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Publié par Philippe Poisson

21/03/2014 - «Plus jamais ça !» Bannir les atrocités dont les médecins du IIIe Reich se rendirent coupables au nom de la recherche médicale : telle était l'ambition du code d'éthique de Nuremberg, première réglementation internationale en ce domaine, rédigé en 1947 pendant les procès des crimes médicaux perpétrés par les nazis. Pour la première fois, historiens, philosophes et médecins tentent ici d'analyser cette référence historique qui hante l'éthique contemporaine sans jamais avoir été pensée dans sa profondeur et dans sa logique. Comment ces crimes ont-ils été possibles ? Comment s'inscrivaient-ils dans l'histoire de la science et de la pensée occidentales ? Comment les procès de 1947 ont-ils permis la poursuite de la recherche médicale en Allemagne de l'Ouest comme de l'Est ? Comment de terribles violations de ces nouvelles normes déontologiques ont-elles pu être perpétrées, bien après la guerre, par des médecins de différentes nationalités, et même par les Américains qui les avaient rédigées ? N'y a-t-il pas enfin, dans la recherche médicale elle-même, une contradiction avec l'intention thérapeutique ? Le code de Nuremberg a fait du «consentement éclairé» la clé de voûte de ses dispositions. Mais que signifie vraiment ce terme ? À l'heure des débats sur la fin de vie et l'acharnement thérapeutique, ces questions sont plus que jamais d'actualité.

Lise Haddad, philosophe spécialiste d'éthique médicale et Jean-Marc Dreyfus, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Manchester, spécialiste de la Shoah, ont dirigé cet ouvrage.

 

  • Les courts extraits de livres : 21/03/2014

Extrait de l'introduction

Cet ouvrage procède d'un colloque organisé à l'Institut Goethe à Paris les 25 et 26 novembre 2011. Il a été conçu à partir des nombreuses conversations que nous avons eues au sujet de nos recherches et de nos réflexions, en apparence bien éloignées. En effet, alors que l'un de nous, Jean-Marc Dreyfus, en tant qu'historien de la Shoah, étudie les aspects économiques de la persécution et ses conséquences diplomatiques et financières dans l'Europe du second XXe siècle, l'autre, Lise Haddad mène une réflexion philosophique et épistémologique sur l'éthique médicale contemporaine. L'un enseigne dans une université britannique, l'autre est membre de la commission éthique de la société des réanimateurs de langue française (SRLF) et du centre antidouleur de l'hôpital Saint-Louis à Paris. Pourtant, nos interrogations sur l'héritage de l'horreur totalitaire et nazie se répondent.

Notre désir de réunir des historiens et des philosophes pour produire un récit historique nourri des concepts de l'éthique contemporaine est parti d'un simple constat : certaines nouvelles techniques médicales litigieuses, ainsi que les débats, les controverses et les réflexions éthiques qu'elles impliquent, sont systématiquement évités par l'Allemagne, pourtant l'une des premières puissances économiques et scientifiques du monde. Sont évoquées d'«évidentes raisons historiques» qui n'ont jamais été explicitées et qui se contentent de renvoyer à ce que les Américains appellent les «médical crimes».

Ces crimes, commis et légitimés par des médecins, semblent constituer le coeur des réflexions contemporaines qui composent le domaine de l'éthique médicale : considérés comme des exceptions, ils apparaissent aussi comme un concentré de toutes les dérives médicales possibles. Leur importance dans l'imaginaire occidental et dans le développement de la réflexion médicale rend leur étude indispensable. De fait, de nombreux historiens, pour la plupart allemands ou américains, consacrent depuis une dizaine d'années leurs recherches à ces chapitres noirs de l'histoire européenne. Si le rapport direct existant entre la politique nazie d'«euthanasie» qui qualifie en fait l'assassinat systématique des handicapés mentaux à partir de 1939, et la Shoah, a déjà été démontré, en particulier par l'Américain Henry Friedlander, de nombreux autres champs de recherche restent à approfondir : réflexions éthiques dans l'Europe des années 1930 - y compris dans le Reich allemand -, réaction européenne à l'approche nazie de la médecine, résistance française aux politiques d'eugénisme, traitement des malades mentaux en temps de guerre, planification médicale, politique de recherche, etc. Parmi eux, l'étude des procès d'après-guerre constitue un champ particulièrement fécond.

Or ces travaux, souvent peu connus en France, sont rarement lus par les spécialistes de l'éthique qui pourraient les utiliser pour enrichir leur réflexion. Ils éviteraient ainsi de tomber dans l'illusion selon laquelle les interrogations contemporaines ne sont suscitées que par les avancées techniques récentes. Toutes les recherches historiques existant dans ce domaine, qu'elles concernent les fondements théoriques de l'eugénisme, l'endoctrinement de la médecine allemande, les procès des médecins nazis ou encore la mémoire des crimes nazis dans le milieu médical et scientifique et son influence dans les réflexions éthiques des années 1950 et 1960, trouvent un écho dans les réflexions éthiques contemporaines.

Cet ouvrage s'inscrit également dans un mouvement général d'historicisation des pratiques médicales, en s'intéressant à la perception et à la mise en oeuvre de l'éthique médicale en Europe et aux États-Unis. Il ne s'agit pas de comparer deux périodes dont les systèmes politiques et les circonstances historiques diffèrent radicalement. Il serait en effet aberrant de considérer que les médecins français actuels sont confrontés aux mêmes problèmes éthiques et aux mêmes tentations criminelles que les médecins allemands sous le régime nazi. Mais il ne faudrait pas non plus croire que l'éthique médicale contemporaine, même confrontée à des problèmes de spécialités qui n'existaient pas à l'époque (tels que la réanimation, les unités d'évaluation et de traitement de la douleur ou encore la médecine palliative), ne relève pas d'héritages historiques nombreux, complexes et souvent contradictoires. Les «théories» médicales nazies ont synthétisé, cristallisé et surtout mis en oeuvre des idées qui étaient déjà très répandues avant 1914, dans les universités de médecine d'Europe du Nord : vision organiciste de la société, «ingénierie sociale» menée par le corps médical, eugénisme, racisme, utilitarisme... Leur utilisation criminelle et leur réinterprétation à la lumière de théories raciales dans le régime nazi les ont rendues taboues en Allemagne... mais elles continuent à inspirer les éthiques médicales (...)

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Auteur : Jean-Marc Dreyfus | Lise Haddad  Date de saisie : 21/03/2014  Genre : Histoire  Editeur : Vendémiaire, Paris, France  Collection : Chroniques

Auteur : Jean-Marc Dreyfus | Lise Haddad Date de saisie : 21/03/2014 Genre : Histoire Editeur : Vendémiaire, Paris, France Collection : Chroniques

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