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Publié par Philippe Poisson

10 mars 2011

Née à Paris en 1893, Violette Morris s'est d'abord illustrée comme estafette sur le front pendant la Grande Guerre, puis comme sportive de haut niveau, notamment en course automobile où elle gagna le Bol d'Or en 1927 devant des concurrents masculins. Mais en 1930, la Fédération féminine sportive de France la condamne pour «mauvais exemple aux jeunes filles».

Marginalisée, Violette fréquente les artistes, se fait couper les seins et s'installe avec sa compagne sur une péniche. Un homme venu la menacer y meurt sous les coups d'une arme à feu... Acquittée pour légitime défense, elle n'en devient pas moins une femme dangereuse, réputation qu'elle justifie en fréquentant les milieux collaborationnistes et allemands sous l'Occupation. A la tête d'un garage réquisitionné par la Luftwaffe tout en se livrant au marché noir, elle est accusée d'être agent de la Gestapo. Sa fin tragique sous les balles de la résistance normande en 1944 scelle le destin d'une figure hors norme qui n'a pas pu trouver sa place dans la France de l'entre-deux-guerres.

Mal connu, objet d'une légende noire, le « dossier Violette Morris » méritait d'être rouvert. Une enquête minutieuse dans les archives des services secrets de la France libre, de la police, des procès en cour de justice de la Libération, et auprès des témoins en Normandie ne conclut pas à sa culpabilité. Et si Violette Morris incarnait tous les démons refoulés d'une époque ?

Historienne et historienne de l'art, Marie-Josèphe Bonnet est l'auteur de : les relations amoureuses entre les femmes du XVIe au XXe siècle (Odile Jacob, 1995), les femmes artistes dans les avant-gardes (Odile Jacob, 2006) et les voix de la Normandie combattante (Ouest-France, 2010). Elle travaille sur l'Occupation et la Résistance depuis plusieurs années, tout en poursuivant ses recherches sur l'art et le féminisme.

 

Extrait de l'introduction

J'ai beaucoup hésité avant d'écrire ce livre. C'est un sujet difficile, complexe, explosif. S'attaquer à l'histoire de cette extraordinaire championne sportive, accusée d'avoir travaillé pour la Gestapo la dernière année de sa vie, n'a rien d'exaltant. J'aurais pu, comme nous y invite le «biographe» Raymond Ruffin à travers son ouvrage Violette Morris, la hyène de la Gestap, considérer l'affaire comme entendue et penser que Violette Morris n'a eu que ce qu'elle méritait lorsque la Résistance normande l'exécuta dans sa voiture, en compagnie de la famille Bailleul, le 26 avril 1944. Tant de collaborateurs ont été exécutés sans procès, qu'il n'y pas, a priori, lieu de revenir sur l'affaire.

D'autant plus que le public a adhéré au récit qu'on lui présentait. Raymond Ruffin n'était-il pas le narrateur tout désigné de cette page sombre de notre histoire ? Spécialiste du maquis Surcouf - un des hauts lieux normands de résistance situé dans l'Eure, à la limite occidentale du Calvados, celui-là même qui exécutera Violette Morris, le couple Bailleul et ses deux enfants en avril 1944 -, il a déjà publié plusieurs livres sur le sujet. Et pourquoi douter de la culpabilité du modèle, même si aucune preuve d'archivé n'est avancée ? Une femme qui s'habille en homme publiquement, s'est fait couper les seins en 1929 et ne cache pas sa préférence érotique pour les femmes, n'est-elle pas «prédestinée» à un sombre destin ? Pas besoin de mettre des gants. Elle est coupable, et il n'y a pas besoin d'étayer sa culpabilité sur des documents pour dresser un portrait complaisant d'une tortionnaire nazie qui prend plaisir à torturer les résistantes sous couvert d'une oeuvre biographique. À force de répéter qu'elle était un agent de renseignements de la Gestapo, qu'elle faisait partie de la bande Bonny-Lafont, qu'elle fréquentait le milieu, qu'elle parlait argot, qu'elle faisait le coup de poing sur les malfrats qui ne voulaient pas lui obéir et qu'elle gagnait beaucoup d'argent à transporter des marchandises volées, on a fini par le croire. Qui l'avait recrutée, qui la payait, quelle fonction occupait-elle dans ladite Gestapo, et quels réseaux de renseignements était-elle chargée de démanteler, toutes ces questions restaient dans la plus grande opacité. Aucun document n'était cité à l'appui de cette thèse. Aucune archive. Rien de vérifiable...

