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Publié par Philippe Poisson

Bela Kiss a 40 ans lorsqu'il vient se fixer, en février 1912, dans le petit village de Czinkota, en Autriche-Hongrie. Il est accompagné de Maria, sa blonde et belle épouse de 25 ans lorsqu'il arrive au volant d'une magnifique Torpedo rouge, un objet de luxe qui fait sensation dans cette campagne reculée.

De toute évidence, Bela Kiss est très fortuné. Il achète une villa et engage des domestiques. Bienveillant, généreux et enjoué, il devient rapidement très populaire à Czinkota. Il est très bien vu des autorités locales et plus particulièrement du gendarme du village, Adolf Trauber. Ce dernier prend l'habitude de surveiller attentivement la villa lorsque Kiss se rend à Budapest pour ses affaires.

Trauber ne tarde pas à remarquer, avec quelque peine, que dès le départ de Kiss pour Budapest, sa jeune épouse le trompe effrontément avec un artiste du coin, Paul Bihari. Le gendarme garde toutefois son information pour lui, jugeant qu'il n'est pas dans ses fonctions de dénoncer les épouses infidèles auprès des maris trompés.

Un jour, on livre deux tonneaux métalliques de 200 litres chez Kiss, qu'il fait rouler jusqu'à une pièce adjacente à son bureau. Il expliquera un peu plus tard à Trauber que les fûts contiennent de l'essence. Il veut en faire une réserve, car il croit que la guerre va bientôt éclater en Europe et que le carburant risque fort de devenir introuvable. Il veut être certain de pouvoir continuer à se promener sur les routes d'Autriche-Hongrie au volant de sa belle voiture rouge. Trauber, convaincu lui aussi que la guerre est imminente, félicite Bela Kiss de sa prévoyance.

En décembre, les domestiques de Kiss sont ameutés par leur maître qui pousse des cris de désespoir. Il leur montre un billet de son épouse, Maria, l'informant qu'elle part avec Bihari et qu'elle ne reviendra jamais au domicile conjugal. Cela ne surprend personne à Czinkota. Au contraire, tout le monde sympathise avec l'époux abandonné. Très affecté, Kiss se cloître dans sa maison, renvoie ses domestiques et mène une vie de reclus. Peu à peu, Adolf Trauber le persuade de cesser de gâcher sa vie à cause d'une femme qui n'en vaut pas la peine. Il lui fait aussi accepter de prendre comme gouvernante une veuve sexagénaire du village, Frau Kalman, une femme vaillante et, de plus, excellente cuisinière, pour s'occuper de la villa. Au printemps, Bela Kiss reprend goût à la vie... et aux femmes. Il recommence à se rendre régulièrement à Budapest et tous les villageois de Czinkota se réjouissent de le voir mener à nouveau une existence normale.

Un jour, ils sont cependant quelque peu surpris de le voir revenir de la ville accompagné d'une femme dans sa voiture. Ils le sont plus encore lorsqu'il prend l'habitude de revenir de chacun de ses voyages à Budapest avec une nouvelle conquête. Pendant ce temps, la police de Budapest est à la recherche de deux veuves, Varga et Schmeidak, disparues depuis des mois. La police sait qu'elles ont été dans l'appartement d'un certain Hofman, qui vit près du pont Margaret à Budapest et qui a disparu lui aussi.

Pendant ce temps, à Czinkota, le scénario est toujours le même : lorsqu'il arrive avec une femme à sa villa, Kiss donne congé pour quelques jours à Frau Kalman. Lorsque celle-ci revient, la femme n'est plus là et Kiss se plaint amèrement de l'éternelle frivolité féminine. Peu à peu, Frau Kalman, comme les autres habitants de Czinkota, s'habitue à voir les femmes se succéder pour de brefs séjours chez Bela Kiss. La plupart de ces femmes ne ressemblent en rien à Maria.

Ce sont des dames d'âge mûr, parfois plus âgées que Kiss, apparemment des bourgeoises stables et fortunées. De temps à autre, on livre des tonneaux de 200 litres chez Kiss. Celui-ci explique à Trauber que les fûts lui sont donnés par un marchand d'essence de Budapest qui lui doit de l'argent et ne peut le rembourser qu'en marchandise. Trauber ne peut qu'approuver la combinaison. L'essence prendra une valeur inestimable lorsque les hostilités se déclencheront. À plusieurs reprises, Kiss montre fièrement ses tonneaux au gendarme, en inclinant et agitant l'un d'eux pour lui faire entendre le clapotis du liquide à l'intérieur. Vient finalement le jour où la guerre éclate, dans l'été chaud de 1914. Bela Kiss devient plus actif que jamais. En plus des voyages à Budapest, des nouvelles femmes et des nouveaux tonneaux d'essence, il s'occupe avec ardeur de l'effort de guerre et du recrutement des soldats pour l'empereur François-Joseph. Les armées autrichiennes se battent contre les armées russes d'un côté, et contre les armées italiennes de l'autre... sans grand succès d'ailleurs. L'Autriche-Hongrie en vient à mobiliser tous les hommes de moins de 50 ans; Bela Kiss se trouve lui-même enrôlé dans l'armée et part aussitôt pour le front laissant la garde et les clés de sa maison à son fidèle ami, le gendarme Trauber.

