Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Philippe Poisson

Des épinards sans beurre - Quel enfant d'aujourd'hui peut imaginer que dans notre beau pays où règne l'abondance, d'autres enfants aient dû attendre leur adolescence pour savoir ce qu'est la saveur d'une orange, et que partout dans le monde il en est de nos jours des centaines de millions qui connaissent des privations bien pire.

Durant les dures années de l'occupation, il n'était dans la capacité ni de ma mère ni de moi-même de faire rendre à nos quelques mètres carrés de jardin autre chose que quelques salades, radis et haricots verts, légumes faciles à obtenir. Vite consommés, ils ne remplaçaient pas les précieuses pommes de terre qui manquaient cruellement à l'étal des marchands mais pour la culture desquelles il eut fallut plus de science et de terrain que nous en possédions. Nous en étions strictement réduits à la portion qu’autorisaient nos cartes d'alimentation, quand notre porte-monnaie et l'approvisionnement toujours plus problématique des commerces le permettaient. Il était en effet hors de question de nous procurer la plus petite part de ce qu'offrait le marché noir. Ce fut donc grâce au système D que ma mère parvint à me nourrir tant bien que mal tant que je fus seul avec elle, et qu'elle dut faire face à des difficultés multipliées par deux au retour de mon frère.

Avant qu'il ne revînt parmi nous, il m'arriva même de manger plus qu'à ma faim. C’était le cas lorsque je la rejoignais à son travail, dans le service de chirurgie où elle était employée. Des combattants allemands blessés y étaient soignés et bénéficiaient du régime de faveur que leur valait leur double statut de héros et d’occupant.

L'office dans lequel ma mère avait pour charge de préparer les plateaux des malades avant de les leurs distribuer, à partir de ce qui lui parvenait des cuisines au moyen d'un monte-charge, était doté d'une porte ouvrant vers l'intérieur de la pièce, de telle sorte que son battant venait butter contre le conduit de ce monte-charge. Un réduit en résultait, derrière la porte, dans lequel j'étais automatiquement enfermé et dissimulé lorsque quelqu'un entrait et pendant tout le temps durant lequel la porte restait ouverte. Je demeurais là, debout et immobile, dans la peur d'être surpris par le chef du service, une sévère infirmière militaire allemande que ma présence contrariait visiblement et aux yeux de laquelle je me m'effaçais autant que possible. Etre surpris aurait certainement valu à  ma mère au minimum un renvoi immédiat, tant elle m'y gavait littéralement, aux frais de la wehrmarcht. Pour cela, elle subtilisait prestement une bouchée dans chacune des assiettes destinées aux malades et me l'enfournait tout aussi rapidement dans la bouche, que je devais tenir ouverte, pour la vider aussitôt remplie. Point de délicatesses pour mon estomac, le temps de mastiquer ma nourriture avant de l'avaler ne m'était pas accordé. L'opération devait se dérouler en un temps qui était celui de la préparation des plateaux qu'attendaient leurs destinataires et non pas celui moyennement accordé à un repas. Le flagrant délit eût été constaté si un visiteur entrant soudain dans la pièce m'avait découvert et surpris à mâcher quelque chose. Lorsqu'en quelques minutes tous les malades concernés m'avaient payé leur tribut et que leurs plateaux étaient disposés sur le chariot, je pouvais sortir de ma cachette et attendre, aussi sagement qu'hypocritement assis sur une chaise, que ma mère revienne de sa distribution.

Les soldats, qui contribuaient sans le savoir à ma subsistance, ne s'y seraient probablement pas refusés pour la plupart d'entre eux, à en juger par l'aubaine de bonbons à laquelle j'avais droit lorsque sachant que le fils de leur soignante était là il demandaient à me voir. Cédant à leur demande, la terrible infirmière m'autorisait alors à m'aventurer dans la grande salle où ils avaient leurs lits. Comme les soldats français que j'avais connus attendant d'aller au combat allongés dans leur paille à deux pas de chez nous, à la veille de la guerre éclair, ils étaient heureux de voir un enfant leur rappelant pour certains d'entre eux  les leurs. Ils se vengeaient du sort en me distribuant des friandises, dont je profitais sans vergogne et avec un plaisir infiniment plus grand que la viande qu'elles allaient rejoindre dans mon ventre.

Il arrivait aussi que ma mère, ayant dérobé un morceau d'une chose ou d'une autre, le rapporte à la maison à mon intention, à chaque fois au risque d'être prise. S'il s'agissait de viande je devais, en l'absence de matières grasses qui auraient permis de la cuire, la manger crue, dans le meilleur des cas accompagnée d'une tranche d'un pain de munition noir et compact. De tels repas étaient le plus souvent improvisés dans l'urgence à son retour du travail, lorsqu'elle était de service le matin et rentrait à la maison juste avant que je parte moi-même pour l'école. Je me retrouvais alors avec un sandwich que je devais manger en chemin, ce que je n’appréciais guère, éprouvant  pour la viande aussi bien cuite que crue une aversion que certains comprendront et que j'eus par suite beaucoup de mal à vaincre. Elle faisait par contre le régal d'un énorme chien auquel je la lançais au passage, sous la porte de l'un des deux bordels de la rue Dancourt dont il était le gardien.

Un jour, ma mère étant partie pour son travail avant que je prenne le chemin de l'école, je me débarrassai du casse-croûte, poussé par la répugnance et avec toute l'inconscience d'un enfant de 8 ans, en le jetant dans le seau qui recueillait les eaux usées sous l'évier. J'allais le plus souvent le vider moi-même, mais le sort voulut que ce ne soit pas le cas cette fois-là. Bien entendu, l'objet du crime resta sur la grille de l'égout lorsque ma mère alla jeter les eaux grasses. J'en fus quitte pour des reproches et peut-être une ou deux gifles dont je me souviens moins que de la peine que je lui infligeai ; elle pleura une fois de plus.

