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Publié par Philippe Poisson

08/03/2014 - Frère Luc, du monastère de Tibherine, dont on sait l'enlèvement et la fin tragique en 1996, avait déjà connu la capture. C'était le 1er juillet 1959, en pleine guerre d'Algérie. Les hommes en armes qui l'avaient rapté ne le libérèrent que cinq semaines plus tard. En Algérie, contre toute attente, le FLN fit des prisonniers - militaires mais aussi civils, des hommes mais aussi des femmes - pour internationaliser le conflit grâce à l'action de la Croix-Rouge internationale. Beaucoup moururent. Leur histoire, qui est aussi celle de la première tentative d'appliquer les conventions de Genève lors d'un conflit, n'avait encore jamais été faite. Ce livre entend leur redonner vie, les réinscrire dans notre mémoire, et dire au plus près l'expérience de ces prisonniers de la guérilla, témoins étranges d'une guerre dont on a largement perdu le sens.

Raphaëlle Branche, historienne, maîtresse de conférences à l'université Paris-1, est notamment l'auteure de La Guerre d'Algérie : une histoire apaisée ? (Seuil).

 

08/03/2014 - Extrait de l'introduction

Marcel Vannière est mort le 5 août 1956. Il avait vingt et un ans. La mention manuscrite portée dans la marge du registre d'état civil précise le lieu de sa mort : «Khémis (Tlemcen, Algérie).» Son nom est inscrit sur le mémorial national de la guerre d'Algérie : Marcel Vannière est «mort pour la France». Pourtant, ni le lieu ni la date ne sont justes. Le jeune homme était encore vivant mi-septembre. Il écrivait même à sa famille : «Chers parents, ma petite Françoise et ma petite Gisèle chérie, [...] je suis toujours prisonnier mais surtout ne vous cassez pas la tête.» Il prenait le temps de souhaiter une bonne rentrée des classes à sa petite soeur et une bonne production de cidre à son père avant de signer : «Votre fils qui vous aime et qui pense beaucoup à vous.» À l'automne, un journaliste égyptien qui avait assisté à sa capture publia un reportage où il apparaissait ; sa voix fut peut-être enregistrée pour une diffusion radiophonique. En janvier 1957, une interview de lui parut dans la presse espagnole ; l'armée française estima qu'il avait l'air bien portant 4. Une lettre arriva encore. Puis, plus aucun signe : le silence s'installa et avec lui l'incertitude sur le sort du soldat. Le corps de Marcel Vannière ne fut jamais retrouvé.

Après la guerre, un tribunal régularisa la situation administrative créée par cette absence : le jeune homme fut déclaré mort le 5 août 1956. Ce jugement était doublement performatif. Il affirmait non seulement que Marcel Vannière était mort, mais aussi, très officiellement, qu'il était mort le 5 août 1956. Comme lors des conflits passés, en l'absence de preuves, et en particulier en l'absence de corps, l'État fixait au jour de la disparition la date de la mort. Mais, pour ce militaire comme pour des centaines de disparus, cette décision ne permettait pas de lever les doutes des familles et de répondre aux questions lancinantes que le silence avait fait naître : que s'était-il passé au moment de la capture ? Et après ? Étaient-ils vraiment morts ? Et dans quelles conditions ? L'espoir userait les vivants, hantés par le souvenir et l'incertitude. Car la parole officielle aux vertus apaisantes, chargée de permettre au temps de couler de nouveau et aux familles de continuer à vivre, reposait aussi sur un déni. Ce que l'État n'avait pas su (et il avait su très peu de choses sur les prisonniers) était annulé, nié, oublié. Du sort des prisonniers après leur capture, de leur vie en détention et des circonstances précises de leur mort, rien n'avait été connu. Rien ne serait reconnu.

Entre le 5 août 1956 et ce 5 août 1956 affirmé fin 1963, du temps avait pourtant coulé. Ces deux dates ne se superposent pas plus pour l'historien que cette superposition n'a eu de réalité pour Marcel Vannière. Après le 5 août 1956, il a vécu et probablement souffert. Il a pensé à son passé, imaginé l'avenir, redouté le présent. Comme lui, des centaines d'autres prisonniers ne sont pas morts le jour de leur capture et ont eu une vie après la date portée sur le monument aux morts qui leur rend parfois hommage. Ces vies eurent peu de témoins. Ceux et celles qui ont croisé les prisonniers n'ont le plus souvent pas connu leurs noms et il est très rarement possible, aujourd'hui, de les identifier avec assurance.