Disparition sous les drapeaux

En mai 1916, le maire de Czinkota est avisé par les autorités militaires que Bela Kiss a trouvé la mort au champ d'honneur. Le gendarme Trauber et la veuve Kalman apprennent la nouvelle avec une grande tristesse; ils déposent une couronne de fleurs sur le monument aux morts du village, à la mémoire du héros qui a donné sa vie pour la patrie. La maison de Kiss reste close. Trauber continue à la surveiller, en attendant que les héritiers se manifestent; peut-être l'infidèle Maria elle-même reviendra-t-elle un jour, puisqu'elle est toujours l'épouse légitime du défunt. En juin, un convoi militaire passe par Czinkota et les officiers demandent où on peut trouver de l'essence. Trauber se souvient des tonneaux de carburant que Bela Kiss emmagasine dans sa demeure. Kiss étant mort pour l'empereur, il n'aurait certainement pas hésité à donner son essence à l'armée d'Autriche-Hongrie, raisonne patriotiquement le gendarme. Trauber conduit donc les soldats chez Kiss, et entre avec eux dans la réserve adjacente au bureau. Elle contient sept grands fûts métalliques, tous couverts de poussière. Les soldats les couchent sur le côté pour les rouler hors de la maison. D'étranges bruits sourds leur apprennent que les tonneaux n'abritent pas que du liquide. On les défonce. Dans chacun d'eux se trouve le cadavre nu d'une femme, plié en deux et parfaitement conservé, non pas dans l'essence, mais dans l'alcool. Les sept malheureuses ont été étranglées. Trauber sait que le nombre de fûts livrés chez Kiss atteignait plus d'une vingtaine. Il fait appel à la police criminelle de Budapest qui arrive en force et fouille de fond en comble la maison et le jardin. Dans celui-ci, ils découvrent encore 16 tonneaux enfouis dans la terre.

Dans deux des tonneaux on trouve l'infidèle Maria et son amant, Paul Bihari, toujours aussi beaux et aussi jeunes, mais morts. Dans les autres tonneaux, les policiers de la capitale hongroise retrouvent des femmes qu'ils avaient vainement recherchées pendant plusieurs années. C'étaient des veuves ou des femmes seules, qui avaient mystérieusement disparu de Budapest... après être entrées en contact avec un certain Herr Hofmann, par l'intermédiaire des petites annonces matrimoniales des journaux. Dans le bureau de Kiss, à la villa de Czinkota, les enquêteurs de Budapest découvrent des lettres et des coupures de presse qui révèlent que Bela Kiss et Herr Hofman n'avaient été qu'un seul et même homme. Bela Kiss annonçait dans le journal qu'il était un veuf esseulé cherchant compagnie féminine. Suivait l'adresse de sa garçonnière à Budapest. Il séduisait les dames qui s'y présentaient et s'assurait de leur fortune. Une fois cette formalité accomplie, il les emmenait dans sa villa et les assassinait. Tout le génie de Kiss réside dans le fait qu'il n'a pas tenté de se débarasser des cadavres, mais les a plutôt conservés et les a même fait garder par un gendarme ! Bela Kiss toutefois est mort, et qui plus est, mort pour la patrie, ce qui nuance de quelques sympathies posthumes l'opinion des villageois de Czinkota sur les 23 écarts de conduite de leur héros. L'affaire est officiellement classée puis oubliée. La grande guerre se termine. Les frontières changent de place. La Hongrie devient une république. En 1919, des parents d'une des victimes de Bela Kiss aperçoivent le défunt héros, bien vivant, en train de traverser tranquillement un des ponts de Budapest, non loin de la rue où Herr Hofmann avait eu son pied-à-terre. Ils avertissent aussitôt la police qui lance ses meilleurs limiers sur la piste. Toutes les recherches restent vaines. L'enquête est réouverte. Elle révèle que Kiss a probablement échangé, sur le champ de bataille, ses papiers d'identité contre ceux d'un soldat réellement tué par l'ennemi. Mais le faux défunt continue à rester introuvable. En 1924, un déserteur de la Légion étrangere française raconte à la police de son pays qu'un de ses compagnons de chambre nommé Hofmann, et répondant au signalement de Bela Kiss, terrorisait ses compagnons en leur tenant des discours sur la façon de se débarrasser des femmes encombrantes, principalement en les étranglant. Le temps d'alerter la police hongroise, le dénommé Hofmann a quitté en fraude les rangs de la Légion.

Après avoir pris congé de la Légion, on croit que Bela Kiss réussit à émigrer aux États-Unis, entre 1926 et 1928. Il se fixe à New York. En 1932, le détective Henry Oswald, de la section des homicides de New York, rapporte l'avoir aperçu à Time Square à la sortie du métro, mais il se perd dans la foule. En 1936, Kiss est signalé de nouveau, travaillant comme concierge dans un bloc d'immeubles de la Sixième Avenue, sous le nom de Czerny.

Il semble évident que son vrai nom et son passé criminel sont connus d'autres expatriés hongrois de New York. Il est étrange que dans cette importante communauté, il ne se soit trouvé personne pour faire parvenir la nouvelle à Budapest. Bien sûr, les autorités hongroises ont, à l'époque, bien d'autres sujets de préoccupations : une autre guerre se prépare en Europe et l'affaire Bela Kiss est classée depuis un certain temps.

En cette même année 1936, l'ami hongrois d'un écrivain anglais qui dînait dans un restaurant hongrois de New York, lui signale la présence de Bela Kiss à une autre table, non sans quelque nuance de fierté, semble-t-il. Kiss a alors 64 ou 65 ans, et l'écrivain anglais le décrit comme un homme d'aspect simple et correct, un respectable Hongrois moyen.

Bela Kiss
Par Claude Marcil

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