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Publié par Philippe Poisson

Mon oncle, Pierre Gaudin (1913-1989), soldat de 1ère classe au 20ème Bataillon de Chasseurs Alpins, fut fait prisonnier en Juin 40 comme la plupart des soldats français à la suite de la débacle et interné au Stalag IX A jusqu'en 1942. Après plusieurs tentatives d'évasion, il fut considéré comme réfractaire par les allemands et déporté en Avril 1942 au tristement célèbre camp de Rawa-Ruska en Pologne.

Ci dessous, le récit de cette déportation par mon oncle (j'ai conservé son style et son orthographe sauf lorsque cela rendait le texte incompréhensible) :

Avril 1942 : Que de larmes refoulées, que de tristesse, que de rancœur, que de folies, que de souffrances, tu nous rappelle Avril, le mois des fleurs à jamais meurtri.

Le cauchemar a commencé le 5 Avril 1942.

Nous sommes montés dans des wagons. Le notre avait une petite lucarne avec du grillage, au milieu 2 bancs fixes, nous étions environ 70. Avant de monter on nous a donné une boule de pain à 12, toute moisie, nous avons monté dans le wagon aussitôt.

Les sentinelles nous ont enfermé, nous voyions un peu de jour par les fentes des portes, le train a démarré lentement, nous étions comme des bêtes, sans voix.


Chacun pensait à sa famille, vers quel destin notre vie était destinée.


La nuit venue, nous nous sommes allongés cote à cote, notre chaleur humaine nous réconfortait un peu, nous étions tellement serrés, dans la nuit je me suis levé pour uriner dans le coin de la porte où il y avait une fente, impossible de reprendre ma place, je suis resté debout le restant de la nuit à coté de la petite lucarne. Au petit jour tous les copains sauf deux étaient debout, les deux qui restaient allongés étaient pris de dysenterie.

Quelle misère pour ces malheureux, quelle souffrance.


Nous avons déchiré des pans de chemise, des doublures de capotes pour ces pauvres copains, que nous jetions par la petite lucarne où nous avions écarté le grillage. Une nuit le convoi s’est arrêté, le 3ème ou le 4ème jour je ne sais pas au juste, on nous a fait descendre à grands coups de crosse, avec des cris comme si nous étions sourds, en colonne par un. Nous avons passé devant un tas immense de vieilles boites toute rouillées où chacun en prenait une, un peu plus loin une grosse marmite où un homme plongeait une grosse louche, en ressortait un liquide mélangé avec je ne sais trop quoi, il remplissait notre boite nous renversant le liquide chaud sur nos mains, quelle infection, il y avait de tout dans cette espèce de soupe, des pierres, des os peut-être humains, j’en ai avalé une gorgée, je n’ai pas pu manger le reste.

On nous a fait à quelques uns passer sur une tranchée pour faire nos besoins, nous avions à peine baissé nos pantalons que les sentinelles baïonnette au canon nous poussaient le derrière.


Nous sommes remontés dans les wagons où notre voyage a continué, nous étions petit à petit devenus des loques, nous nous allongions les uns sur les autres, nous n’avions presque plus de réaction, la faim nous tenaillait et surtout la soif. Nous sommes enfin arrivés le 13 Avril dans la matinée.

A notre sortie des wagons deux haies de soldats baïonnettes aux canons, nous avons pensé alors que le dernier voyage était arrivé, qu’on allait nous fusiller sur place. Nous étions tellement las que nous marchions comme dans un cauchemar. Au bout de quelques mètres, nous nous sommes aperçus qu’il y avait sur le bord du chemin de la neige, dans ce sombre désespoir, une lueur apparaissait, la neige que j’ai prise dans mes doigts, que j’ai portée à ma bouche, de l’eau enfin.


Au bout d’un certain temps, je ne saurais le dire, nous arrivions devant le camp de Rawa Ruska Stalag 325. Sitôt la porte franchie, nous nous trouvions dans un vaste champ entouré de miradors avec double rangée de barbelés, plein de boue.

A partir de ce moment, notre instinct de vie reprenait le dessus, je cherche parmi les détritus et j’ai eu la chance de trouver un espèce de seau de 5 litres environ qui était à moitié plein d’eau, de la neige fondue sûrement. Avec mon copain Latière et Ducerf avec qui je m’étais évadé, nous nous sommes lavés dans ce seau. Ducerf avait réussi malgré les fouilles à conserver un rasoir avec une lame, nous nous sommes raclés comme nous avons pu, nous avions un semblant de propreté, si vous saviez comme il n’en faut pas beaucoup pour reprendre courage.

