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Publié par Philippe Poisson

Le principe de la suppression du bagne colonial de Guyane a été admis en 1938 mais, en raisons des événements liés à la Seconde guerre mondiale, la liquidation des services pénitentiaires coloniaux n’a pu être achevée qu’en 1953.

 

Introduction :

 

C’est sous le gouvernement Daladier que le 17 juin 1938, Gaston MONNERVILLE, député de Guyane puis sous-secrétaire d’Etat aux colonies, réussit enfin à faire admettre la suppression des bagnes.

 

On vit pourtant le bagne survivre. La transportation1 quittait le code pénal français, mais non la relégation2. Un dernier convoi de relégués quitta Saint-Martin-de-Ré, le 22 novembre 1938 avec 666 condamnés à son bord. Il semblerait d’ailleurs que pendant cette ultime traversée des manifestations collectives ou menaces de sédition des relégués se produisirent, vites réprimées d’ailleurs par les personnels d’escorte.

 

Ces derniers condamnés et les milliers de forçats encore en Guyane connurent une terrible épreuve. En 1941, fut nommé à la tête de l’Administration Pénitentiaire le lieutenant-colonel x précédemment en poste à Poulo-Condor, qui prit des mesures absolument rigides. (Exemple : l’obligation du travail forcé redevint obligatoire en particulier pour les relégués collectifs de Saint-Jean).

 

Les rigueurs imposées par le nouveau régime favorable au gouvernement de Vichy, les problèmes d’approvisionnement, les maladies firent des coupes sombres parmi les forçats.

 

Et ce n’est qu’en 1943, avec la fin de l’Administration vichyste en Guyane et l’arrivée d’une nouvelle administration favorable au général de Gaulle, que les choses commencèrent à s’améliorer.

 

Ce régime de terreur organisé par l’administration vichyste se traduisit par un lourd bilan : en 1940, on comptait 2 007 transportés et 1 532 relégués en cours de peine. Un millier de transportés et 876 relégués avaient survécu en 1943 ! Le bilan se passe de commentaires.

 

Le processus de fermeture des bagnes :

 

Aucun convoi de condamnés n’étant plus acheminé sur la Guyane, la population pénale s’amenuisa rapidement, passant de 8.000 individus environ en 1938 à 1.200 en 1946, époque à laquelle eut lieu le regroupement à St. Laurent-du-Maroni de tous les pénitenciers guyanais, un dépôt étant toutefois maintenu à Cayenne et une corvée d’entretien dans les centres principaux : Ile du Salut et St. Jean, les camps secondaires et chantiers forestiers étant tout simplement abandonnés.

 

Convaincu de l’efficacité de l’armée du Salut pour le rapatriement et la réinsertion des condamnés, le gouvernement français lui confia la lourde responsabilité de l’évacuation de la Guyane de ces derniers forçats.

 

Le 17 août 1946, 145 ex-bagnards arrivèrent à Marseille, 25 débarquèrent au Havre en décembre 1953, et en mars de l’année suivante. Plusieurs centaines de Maghrébins sur le Liberty-ship Boulogne-sur-Mer, furent rapatriés à Pâques 1947. Mois après mois, se poursuivit le grand retour. Cinq cents en 1949, plusieurs dizaines en 1951, 48 en 19523.

 

Cette situation entraîna un excédent d’effectif du personnel de surveillance dont les membres furent invités à demander leur admission à la retraite ou leur intégration dans l’Administration Pénitentiaire métropolitaine.

 

Cette même année 1946 vit une vente aux enchères publiques liquidant un stock très important de mobilier, et un premier convois de libérés quitta la colonie. Le processus de liquidation des bagnes de Guyane était donc amorcé.

Peu après, eut lieu la départementalisation de la Guyane et, en juillet 1947, le remplacement du chef des S.P.C4 CREN, capitaine de gendarmerie, par un sous-préfet (ou fonctionnaire ayant ce rang, M. VIMENET qui régissait le Maroni en tant que délégué préfectoral.

 

La situation demeura ainsi sensiblement jusqu’en 1949 .En 1950,

 

  • A CAYENNE, Pénitencier et pavillons de logement furent cédés au Service local pour logements de fonctionnaires (Enregistrement, P.T.T., Travaux Publics, etc). Ne restait sur place que M. DOROTHEE, surveillant principal, délégué des Services Pénitentiaires Coloniaux auprès des Services Préfectoraux, et M. LASTEL, surveillant-chef, détaché à la Préfecture.

  •  

- Aux ILES du SALUT, l’ ILE ROYALE voit ses bâtiments concédés à une entreprise de pêche, à une station de météo aviation, à la Douane. Les locaux inoccupés, ainsi que les installations des Iles du Diable et de Saint-Joseph, tombèrent peu à peu en ruines.

 

- A St-JEAN-DU-MARONI, son vaste camp, autrefois territoire de la Relégation fut cédé à l’Administration pour l’hébergement des « Personnes déplacées » d’Europe Centrale.

