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Publié par Philippe Poisson

17/01/2014 - Pendant la Grande Guerre, à quelques centaines de mètres parfois de la ligne de front, les combattants inventent des chansons sur des airs populaires et jouent de la musique sur des instruments fabriqués avec des matériaux de récupération. La mobilisation a rassemblé dans les mêmes régiments musiciens des campagnes et concertistes, chefs d'harmonie et violoncellistes de salon, orchestres d'ici et d'ailleurs. Dans les tranchées, dans les bals avec travestis qu'on improvise après la bataille, on chante le désespoir et la révolte, la nostalgie aussi. La musique est la vie, l'antidote au malheur, au massacre, à l'interminable peine.

Claude Ribouillault nous fait entrer dans ce monde parallèle, sur les scènes étranges du théâtre aux armées, des camps de prisonniers où la rage de rire n'est parfois que la rage de survivre. Ce sont des soldats de partout : Allemands, Italiens, Serbes, Anglais, Écossais, Français de France et des colonies... Ils créent des spectacles et constituent un répertoire de chansons joyeuses, dures, toujours plus désespérées à mesure que la guerre s'enlise dans les tranchées. Illustré par une collection unique de documents photographiques et d'instruments, ce livre étonnant sauve de l'oubli des visages et des mots, leur fol espoir de rester en vie.

Issu d'une famille de musiciens de mariage, Claude Ribouillault pratique de nombreux instruments. Passionné par le patrimoine de la musique populaire, il collectionne instruments, cahiers de chants et partitions. L'iconographie de son livre La Musique au fusil provient intégralement de sa collection personnelle. Sa première publication, en 1996, lui a valu le prix de l'académie Charles-Cros de littérature musicale ainsi qu'un prix des Muses au salon Musicora. Claude Ribouillault a également créé des spectacles autour du répertoire des musiciens de la Grande Guerre.

 

  • Les courts extraits de livres : 17/01/2014

Prologue

Imagine...

«Si tu veux vraiment te figurer ce qu'est la guerre, imagine...» «Imagine que tu es né dans un petit village ; qu'à l'école tu t'es fait des amis, des copains ; qu'adolescent, tu as été conscrit ; que tu as fait ton service (deux ans, trois ans après 1913) ; que tu as bu, que tu as ri, chanté avec les copains ; mais qu'un jour, il a fallu repartir, pour le front ; qu'un autre jour il a fallu sortir de la tranchée, la peur au ventre, et charger... Que tu es revenu un peu plus tard presque fou, à la main la main de ton ami d'enfance, son pied, sa tête, et la figure éclaboussée de sa cervelle ; celui avec lequel tu avais chanté et sans lequel il faudrait continuer, pour se griser et se faire croire que la vie reste «normale»... Si vraiment tu peux t'imaginer tout cela, comprendre que ce ne sont pas seulement des mots dans les livres inventés pour faire peur aux enfants et emmerder les élèves ; alors tu sauras un peu ce qu'est la guerre...»

Ce discours, Henri Gautier, mon grand-oncle, me l'a souvent tenu, avec des roulements de r, pour maquiller la crudité de quelques mots, une crudité dictée par la vigueur du souvenir. Ses chansons, soigneusement compilées dans un carnet fort épais, il les avait recueillies sur le front, à l'arrière et dans les camps de prisonniers. Elles ne m'ont pas quitté pour des raisons sentimentales d'abord ; mais aussi parce qu'elles reflètent une réalité paradoxale et méconnue, qui n'est surtout pas une incitation à la guerre, ni un docte cours de pacifisme, mais un indice fort d'humanité, et du poids de la musique face au désespoir ou à l'hébétude. Alors imaginons : c'est la guerre ! L'une des plus dures, à tout jamais, que le monde ait connues. Et, à quelques centaines de mètres, alors qu'on entend encore nettement le bruit effrayant des combats, des hommes occupent leurs «loisirs» ! Cela semble incroyable : ils font de la musique ! Ils ont fabriqué des instruments avec des matériaux de récupération et des outils improvisés. Ils jouent entre eux et vont jusqu'à créer des spectacles. Est-ce franchement choquant ou simplement paradoxal ? C'est un fait. On peut même se risquer à dire que c'est justement l'horreur de ce conflit qui a réclamé une telle «soupape».

Étudier les musiciens et les musiques populaires est riche d'enseignement pour l'historien. C'est un biais unique pour approcher et mieux comprendre les motivations, la culture des uns et des autres, pour mieux établir des parallèles entre les deux camps, pour tâcher d'apprécier plus clairement la part des manifestations instinctives et de celles qui furent suscitées par le commandement. Mais, plus que tout cela, une évidence ressort d'une telle approche : pratiquer et écouter de la musique semble permettre la survie mentale. En effet, cette conflagration mondiale est une période à la fois dramatique et étonnante, glorieuse et révoltante de notre histoire. Elle parle d'autant plus à nos sentiments lorsqu'elle est envisagée comme un voyage parmi les refrains, les doutes, les fêtes, la peur, les joies, la révolte et les instants de fierté de ces poilus alliés et de leurs homologues Feldgrauen.

Partons. Partons pour un voyage parmi les photos, les cartes postales, les souvenirs matériels, les objets façonnés, les témoignages, les dessins, les journaux, les cahiers de mémoires ou de chansons que nos arrière-grands-pères échangèrent et regardèrent ; partons au milieu d'une société masculine à la fois égalitaire, dans chacun des camps confraternelle, et fortement structurée, pour qui la musique fut tantôt un cri, tantôt une mise entre parenthèses de l'idée de la mort, tantôt un refuge de poésie, tantôt l'absurdité décapante et salvatrice de la joie collective.

Par ailleurs, ces multiples portraits d'hommes sont aussi l'occasion de comprendre ce que ces quatre années vont changer. Il s'agit bien de réelles mutations : la plupart des historiens considèrent la Grande Guerre comme la fin véritable du XIXe siècle. Cette période va accélérer, d'une part, la fin d'une culture ancrée dans un passé encore majoritairement rural et déclencher, d'autre part, l'envol, à peine esquissé auparavant, d'une culture nouvelle, essentiellement urbaine.

Avant le conflit : un monde agricole équilibré, aux traditions stables, à peine perturbées par les débuts français de la Révolution Industrielle.
(...)

Auteur : Claude Ribouillault  Date de saisie : 17/01/2014  Genre : Musique, Chansons  Editeur : Rouergue, Arles, France  Collection : Société

Auteur : Claude Ribouillault Date de saisie : 17/01/2014 Genre : Musique, Chansons Editeur : Rouergue, Arles, France Collection : Société

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