Tout à coup, encore des cris, des hurlements, rassemblement, il me semble de voir un rêve, la soupe, de la soupe, on nous donnait de la soupe, oui mais voila pas de gamelles, pas d’ustensiles pour manger. Pour mes deux camarades et moi pas de problème, nous avons présenté le seau où nous avions fait un semblant de toilette, avec des morceaux de bois, nous avons fait une espèce de cuillère et nous avons mangé en frères notre soupe dans notre propre crasse. Beaucoup de camarades n’ont rien trouvé, j’en ai vu devant moi qui mettaient leurs deux mains malgré les brulures, d’autres avaient des morceaux de tuile ou de brique ou de vieilles boites ou seaux comme nous.

L’après midi on nous a conduit dans nos baraquements, j’ai été affecté au bloc II où nous sommes montés au 3ème plan car c’était composé de trois bas flancs sur des planches toutes nues, au milieu des bas flancs il y avait un poêle bâti dans le … comme un four. Par la suite nous avons fait cuire dans la cendre des pommes de terre pourries et gelées que nous réussissions à voler à la corvée, on les cachait dans la doublure de notre capote qui empestait la pourriture.

Le lendemain de notre arrivée, il y avait pas loin de notre bloc une baraque avec des tranchées où tout le tour il y avait des planches où à la rigueur on pouvait s’asseoir, c’étaient les WC, que de souffrance dans cette baraque, nous étions constipés depuis notre départ, pas moyen de faire, avec les doigts morceau par morceau, dans le sang, avec mes copains que de détresse dans cette sinistre baraque.

Après une semaine que nous étions arrivés, il n’y avait plus dans le camp une seule herbe, nous avions tout rasé, il restait seulement de l’herbe entre les deux rangées de barbelés où il était défendu de s’approcher, quelques camarades ont réussi à en prendre quelques poignées au risque de recevoir un coup de fusil. Pour nourriture, nous avions un litre de soupe à midi, un litre le soir, absolument de l’eau chaude, et un litre de liquide pour boire qui était fait avec des branches de sapin trempées dans l’eau pour la désinfecter, infect mais que nous appréciions quand même. Le deuxième jour nous avons eu un morceau de pain pour partager à six avec un morceau d’ersatz de saucisson. Ah, ce morceau de pain, quel problème pour le partager, l’amitié disparue, nous étions comme des loups pour une miette. Dans mon groupe j’avais fait avec des couvercles de boite et des morceaux de ficelle une balance que nous mettions en équilibre sur une pierre, je coupais un morceau de pain qui servait de modèle et tout le monde était content.

Pour dormir, nous avions mis nos vestes et nos capotes, ceux qui en avaient, pour nous allonger dessus, pour que les planches soient moins dures. Catastrophe, nous étions infectés de poux, quelle déchéance, sans eau pour nous laver, presque sans nourriture, infestés et pleins de vermines. Quand je pense à toutes ces misères, je vous le dis, il faut avoir le cœur bien accroché.

Beaucoup de personnes qui nous entendent parler de Rawa-Ruska se disent avec un sourire : "Si c'est vrai ce qu'ils racontent, comment ont-ils fait pour survivre ?"
Je vais vous le dire, malheureusement beaucoup ont payé de leur vie et les rescapés resteront malades toute leur existence.

Voila comment nous avons survécu. Les français vous le savez nous sommes débrouillards, même dans les pires difficultés. Après une dizaine de jours que nous étions à Rawa, il y avait des corvées de pommes de terre que nous ramassions dans la boue des sillons, des pommes de terre à moitié gelées et qui sentaient le choléra. Nous arrivions à en cacher quelques unes que nous emportions dans notre baraque.

D'autres copains travaillaient aux cuisines où ils prenaient tout ce qu'ils pouvaient. Il venait dans le camp deux charrettes, conduites par des polonais, porter du pain pour ravitailler la cuisine. Ces charrettes étaient attelées à deux mulets. Du temps que les polonais rentraient le pain, une équipe de débrouillards a volé un mulet. Les "perroquets" n'en revenaient pas, je les appelais parfois ainsi car ils étaient tout habillés en vert et criaient comme des perroquets. Une heure après rassemblement, fouille, cris, ils n'ont jamais trouvé la trace du mulet. Une autre fois, il y avait des boites de conserves mises sous clef. Là aussi, elles ont en partie disparu. Voila, un peu par ci, un peu par là, ça nous a permis de tenir, juste pour sauver notre pauvre peau.