 

- A St-LAURENT-DU-MARONI, l’ex-commune pénitentiaire est devenue autonome en 1947.

 

  1. Bâtiments appartenant aux Services Pénitentiaires Coloniaux et cédés à d’autres administrations :

Bâtiments cédés

Nouvelle destination

Hôtel du Directeur de l’A.P

devenu logement du sous-préfet.

Gare

louée à la Société Forestière.

Quais (avec chaloupes à vapeur

passés aux Travaux Publics.

Imprimerie

transférée Préfecture de Cayenne.

Centrale électrique

remplacée par centrale de l’E.D.F.

Hôpital

devenu autonome, départemental.

Caserne Joffre et Caserne des Chefs

cédées à la gendarmerie.

Boulangerie et matériel

concédés à la Maison TANON, grossiste.

 

Distillerie.

 

devenue communale

Bureaux de la Direction des Services Pénitentiaires Coloniaux

occupés par les services préfectoraux de l’ININI

Caserne des célibataires dite « Gamelle »

affectée aux fonctionnaires de passage.

Pavillons d’habitation

pour la plus grande part répartis entre diverses administrations, soit pour l’installation de bureaux, soit pour le logement du personnel (Eaux et Fôrets, douanes, police, agriculture, etc).

Camps annexes

passés aux Domaines.

 

  1. Bâtiments laissés à la disposition des Services Pénitentiaires Coloniaux :

 

  • Hôtel de la Sous –Direction réservé au chef des Services Pénitentiaires Coloniaux.

  • Camp Central de la Transportation, où étaient regroupés les bureaux et les condamnés.

  • Ateliers des surveillants et locaux attenants (fermé peu après et cédé à l’Orphelinat).

  • Quelques logements réservés aux personnels de surveillance.

 

En 1950, les Services Pénitentiaires Coloniaux ne détenaient donc plus que quelques rares bâtiments, un matériel important (outillage, machines, meubles, etc) et un cheptel (buffles principalement).

 

Transportés et relégués ne furent plus que 300, des malades pour la plupart, le cargo « Ile de Noirmoutier » effectua le dernier grand voyage rapatriement en avril 1950. L’effectif des surveillants militaires passa de 133 à 42, l’emploi de chef de bureau fut supprimé.

 

Après l’abandon en 1951 d’un projet de transformation du Camp Central de St. Laurent en Maison Centrale des Antilles, des contacts furent établis avec les Domaines pour une liquidation plus complète des dernières propriétés pénitentiaires. Le cheptel fut alors vendu aux enchères publiques et la totalité du matériel courant liquidée par la même voie début 1952. Un premier contingent d’archives fut en outre expédié sur la métropole.

 

Le dégagement des cadres ayant considérablement réduit le personnel à compter du 15 avril 1950, en vertu des dispositions de la loi du 03 septembre 1947, et la population pénale s’amenuisant progressivement (évasions, décès, libérations) jusqu’à ne comprendre que quelques dizaines de condamnés en 1952, le Camp central fut évacué et les Services restreints regroupés aux prisons contiguës.

 

La gestion des Services Pénitentiaires Coloniaux ne donna lieu désormais à aucune difficulté particulière : personnel et condamnés peu nombreux, matériel inexistant, bâtiments cédés à d’autres administrations, passés aux Domaines ou en voie de l’être.

 

M. VOCHEL, qui succéda à M. DUSSOL à la Sous-Préfecture de l’ININI vers la moitié de l’année 1952, trouva donc, lors de sa prise de service, une situation très simplifiée, et sa participation à la liquidation du bagne se résuma apparemment à l’organisation (dans la mesure où il n’y eut qu’à se conformer simplement aux instructions reçues) du rapatriement des derniers condamnés encore détenus en Guyane.

 

Furent acheminés sur la métropole en août 1953 les incorrigibles et inadaptables, soit (38 relégués collectifs, 20 transportés et 30 libérés) sous escorte des agents des Services Pénitentiaires Coloniaux en service en Guyane et des C.R.S. et gendarmes se rendant en congé en France.

 

Restèrent sur place M. SANTONI Antoine rapatrié en 1954, surveillant-chef et M. JAOUEN Emile, surveillant militaire de 1ère classe, chargés des dernières opérations de liquidation du bagne colonial – ainsi que les condamnés lépreux, les malades intransportables et certains assignés que leur bonne conduite destinait à la relégation individuelle en un temps relativement court. Les premiers furent envoyés à Cayenne, soit dans les établissements hospitaliers, soit à la maison d’Arrêt, qui devint le seul établissement pénitentiaire officiel de la Guyane. Seule demeura à St-Laurent une corvée réduite affectée aux derniers besoins pénitentiaires.

