Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Philippe Poisson

29 mars 2012

Dans les années 1960, durant la guerre d'Algérie, Édith, jeune femme juive, s'engage comme secrétaire au sein de l'armée française. Elle est affectée au service d'un colonel dans une base militaire en plein désert. Sur le campement, elle et Sévan, sa seule amie, se lient à une famille touareg. Alors que la guerre s'achève, l'armée procède à un essai nucléaire qui entraîne accidentellement la mort des deux fils de la famille dont elles sont éprises. C'est alors qu'Edith décide de rejoindre Mariama, la mère qu'elle n'a jamais eue, au sein de son clan. Devenue Talyat, elle s'acclimate à cette nouvelle vie, fascinée par le respect qui habite les coutumes touareg. Fille de déportés, élevée par ses tantes et cousines en France, Édith est un personnage en quête de famille et d'identité. Elle abandonne sa judaïté au profit de la culture touareg pour Mariama, cette femme qu'elle considère comme sa mère. L'Affinité des traces est une ode poétique au désert et à ses habitants. Musical et subtil, ce roman décline le thème de l'altérité et de la destinée. Un livre magnifique habité par les mots et leurs sonorités sur fond d'amitié et d'amour.

Extrait

Le feu crépite, mais ne luit plus pour personne. Dans la nuit saharienne, si scintillante qu'aucune ombre n'y trouverait place, la masse sombre de la falaise du Kawar étend l'improbable halo d'une obscurité magnétique. Indifférent aux âmes humaines, tourments, espoirs, et tourments de l'espoir lui-même, le désert pèse son impassible sommeil.

Amarré à l'opacité du ciel, il dort.

Le campement ayant quelque temps abrité Talyat et la parenté de Talyat n'est plus que l'empreinte du ravage, la flétrissure de la terre, honni soit l'homme qui l'a décidé, vomis soient ceux qui l'ont perpétré.

Jusqu'au jour qui vient d'expirer, les tentes touarègues, piquets en bois de teggart, piliers fragiles et millénaires, vélums de peaux ou d'ajuzo, toits des hommes en miroir du toit du monde, exhalaient l'odeur du thé, la fermeté du foyer; elles renvoyaient en écho le cri du verre sur le pain de sucre à l'instant de l'ébullition, elles enveloppaient les rires des enfants attendant le quatrième thé, aghamar.

Jusqu'à la nuit qui vient de s'abattre, le sable, épris de la moindre goutte de liquide abandonnée par le ciel ou offerte par les hommes, le sable crissait la soif.

Mais les tentes, à présent, laissent battre au vent leurs nattes déchirées. Sous les dais frissonnants, parmi tous ces objets désormais sans objet, les éclaboussures cramoisies ont tavelé, ça et là, les théières éventrées ; le temps du partage est révolu, les couleurs de l'émail ternies : jaune souillé sans appel, rouge suintant, odorant comme une plaie ouverte, vert impuissant. L'indigo, le noble indigo, est flétri - l'émail est bleu en vain. Et vains sont les petits verres cannelés, à jamais inutiles, fichés dans la poussière.
Le sable est figé, grumeleux, désaltéré de toutes ces humeurs qu'un corps supplicié abandonne avant de renoncer.

Sans vie, la parente gît.

Afalawas, le forgeron à l'oeil souriant et à la langue moqueuse, l'enad aux mille sabres précieux, est couché sur le flanc, mains agrippées au vide, jugulaire tranchée par une lame vulgaire. Il est étendu, gorge déployée, lui qui a forgé tant de nobles épées, filles de ces tizgheyen façonnées par le Créateur dans le même temps qu'il a créé le monde, et que, sous la tente, nous nous transmettons d'oncle à neveu, du fils de la mère au fils de la soeur.

Les hommes d'Abbou Azzâm parlent tout bas, même ces hommes-là, quand la nuit épaissit le sang et l'odeur du sang séché. En cercle paisible, combattants de la Katiba, ils sont assis. Autour du feu moribond qui fait vaciller les ombres, ils laissent choir leurs paroles, comme si les gorges se nouaient à l'insu des âmes, et les mots, sans rien dire, se chargeaient du poids des actes.

Ils ont ligoté Talyat.

 

Revue de presse

Tout en retenue, à l'unisson de cette culture du désert à la parole voilée, le texte déploie un charme mystérieux, celui du conte ; celui du chant, aussi. Histoire envoûtante, à la beauté fragile, économe de ses mots, forte de ce qu'elle suggère avec pudeur, entre les silences et les ombres...

«Seules les traces font rêver», écrivait René Char, cité en exergue. Gérald Tenenbaum le confirme avec un singulier talent. (Michel Abescat - Télérama du 20 juin 2012)

 

Biographie :

Gérald Tenenbaum est un mathématicien et un romancier français.

Ancien élève de l'École polytechnique, il est professeur de mathématiques à l'Institut Élie Cartan de Nancy de l'Université Henri Poincaré Nancy 1 depuis 1981.

Proche collaborateur de Paul Erdős et spécialiste de théorie analytique et probabiliste des nombres, Gérald Tenenbaum a reçu le prix A-X Gaston Julia en 1976, la médaille Albert Châtelet d'algèbre et théorie des nombres en 1985 et, conjointement avec Michel Mendès France, le prix Paul Doistau-Émile Blutet de l'information scientifique de l'Académie des sciences en 1999.

Son roman L'Ordre des jours, paru en 2008 aux éditions Héloïse d'Ormesson, a reçu la même année le prix Erckmann-Chatrian. L'Affinité des traces a été sélectionné par le jury du prix Jean Giono 2012.

"L'Affinité des traces" de Gérald Tenenbaum
"L'Affinité des traces" de Gérald Tenenbaum

Commenter cet article