L'historien qui retrouve des détails dans les archives ignore s'ils ont été communiqués aux proches des disparus. Il devient alors dépositaire d'informations dont l'intérêt historique peut être chargé d'une valeur émotionnelle pour les vivants. La femme du sergent Guy Larrière, enlevé avec toute sa harka, a-t-elle su que son mari avait pu sortir la photographie qu'il gardait d'elle dans son portefeuille pour la regarder longuement au seuil de son exécution ? A-t-elle su qu'il était mort courageusement aux yeux mêmes de ceux qui furent chargés de le tuer ? Faut-il que, par ce récit d'histoire, elle puisse l'apprendre ? Ce livre fait le choix de nommer les prisonniers et de décrire avec le plus de précision possible ce que chacun a pu vivre entre les mains du Front de libération nationale (FLN). Il assume d'être aussi un tombeau pour tous ceux qui ne sont pas revenus vivants. S'il ne peut apaiser les souffrances et les doutes et lever le voile d'incertitude qui recouvre encore des centaines de destins, au moins tente-t-il de repousser les bornes du temps en s'enfonçant derrière les dates gravées. Par le récit de ces vies évanescentes, il espère dessiner les contours de ces expériences.

 

  • La revue de presse Catherine Simon - Le Monde du 6 mars 2014

L'auteure, qui s'appuie, pour une bonne part, sur les archives du ministère français de la défense, n'a pas pu, hélas, enquêter au Maroc et en Tunisie, où le FLN avait ses quartiers - et ses véritables prisons. Son ouvrage, d'une rigueur minutieuse, n'en lève pas moins le voile sur une page oubliée de la guerre d'Algérie...

Non seulement aucun fichier central, concernant les " disparus ", militaires ou civils, ne fut constitué, mais la transmission des informations aux familles se faisait mal - le mot est faible...

L'auteure, qui s'appuie, pour une bonne part, sur les archives du ministère français de la défense, n'a pas pu, hélas, enquêter au Maroc et en Tunisie, où le FLN avait ses quartiers - et ses véritables prisons. Son ouvrage, d'une rigueur minutieuse, n'en lève pas moins le voile sur une page oubliée de la guerre d'Algérie.

  • La revue de presse Jean-Marc Bastière - Le Figaro du 30 janvier 2014

Cette histoire appartient ­- parmi beaucoup d'autres - à l'une des pages méconnues de la guerre d'Algérie : celle des prisonniers du FLN. C'est celle que restitue, avec minutie et rigueur, l'historienne Raphaëlle Branche, celle de centaines de disparus. On estime à moins de mille quatre cents le nombre total de prisonniers. Plus de la moitié d'entre eux ne revinrent pas de captivité...

Les prisonniers partagèrent le sort des combattants indépendantistes. Lorsque leurs conditions de vie au maquis se dégradaient, les chances de survie des prisonniers diminuaient. Surtout les deux dernières années du conflit. Plus de 58 % des militaires français moururent en captivité et plus de 70 % des civils français.

  • La revue de presse Laurent Lemire - Le Nouvel Observateur du 23 janvier 2014

L'historienne Raphaëlle Branche consacre un livre intelligent à cette page occultée de la guerre...

En puisant dans les archives, en recueillant des témoignages, l'historienne montre les conditions de détention, les marches épuisantes, les simulacres d'exécution, les tortures et l'élimination pure et simple de ceux qui ne pouvaient plus avancer...

L'historienne n'évacue rien. Elle tente aussi de comprendre pourquoi ces faits ont été occultés, en France comme en Algérie. Les prisonniers algériens dont on n'a jamais plus entendu parler se comptent sans doute par dizaine de milliers. Idem pour le millier de Français - moitié civils moitié militaires - disparus des mémoires.

Auteur : Raphaëlle Branche  Date de saisie : 10/03/2014  Genre : Histoire  Editeur : Payot, Paris, France

Auteur : Raphaëlle Branche Date de saisie : 10/03/2014 Genre : Histoire Editeur : Payot, Paris, France

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