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Publié par Philippe Poisson

Les survivants et les chercheurs se représentent généralement le camp de concentration comme une institution totale par excellence. Exécutée avec zèle par les employés de la Schutzstaffel (SS, escadron de protection) des camps, la terreur fut, en effet, méticuleusement planifiée par les dirigeants SS – dont Heinrich Himmler en premier lieu (Sofsky, 1995 ; Armanski, 1993 ; Herbert, Orth et Dieckmann, 1998 ; Benz et Distel, 2005).Mais cette image d’une organisation systématique de la terreur demeure quelque peu trompeuse. Le règlement du camp donnait certes aux surveillantes comme aux officiers SS, le droit de punir les prisonniers. Une procédure stricte le réglementait cependant, et plus encore celui de tuer (Mailänder Koslov 2011 ;Strebel, 2003).Le personnel de surveillance SS n’a jamais eu, officiellement, le droit de les violenter arbitrairement, et moins encore de les tuer(les pistolets de service devaient seulement servir pour se défendre).Il devait au contraire se plier à une codification stricte des punitions. Sa tâche principale était d’assurer une surveillance et une gestion ordonnées du camp. Mais malgré ces instructions et l’interdiction de toucher aux prisonniers, le personnel de garde exerçait son travail quotidien de manière brutale et sanglante. Un large fossé séparait donc dans les faits les directives de la pratique.

Ce fossé nous oblige à une étude micro-analytique qui se saisisse de la violence physique comme d’une pratique sociale (Lüdtke et Lindenberger, 1995 ; Sofsky, Kramer et Lüdtke 2004). En plaçant l’échelle d’observation sur l’étude d’un camp spécifique – le camp de concentration et d’extermination de Majdanek où, entre l’automne 1942 et le printemps 1944, 28 surveillantes SS se sont succédé– nous mettons l’accent sur le « jeu des acteurs » et les expériences, pratiques et interactions quotidiennes du personnel SS féminin. À cette fin, nous souhaitons comparer, à titre d’exemple, la carrière de deux surveillantes de camps, l’une réputée pour sa violence extrême, l’autre jugée « humaine » par les survivantes. La première, Hermine Braunsteiner, née à Vienne en 1919, commença comme simple surveillante au camp de Ravensbrück (août 1939-octobre 1942),et termina surveillante-chef du camp de Genthin (janvier 1944-mai 1945), dépendant de Sachsenhausen, après être passée par le poste de surveillante-chef adjointe à Majdanek (octobre 1942-janvier 1944). La seconde, Herta Ehlert (née en 1905 à Berlin), arriva à Ravensbrück en décembre 1939, où elle resta quatre ans. Elle fut transférée en janvier 1943 au camp de concentration et d’extermination de Majdanek.

La Viennoise Braunsteiner et la Berlinoise Ehlert étaient des surveillantes de la première heure, et appartiennent aux doyennes du groupe de Majdanek. Qu’est-ce qui les a conduites au camp de concentration ? Comment menaient-elles à bien leur travail de surveillance ? Qu’est-ce qui les y fit rester six ans et demi ?Comment les surveillantes exerçaient-elle leur pouvoir sur les prisonnières ? Quel rôle jouait la violence physique dans ce jeu d’acteurs ?

En comparant les comportements d’une Braunsteiner, qui bat les prisonniers à mort, et d’une « douce Ehlert », on peut analyser les marges de manœuvre dans l’exercice de la violence dans les camps, et tenter de comprendre les réappropriations de la violence et du pouvoir dans une perspective micro-analytique.Nous adhérons ici à la conception du pouvoir de Michel Foucault,qui l’avait placée au centre de son travail.Il ne s’agit donc pas d’analyser le pouvoir du point de vue de sa rationalité interne, mais d’examiner les relations de pouvoir à travers l’affrontement des stratégies.L’exercice du pouvoir n’exclut pas l’usage de la violence, qui s’exerce directement sur les corps et les choses, et qui « force, plie, brise, détruit » (Foucault, 2011a : 1055).Mais les deux font souvent route ensemble. À l’échelle microhistorique et microsociale, pouvoir et violence restent quasi-indissociables. Comme nous allons l’expliquer par la suite, les formes de violence dans le camp se développent selon des situations spécifiques, mais aussi en fonction des personnes qui y évoluent, de leur position dans le camp et dans la hiérarchie des surveillantes. Il s’agit alors de localiser les pouvoirs hétérogènes dans leur spécificité historique et leurs asymétries sociales. Cet article se focalise ainsi sur la logique du pouvoir en acte. Il traite de la socialisation situationnelle à la violence (effets d’environnement soutenus par des gratifications), des pressions exercées par les pairs en la matière et de l’influence réciproque de l’ensemble des acteurs en présence, qu’ils soient actifs ou passifs ...

 

Table of content


Elissa Mailänder, La violence des surveillantes des camps de concentration national-socialistes (1939-1945) : réflexions sur les dynamiques et logiques du pouvoir, Online Encyclopedia of Mass Violence, [online], published on 18 July 2012, accessed 4 April 2014, URL : http://www.massviolence.org/fr/La-violence-des-surveillantes-des, ISSN 1961-9898

Six gardiennes du Camp libéré de Bergen-Belsen. De gauche à doite: Charlotte Klein, Hilde Lisiewitz, Rosina Scheiber, Lisbeth Fritzner, Herta Ehlert, Elisabeth Volkenrath. (Photo: 2 mai 1945)
Six gardiennes du Camp libéré de Bergen-Belsen. De gauche à doite: Charlotte Klein, Hilde Lisiewitz, Rosina Scheiber, Lisbeth Fritzner, Herta Ehlert, Elisabeth Volkenrath. (Photo: 2 mai 1945)

Six gardiennes du Camp libéré de Bergen-Belsen. De gauche à doite: Charlotte Klein, Hilde Lisiewitz, Rosina Scheiber, Lisbeth Fritzner, Herta Ehlert, Elisabeth Volkenrath. (Photo: 2 mai 1945)

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