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Publié par Philippe Poisson

28/06/2014 - Régine Deforges revisite un fait divers historique qui fit grand bruit : Aimée Millot, la bergère d'Ivry, assassinée à dix-neuf ans, le 25 mai 1827, par un amoureux éconduit. Pris de remords, Honoré Ulbach se rend à la police et est guillotiné le 10 septembre suivant. Cette histoire inspira Victor Hugo qui se trouvait parmi les témoins de l'exécution. Il commença aussitôt Le Dernier Jour d'un condamné, qui parut en 1829, la même année que Notre-Dame de Paris, et marqua le début de son combat contre la peine de mort, un combat qui n'est jamais définitivement gagné.

C'est la puissance créatrice du jeune Hugo (il a alors vingt-cinq ans) qui a passionné Régine Deforges, sans oublier son engagement contre le crime légal.
La disparition soudaine de Régine, le 3 avril dernier, nous laisse un roman qui nous entraîne dans le Paris du XIXe siècle et nous permet de rencontrer, en plus de Victor Hugo, sa femme Adèle, Lamartine, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Béranger, Daumier, La Fayette... Nous assistons même, avec Juliette Drouet, à la bataille d'Hernani.

Régine Deforges, écrivain et éditrice, est née à Montmorillon dans la Vienne. D'un ton très libre, ses romans sont souvent des plaidoyers invitant les femmes à s'assumer seules, y compris dans leur sexualité.

Éditrice sulfureuse, elle a publié de nombreux textes qui ont été saisis par la censure. Ses romans ont tous eu un immense succès populaire, notamment La Bicyclette bleue qui a été vendu à plusieurs millions 'exemplaires. Les Éditions de la Différence ont publié en 2013 Les Filles du cahier volé, un livre d'entretiens de Leonardo Marcos avec Régine Deforges et son amie Manon Abauzit.

 

  • Les courts extraits de livres : 28/06/2014

C'était une belle matinée de mai. La journée s'annonçait chaude. Le vicomte de Chateaubriand se sentait tout gaillard. Il avait mis un soin particulier à sa toilette : il n'allait pas se laisser abattre par ces gandins de vingt ans qui se voulaient poètes. Non seulement, ils étaient jeunes mais ils avaient du talent. Surtout ce Victor Hugo ! Seuls Lamartine et Vigny pouvaient lui en remontrer. Ce blanc-bec avait vingt-cinq ans ! Se rendait-il compte de sa chance ? Et Lamartine qui n'avait que trente-six ans et Vigny trente ! Ah ! le beau temps de la jeunesse ! Pourquoi passe-t-il si vite quand on a un coeur de vingt ans ? Mais avait-il le droit de se plaindre lui qui avait encore déjeunes amoureuses comme cette aguichante Hortense Allart de Méritens, ou la toujours belle et désirable Mme Récamier ?

Le concierge vint lui annoncer que le fiacre demandé attendait devant la porte. Le vicomte se fit conduire sur les bords de la Bièvre, dans l'auberge tenue par la mère Grégoire où il avait commandé un bon repas pour lui et ses compagnons. Seraient-ils nombreux ces poètes qui l'appelaient «l'Enchanteur» ? Sans se l'avouer, il en était sottement flatté, comme il avait été flatté quand, par une indiscrétion, il avait appris que, tout jeune, Victor Hugo avait déclaré à sa mère qu'il «voulait être Chateaubriand ou rien !». Il ne se mouchait pas du pied, l'animal !

Il arriva à l'auberge bien avant l'heure fixée. Qu'importe, il en profiterait pour se promener dans les champs entourant l'estaminet. Avant de se mettre en route, il s'assit sous la tonnelle et demanda un verre d'eau. Il finissait de le boire quand des cris lui parvinrent. Surpris, il se leva et se dirigea dans leur direction. Un jeune homme, débraillé, le bouscula violemment. Des gens, lancés à sa poursuite, le frôlèrent à leur tour. Que se passait-il dans cet endroit habituellement si paisible ? C'est alors qu'il aperçut Victor Hugo qui venait vers lui en courant, les traits du visage altérés.

- Que se passe-t-il ? demanda le vicomte. Hugo se laissa tomber sur le banc à ses côtés.
- Elle est morte ! Elle est morte !
- De qui parlez-vous ?
- De la bergère, celle qui aime lire !
- Comment cela ?
- Elle a été assassinée de plusieurs coups de couteau.
- Par qui, juste ciel ?
- Par un jeune homme éconduit.
- Celui que la foule poursuit ?
- Celui-là même.
Victor Hugo cacha son visage entre ses mains ; ses épaules tremblaient.
Chateaubriand lui prit le bras.
- Calmez-vous ! Holà ! aubergiste, apportez-nous de l'eau !
Hugo saisit avidement le verre qu'on lui tendait et le vida d'un trait. À ce moment-là, Lamartine et Béranger les rejoignirent.
- Que se passe-t-il ? Tout le coin paraît en émoi.
- On a tué la bergère.
- La jolie Aimée ?
- Oui.

Auteur : Régine Deforges

Date de saisie : 26/06/2014

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : la Différence, Paris, France

Collection : Littérature

 

La bergère qui défraya la chronique… il y a 185 ans

 La bergère d'Ivry
 La bergère d'Ivry

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