurs pestilentielles des feuillées et des corps en décomposition. La guerre a des relents de chloroforme, de cadavres, de chlorure de chaux et de merde. Le souvenir des miens m'obsède. Je suis comme ces arbres aux branches calcinées et squelettiques : un déraciné. J'ai les doigts gourds, mon corps amaigri me fait souffrir. Je ressemble à un vieillard et je n'ai que vingt ans ! Je caresse le bois de ma pipe prisonnière dans ma poche. Fumer nous est interdit, un simple point lumineux pourrait nous coûter la vie. Une balle a déjà traversé la bouche d'un malheureux. J'ai faim et soif aussi, je donnerais cher pour un véritable morceau de fromage et une moque de cidre. J'entends la respiration de mes camarades. Nos dernières illusions s'envolent dans le souffle de nos haleines fétides. Les yeux ouverts, perdus sur une ligne imaginaire, moi, Abel Marchand, soldat de deuxième classe, je me souviens.

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