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Publié par Philippe Poisson

Les enregistrements subrepticement réalisés par M. Patrick Buisson de conversations tenues dans le bureau du président Sarkozy sont l'occasion de rappeler un précédent méconnu, à l'aube des magnétophones. « Concordance des temps » d'autant plus digne d'intérêt qu'il s'agissait déjà de l'Élysée.

 

Le jeudi 11 janvier 1951, Vincent Auriol, président de la République depuis quatre ans, a reçu Léon Pignon, ancien haut-commissaire en Indochine. Le lendemain matin, il trouve sur son bureau la dactylographie de l’entretien, à la fin de laquelle sa secrétaire Madeleine Ginesti  indique : « Fil à peu près inaudible. C’est tout ce que j’ai pu tirer d’un magma confus. » Et le Président note en marge : « En effet ceci est incohérent, mais je parviendrai à m’y retrouver. Ceci est pris à distance. » Qu’est-ce à dire ?

Depuis le début de son mandat, le 16 janvier 1947, le Président s’est mis en devoir de prendre chaque jour des notes sur tout ce qui relève, juge-t-il, de sa fonction, dans la perspective de rédiger des Mémoires, et aussi pour témoigner de la continuité de l’Etat, se constituant ainsi en archiviste de la République. Les audiences qu’il donne à longueur de journée, les conseils des ministres qu’il préside chaque semaine, forment la matière principale des comptes rendus qu’il établit de sa main dans les premiers mois puis par dictée, sur la base de ces notes et de sa mémoire. Les unes étant nécessairement incomplètes ou télégraphiques, l’autre n’étant pas infaillible, Vincent Auriol éprouve un réel soulagement lorsque, en 1949, lui est apporté des Etats-Unis, vraisemblablement par son fils Paul, secrétaire général adjoint de l’Elysée, cet instrument à peu près inconnu en France, un magnétophone, pour l’usage duquel n’existait aucune jurisprudence de fait, et encore moins de droit. Dès lors, les conversations jusque là reconstituées vont-elles être directement et donc fidèlement transcrites grâce au miracle de l’enregistrement, et disparaît ainsi la crainte de trahir l’expression, voire la pensée des visiteurs du Président. Naturellement, pour que la conversation, parfois très sensible et confidentielle, se déroule librement, les interlocuteurs ne sont pas informés de la présence de l’appareil, installé dans un tiroir du bureau présidentiel aménagé à cet effet. C’est par une pédale, semble-t-il, que le Président déclenche l’enregistrement subreptice. Mais l’éloignement des vis-à-vis, une mauvaise position du micro caché, voire une panne inopinée, viennent quelquefois perturber l’opération, au grand dam du Président ainsi trahi par sa mémoire mécanique.

Il semble que jamais Vincent Auriol, jusqu’à sa mort en 1966 et alors que, submergé par la masse de papiers ainsi constituée, il ne parvenait pas à rédiger les Mémoires envisagés, ne se soit interrogé sur la nature du procédé insolite auquel il avait eu recours, et qui provoqua, quand il fut connu, l’indignation de Mendès France, la colère de Pompidou et la rétorsion de Mitterrand, qui empêcha longtemps la parution du quatrième volume du Journal du septennat, cet extraordinaire document dont la publication chez Armand Colin avait commencé en 1970, sous la direction de Pierre Nora et Jacques Ozouf. La pratique, comme on sait, s’en est plus tard largement répandue.

Par Laurent Theis

Enregistrements à l’Élysée : le magnétophone du président Auriol

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Enregistrements à l’Élysée : le magnétophone du président Auriol

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