Ces fausses évidences consensuelles m'ont semblé suspectes. Est-il possible de susciter une telle unanimité autour de cette figure de «gestapiste» sur la base d'un récit aussi lacunaire ? Ainsi, le biographe ne sait rien de ses activités durant les trois premières années de l'Occupation, ce qui ne l'empêche pas de la décrire comme une des «personnalités les plus marquantes de la Gestapo française». Comment est-elle arrivée là ? Mystère !

C'est en dépouillant les trois énormes cartons d'archives de l'instruction du procès des auxiliaires français de la rue Lauriston, dite «Gestapo française», que j'ai commencé à soupçonner la mystification. Si elle était membre de la bande Bonny-Lafont, se peut-il qu'on ne trouve aucune mention du nom de Violette Morris dans l'instruction ? Je n'étais pas la seule à me poser cette question. L'historien Grégory Auda, spécialiste du «milieu» sous l'Occupation, n'a pas trouvé de référence à son nom, lui non plus. Était-il possible qu'une personne aussi connue que Violette Morris passe inaperçue au cours de l'instruction d'un procès qui a lieu juste après la Libération, et sur lequel la presse a les yeux fixés ? Il fallait épurer, et la bande Bonny-Lafont était toute désignée pour servir d'exemple avant même la capitulation de l'Allemagne.

 

Revue de presse

Peut-on être à la fois une gloire nationale et la honte du pays ? La question se pose à la lecture de la remarquable biographie de Violette Morris, par l'historienne du féminisme Marie-Josèphe Bonnet. Née en 1893, la fille du baron Morris n'avait rien d'une bourgeoise "convenable".

Cette Histoire d'une scandaleuse livre les éléments du dossier, mais ne juge jamais. C'est sa force. (Baptiste Liger - L'Express, avril 2011 )

Sportive de haut niveau, championne automobile, lesbienne portant costume masculin, scandaleuse de l'entre-deux-guerres accusée d'homicide, collaboratrice morte en avril 1944 sous les balles de la Résistance, ainsi se résume l'incroyable existence de Violette Morris. Ainsi surtout se caricature-t-elle car, quand le temps n'a pas gommé des mémoires cette femme singulière, née en 1893, il l'a réduite à l'une de ces identités...
C'est précisément le refus de ces portraits brossés à partir d'archives à la validité peu interrogée qui motive l'étude fouillée de l'historienne Marie-Josèphe Bonnet. Elle sait d'expérience combien la réalité des femmes - et qui plus est de celles qui méprisèrent les normes - fut déformée pour correspondre aux présupposés de la société dont même les historiens ne sont pas tous exempts...

Ce flou, renforcé par une étonnante faiblesse des archives, a pu vouloir cacher une bavure de la Résistance ; il a été permis, affirme l'historienne, par la fonction de bouc émissaire, induite par la personnalité même de Violette Morris. La thèse, entre riche enquête archivistique qui découvre des documents inexplorés et interprétations personnelles, est convaincante, même si cette histoire garde des zones d'ombre. (Yannick Ripa - Libération du 26 mai 2011 )

Raymond Ruffin interview Violette Morris FR3 - YouTube

Raymond ruffin parle de Violette Morris sur FR3 - YouTube

Broché: 377 pages Editeur : Librairie Académique Perrin (10 mars 2011)

Broché: 377 pages Editeur : Librairie Académique Perrin (10 mars 2011)

Violette Morris 1913 (02).jpg Violette Morris en tenue sportive légère en 1913

Violette Morris 1913 (02).jpg Violette Morris en tenue sportive légère en 1913

Violette Morris : Histoire d'une scandaleuse
Violette Morris : Histoire d'une scandaleuse
Violette Morris : Histoire d'une scandaleuse

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