L'Instruction Publique elle-même – qui n'était pas encore Éducation Nationale – s'employait à combler les insuffisances alimentaires du moment, dont les enfants étaient les premières victimes, en dépit d'un classement censé leur valoir des rations en rapport avec leurs besoins. Tout comme pour des travailleurs de force, ce classement était de bien peu d'effet. Pour compenser, des philanthropes concoctaient à l'intention des écoliers des mesures dont l'ingéniosité n'était pas toujours du goût des bénéficiaires. Comme ces rasades de sang que nos instituteurs nous emmenaient boire directement à l'abattoir, ce qui était l'occasion d'une promenade jusqu'à l'orée de la forêt, au-delà du cimetière. La surveillance de l'opération étant assez relâchée, il y avait heureusement moyen d'échapper parfois à ce qui était pour nombre d'entre nous, et en particulier pour moi-même, bien plus qu'une punition. Nous devions aussi à la bienveillance de l'État la distribution de biscuits vitaminés dont la garniture de caséine faisait le principal intérêt. Le jeu qui consistait à l’extraire avec sa langue de petits trous comme il s'en trouve sur les petit-beurre était le prétexte à de véritables concours.

Tout était bon pour se procurer de quoi se mettre sous la dent et les soldats allemands qui logeaient dans notre quartier, chez l'habitant, étaient mis à contribution. Ils faisaient assaut de gentillesse à l'égard des enfants dont ils cherchaient à s'attirer la sympathie et à travers eux celle de leurs parents, en leur distribuant des bonbons et des gâteaux secs prélevés sur leurs propres rations, probablement calculées à cette fin, du moins dans un premier temps. Les adultes persistaient à gâcher notre plaisir en nous faisant jeter les friandises qui nous étaient offertes, sous le prétexte inventé lors de l'invasion mais toujours en vigueur, qu'elles étaient empoisonnées. La raison n'était par contre pas suffisante pour empêcher certaines de ces grandes personnes, dont le nombre fondit comme glace au soleil à l'approche de la libération, de trafiquer avec l'occupant. Ce ne fut pourtant pas le cas général et le climat me paraît encore aujourd’hui avoir été empreint, plutôt que de collaboration ou à l'inverse d'une véritable hostilité, d'indifférence à l'égard de ceux que nous appelions aussi les doryphores. Était-ce en raison de la couleur de leur uniforme ou parce qu'ils mettaient à mal les ressources nationales du précieux tubercule ?

Dans la lutte organisée contre la disette, ces coléoptères à la robe rayée étaient particulièrement visés et les enfants des écoles activement mêlés à leur destruction, pour leur plus grande distraction. Je dois aux doryphores des heures passées au grand air plutôt que sur les tristes bancs de la classe, sous l'œil pourtant si bienveillant du Maréchal dont le portrait dominait le tableau noir. Notre tâche consistait à parcourir les rangs de patates, un bocal ou une vieille boîte de conserve vide à la main, et à remplir notre récipient des petites bêtes, prélevées avec précaution sur les tiges de la plante, ainsi que de leurs œufs d’un jaune vif ou parfois orangé, pondus sur l'envers des feuilles. Le tout était livré ensuite à un feu purificateur. L'industrie chimique se consacrait à bien d'autres tâches qu'à la fabrication du Flytox, l'insecticide d'alors, et il nous était dévolu d'y suppléer. Hélas ! Entre le temps où les plants étaient l'objet de notre sollicitude et celui de la distribution de ce qui en était le fruit, les pommes de terre prenaient des voies qui ne les faisaient pas obligatoirement aboutir dans nos assiettes. Ceux qui leur avaient prodigué leurs soins n'étaient pas mieux servis pour cela.

Claude Courty

 

P.S. Eh bien voila une première "livraison" (à suivre plutôt qu'en pièce jointe). En vous remerciant de me faire savoir si sa lecture aura éveillé quelque souvenir. Ceux qui ont connu l'époque des faits doivent en effet se raréfier.

Comme vous l'aurez compris, ma mère travaillait à l'hôpital de Bleau (Sce de chirurgie) et j'ai été moi-même scolarisé, à la même époque, d'abord rue Grande (Mme Chalot) et ensuite à Félix Herbet (MMrs Rapine, Chalot et Menuret).

 

Cordialement

Claude Courty

Je possède très peu de photos de cette époque, et aucune qui soit susceptible de l'illustrer, mis à part peut-être une photo de classe, prise en 40 je crois. Il serait amusant qu'un survivant s'y reconnaisse si vous la publiez, ce à quoi je ne vois aucun inconvénient. Pour information, je suis le 4ème en partant de la gauche, au deuxième rang (les assis). Les joues de la plupart d'entre nous ne témoignent pas encore de notre malnutrition, mais les restrictions ne font alors que de commencer.

Je possède très peu de photos de cette époque, et aucune qui soit susceptible de l'illustrer, mis à part peut-être une photo de classe, prise en 40 je crois. Il serait amusant qu'un survivant s'y reconnaisse si vous la publiez, ce à quoi je ne vois aucun inconvénient. Pour information, je suis le 4ème en partant de la gauche, au deuxième rang (les assis). Les joues de la plupart d'entre nous ne témoignent pas encore de notre malnutrition, mais les restrictions ne font alors que de commencer.

Commenter cet article