Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Philippe Poisson

21/09/2013 - Au XIXe siècle, Paris gagne ses galons de capitale mondiale des plaisirs. Lorettes, grisettes et courtisanes, conquérantes et victorieuses, règnent alors sur la Ville Lumière. Et derrière elles, une myriade de congrégations, aussi nombreuses que les petits noms secrets et affectueux susurrés par les amants à l'oreille de leurs maîtresses, se réclamant des États de la prostitution.


S'il existe une typologie des femmes publiques aussi riche, la responsabilité en revient au premier chef aux journalistes, chroniqueurs, échotiers, illustrateurs et caricaturistes, écrivains oubliés ou à jamais illustres qui ont dénommé les filles qu'ils croisaient sur les trottoirs de la capitale, le long des boulevards ou dans les faubourgs, au théâtre, au bal ou à l'Opéra, dans les cafés, sur les Champs-Élysées et au sein de quelques salons.
Mais si les catins parisiennes de l'époque ont eut le bonheur d'entrer dans l'histoire, cela tient d'abord à leur fortune littéraire. Les frères Goncourt, Baudelaire, Eugène Sue, Théophile Gautier, les Dumas, père et fils, Tristan Corbière, Huysmans, Zola, Balzac, Flaubert, Maupassant, Barbey d'Aurevilly ont tous témoigné, à des degrés divers, de leur intérêt vis-à-vis de ces dames, les dégageant des vils clichés auxquels elles étaient réduites et contribuant à changer le regard que la société leur portait jusque-là. Ces grands noms, le lecteur les connaît. Leurs ouvrages - Nana, La Dame aux camélias, Splendeurs et misères des courtisanes, etc. -, il les a parfois lus à un âge et dans un cadre - scolaire et donc pudique - qui ne lui ont pas toujours permis de saisir qu'ils avaient tous pour sujet... les lorettes !

Né en 1968, Emmanuel Pierrat est écrivain, essayiste et avocat français. Spécialisé dans le droit de la culture, chroniqueur pour Livres-Hebdo, il est aussi éditeur et collectionneur.

21/09/2013 - Extrait de l'avant-propos

Au XIXe siècle, Paris est portée à la dignité de Ville Lumière en hommage à l'éclairage au gaz qui illumine, dès la tombée de la nuit, ses rues et ses passages. La formule est restée. Mais elle a d'abord germé à l'intérieur de cervelles britanniques venues goûter aux plaisirs offerts par la capitale française et tout ébahies de découvrir sur terre un endroit où il est possible de prendre le frais aux heures vespérales sans risquer de se perdre ou d'attraper un méchant rhume au contact de brumes miasmatiques. Beaucoup des noceurs londoniens en villégiature dans la City of Lights sont alors en quête de divertissements qui prospèrent nettement mieux à l'abri de lumières trop vives. L'éclairage public n'en demeure pas moins un allié de poids pour ces promeneurs interlopes, un guide discret auquel ils peuvent s'abandonner en toute quiétude. Il ne les trahira pas, les mènera au terme de leur équipée clandestine, jusqu'à cette porte qui, une fois franchie, se refermera sur l'une des multiples scènes en clair-obscur du théâtre parisien des plaisirs.

Car Paris a aussi gagné ses galons de capitale mondiale des plaisirs. Un trophée conquis de haute lutte, obtenu à force de persévérance et dans l'affirmation d'un enthousiasme sans cesse renouvelée. Tant de ferveur, c'est mathématique, ne pouvait que se transformer en une saine et joyeuse émulation, se nourrissant au fil des siècles de l'expérience et du savoir accumulés de génération en génération. De ce point de vue, la seconde moitié du XIXe siècle doit être considérée comme une espèce d'âge d'or, un aboutissement où la science du plaisir atteint un degré de raffinement prompt à asseoir pour l'éternité, ou presque, la réputation de Paris.

Les lorettes, leurs sœurs grisettes désavantagées par le sort et les cocottes, conquérantes et victorieuses courtisanes passées à la postérité pour avoir déployé une maestria inédite dans l'art de plumer quelques-uns des gogos milliardaires de la nuit parisienne et pour s'être vu gratifier de génuflexions par une bonne partie des têtes couronnées disséminées à la surface du globe, appartiennent toutes à une seule et même confrérie. Trois noms, trois classes sociales, trois manières d'envisager le métier et d'en tirer bénéfice, mais une unique condition : grisettes, lorettes et cocottes sont des putes; et pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle, chacune à sa manière, elles règnent sur Paris. Derrière ces trois catégories principales prolifèrent quantité de sous-groupes, de sous-genres, aussi nombreux que les petits noms secrets et affectueux susurrés par les amants à l'oreille de leurs maîtresses, et de ce fait pratiquement impossibles à répertorier. Toutefois, les pages qui suivent se donnent pour mission de livrer à la connaissance du lecteur un aperçu abondamment fourni de la myriade de congrégations se réclamant des États de la prostitution, fruit d'investigations poussées parmi la très foisonnante littérature que le sujet a inspirée à une foule d'écrivains. Les noms de la plupart d'entre eux ont injustement disparu des dictionnaires et des catalogues des maisons d'édition. Il s'agit donc ici d'arracher à l'oubli et la formidable variété des mondes de l'amour vénal du XIXe siècle, et certains des petits-maîtres qui en ont fait, parfois, la source de leurs romans, satires sociales, pamphlets, chroniques égrillardes...

D'ailleurs, s'il existe une typologie des femmes publiques aussi riche, la responsabilité en revient au premier chef à ces journalistes, chroniqueurs, échotiers, illustrateurs et caricaturistes, écrivains oubliés ou à jamais illustres qui, sans que personne ne le leur demande, ont dénommé et classifié les filles qu'ils croisaient sur les trottoirs de la capitale, le long des boulevards ou dans les faubourgs, au théâtre, au bal ou à l'Opéra, dans les cafés, sur les Champs-Élysées et au sein de quelques salons... Ils se les sont d'abord appropriées pour leur propre compte, les ont baptisées au gré de leur fantaisie, ou en mettant la main sur l'une de ces expressions populaires qui pullulent dans la rue. Chaque formule rattache celle qu'elle désigne à un quartier de Paris - Notre-Dame-des-Lorettes pour le plus fameux -, un état, une origine sociale, un lieu plus ou moins vague de la ville - putains des faubourgs, par exemple, ou les misérables catins hors barrières -, une activité officielle qui masque l'occulte, comme la fleuriste des boulevards, la danseuse de l'Opéra, la comédienne du Français. Elle peut découler de ses fréquentations ou rendre compte de ses préférences, de ses habitudes vestimentaires (tel l'habit gris des grisettes), de ses spécialités et de ses vices, qui contribuent en général à accroître sa valeur, elle sert éventuellement aussi à les définir sous le rapport de ses faiblesses, souvent vénielles, toujours charmantes, parce que la candeur et l'ingénuité sont de puissants aiguillons du désir masculin.

Auteur : Emmanuel Pierrat  Date de saisie : 21/09/2013  Genre : Documents Essais d'actualité  Editeur : le Passage, Paris, France  Collection : La petite collection

Auteur : Emmanuel Pierrat Date de saisie : 21/09/2013 Genre : Documents Essais d'actualité Editeur : le Passage, Paris, France Collection : La petite collection

Commenter cet article