A cette corvée de pommes de terre, nous avons trouvé dans une tranchée, le cadavre d'un soldat russe, reconnu à sa capote. Cela ne nous a pas empêché de prendre les pommes de terre. Nous avons ensuite, sous l'œil stupéfait de la sentinelle, creusé un trou où nous avons enterré le corps du soldat russe. Des copains ont tracé avec des petites pierres :


"Ci git un Soldat Russe"


Je vais vous montrer que malgré notre misère nous restions solidaires de la liberté, vers laquelle nous étions tous tendus.


Environ un mois après notre arrivée, je travaillais à la corvée de la route avec mes copains Latière et Rivorel René, deux amis de Marseille. Nous partions le matin, environ trois cents, nous nous rendions à la gare où nous prenions le train pour faire environ 20 kilomètres, avec des policiers ukrainiens, à la gare seulement, qui tiraient au moindre geste, car il nous est arrivé de voir des convois arrêtés devant la gare, où descendaient des chiens et des SS mitraillettes au poing encadrer les wagons où des pauvres gens criaient, hurlaient à la mort. C'étaient les morts-vivants que l'on emmenait au four crématoire à quelques trente kilomètres, et qui faisait une halte pour mettre de l'eau dans la locomotive, heureuse machine pleine d'eau alors que les enfants, les femmes se mouraient de soif. Je crois sincèrement que c'est là que j'ai le plus souffert dans le fond de moi-même.


Cette corvée consistait à faire une autoroute, les perroquets voyaient loin. Sur une dizaine de mètres de large, avec des pelles, nous faisions des carrés de mousse de 20 sur 20 environ avec une épaisseur de 5 à 6 centimètres. Il fallait lever cette mousse pour préparer la route, nous portions ces plaques sur chaque coté en dehors de la route, nous faisions des tas d'un mètre carré environ sur deux mètres de haut espacés de quatre à cinq mètres. Nous étions partagés en plusieurs groupes, le soir à la gare nous étions tous rassemblés et là, on nous comptait.

Un soir, un copain que nous ne connaissions pas, il venait des écuries, demande à nous parler en secret, Latière, Rivorel et moi. Il nous demande si nous étions à la corvée de la route, il voulait s'évader, il nous demandait si un de nous voulait rester au camp et que lui prenne sa place. Sans une hésitation nous lui avons dit "d'accord". Le lendemain Rivorel est resté à se planquer dans les WC et le copain est venu avec nous, nous avions combiné son évasion avec deux autres copains qui travaillaient à coté de nous.

Pendant la pause, les sentinelles ne faisaient pas trop attention à nous. Nous avions dans ces fameux tas, un que nous avions laissé creux, avec un peu de jour sur les joints. Le copain est rentré dedans, nous avons ensuite, avec quelques grosses branches que nous avions récupérées, fait un pont que nous avons rapidement recouvert avec les plaques, environ 50 centimètres. Cela se passait vers les midi, nous sommes partis vers 5 heures rejoindre les autres groupes à la gare et là quelle histoire, comptés et recomptés, ils se sont aperçus qu'il en manquait un. Officiers et tous verts de rage, insultes, cris. Quelques sentinelles sont retournées où nous travaillions, mais voila à quel endroit chercher ?

Ils sont restés près d'une heure et ils sont retournés bredouilles. L'officier nous a menacé de mort si nous ne disions pas où était le copain. De toute façon nous n'étions que quatre à le savoir et c'est lui qui était responsable, aussi les jours suivants on nous a changé l'officier et les sentinelles. Inutile de vous dire la vie qu'ils nous ont menée. Nous avons appris beaucoup plus tard que notre copain avait réussi, il était d'origine polonaise ce qui a facilité sa tâche, car nous ne savions rien pas même son nom. C'est çà l'esprit Rawa !

Pierre Gaudin, prisonnier de guerre, matricule 33887

source christian-gaudin.fr

El Che

Pierre Gaudin, prisonnier de guerre, matricule 33887
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