 

Resté seul, M. JAOUEN s’occupa plus spécialement du tri et de l’expédition d’une partie des archives entreposées en vrac, et se consacra par la suite au recensement et à la liquidation définitive des vestiges du domaine pénitentiaire c’est-à-dire des bâtiments dont la destination primitive rendait difficile le réemploi (briqueterie par exemple) ou des matériels en mauvais état disséminés dans la brousse tels que les rails de chemin de fer provenant des voies reliant St-Laurent à St-Jean aux divers chantiers, etc.

 

En ce qui concerna ces dernières tâches, le rôle de M. VOCHEL se borna à superviser les activités de M. JAOUEN, auquel un témoignage officiel de satisfaction fut d’ailleurs décerné par le Préfet de la Guyane le 18 janvier 1954 pour le motif suivant :

 

« A poursuivi avec une égale activité et une conscience professionnelle éprouvée les opérations de liquidation du bagne de St-Laurent ainsi que la surveillance des détenus antillais maintenus sur place et des relégués réintégrés au bagne.

 

La réduction des effectifs de surveillance, l’accomplissement de tâches inhabituelles ont nécessité des agents en services une assiduité de tous les instants et un esprit de collaboration, qualités dont M. JAOUEN Emile a donné les preuves les plus certaines ».

 

Le 1er août 1953, les derniers témoins, bagnards et surveillants rentrèrent en France sur le « San mattes ». Ainsi prenait fin une aventure de cent ans, un siècle de condamnations, de travaux forcés, de privations de liberté, de colonisation vouée à un échec quasi-total.

 

Certains forçats libérés ne trouvèrent pas la force de partir à la fermeture des bagnes. Ce furent des hommes vivant en parias sur une terre abandonnée. Pourtant le bagne, certains en parlèrent avec nostalgie comme d’un paradis perdu. On les surnomma les « vieux blancs5 », expression insultante signifiant ancien bagnard…

 

Sources et bibliographie :

 

  • DESMARET Emile, Notes et entretien sur la liquidation des Bagnes de Guyane. (Ancien surveillant militaire témoin de la fermeture des bagnes).

  • DONET-VINCENT Danielle, La fin du Bagne, Editions Ouest-France Université, 1992.

  • MICHEL Pierre, La Terre de la grande punition, Paris, Ramsay, 1982.

  • KRAKOVITCH Odile, Les archives de Cayenne et de Nouvelle-Calédonie : la sous-série colonies H aux archives nationales, in Revue d’Histoire du XIXe siècle, janvier 1985.

 

Documentaires cinématographiques disponibles à l’I.N.A. :

 

  • Les Actualités Françaises, Chez les Relégués, retour de Cayenne à Saint-Martin-de-Ré, 25 décembre 1946, 00h 0Im 45s.

 

- ORTF, Bagnes à vendre, Cinq colonnes à la une, 1er juillet 1960, 00h 11m 09s.

 

- ORTF, Les vieux blancs, Cinq colonnes à la une, 1er mars 1963, 00h 12m 10s.

 

1 TRANSPORTATION : La loi du 30 mai 1854 institue les bagnes coloniaux et décide l’envoi à Cayenne de tout condamné aux travaux forcés, ainsi que celui des femmes, pour y être mariées aux bagnards et participer ainsi au peuplement de la colonie. Toujours dans le même souci de colonisation, la loi inaugure le système du « doublage », c’est-à-dire l’obligation de résidence à la fin de la condamnation, pour un temps égal à celui des travaux forcés, ou à perpétuité, pour une peine de plus de huit ans. Ce « doublage » s’accompagnait de l’attribution de lopins de terre, de concession.

 

2 RELEGATION : L’autre loi fondamentale pour l’histoire des bagnes de Guyane est celle dite de la « relégation » du 27 mai 1885. Une des lois les plus scélérates de la Troisième République, elle décidait l’envoi à Cayenne des récidivistes, des coupables de petits délits « qui, dans quelqu’ordre que ce soit et dans un intervalle de dix ans, auront encouru deux condamnations à l’emprisonnement… ». C’était de débarrasser la métropole, des gens sans aveux, sans-logis, des petits voleurs, des « paumés » sans domicile fixe.

 

3 Les Actualités Françaises, Chez les Relégués, retour de Cayenne à Saint-Martin-de-Ré, 25 décembre 1946, 00h 0Im 45s.

 

4 Services Pénitentiaires Coloniaux),

 

5 ORTF, Les vieux blancs, Cinq colonnes à la une, 1er mars 1963, 00h 12m 10s.

 

Philippe POISSON - 7 décembre 2006 - Fiche pédagogique

Le 1er Août 1953, les derniers témoins, Bagnards libérés ou Surveillants, rentraient en France sur le "San matteo", ainsi prenait fin dans une quasi indifférence générale, une aventure pénale unique, de prés de cent ans...

Le 1er Août 1953, les derniers témoins, Bagnards libérés ou Surveillants, rentraient en France sur le "San matteo", ainsi prenait fin dans une quasi indifférence générale, une aventure pénale unique, de prés de cent ans...

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