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Publié par Philippe Poisson

24/05/2014 - «Il y a toujours deux choix dans la vie : accepter les conditions comme elles sont, ou prendre la responsabilité de les changer. On fait le second choix quand on a pris conscience du caractère éphémère de toute chose, quand on sait au plus profond de soi qu'il n'est rien au monde qui n'ait une fin.»

Ces quelques phrases résument parfaitement le combat, ou plutôt les combats, du docteur Anne Dulioust, médecin à l'hôpital pénitentiaire de Fresnes : respect de la dignité des malades-détenus et du secret médical, droit à des soins de qualité, et surtout, droit de mourir dans la dignité, entouré par sa famille et non seul dans un hôpital pénitentiaire. Son témoignage poignant, récit de son quotidien de médecin, est un appel à notre capacité de révolte et à notre soif de justice. Car nous ne pouvons plus tolérer, écrit-elle, que des malades en fin de vie meurent en prison. C'est avec un grand courage qu'elle nous met face à nos responsabilités et la situation qu'elle décrit dans ces pages lui vaudra bien des tourments. Qu'importe, puisque son appel à l'aide résonnera longtemps dans les consciences de ses lecteurs...

Anne Dulioust est docteur en médecine et en immunologie. Spécialiste du virus du SIDA, elle est depuis 2011 médecin généraliste à l'hôpital de la prison de Fresnes, où elle était jusque récemment chef de pôle (médecin-chef). Elle est membre du Conseil national de l'exécution des peines depuis janvier 2014. Anne Dulioust est mère de deux enfants et vit en région parisienne. Avec ce témoignage elle signe son premier livre.

 

  • Les courts extraits de livres : 24/05/2014

Extrait du prologue

Juillet 2013 ; je suis en proie au doute. Les quatre derniers mois ont été difficiles, très difficiles. Le comportement hostile d'un médecin arrivé à l'EPSNF (établissement public de santé national Fresnes), en mars 2013, m'a fragilisée. Nous attendions depuis de si long mois un renforcement de l'équipe médicale. Le premier contact avec Rodolphe m'avait déroutée. Il ne m'avait posé aucune question sur les patients, leurs pathologies mais demandé des chiffres, des documents, des rapports : rapport d'activité, projet médical, durée moyenne des séjours, taux de remplissage, etc. Dès le lendemain, ce nouveau collègue avait tenté d'imposer une nouvelle organisation médicale, la justifiant par deux raisons : la première, très égocentrique, car ce schéma lui convenait parfaitement. Il pouvait en effet être satisfait ; dans sa proposition, il octroyait au service dans lequel il devait travailler un mi-temps médical supplémentaire au détriment de l'autre secteur de soins de suite et réadaptation (SSR). Le second argument était quant à lui très péremptoire. Présent depuis quatre jours, recruté au titre de praticien hospitalier en année probatoire, il écrivait, sans connaître l'EPSNF, que ces nouvelles dispositions devaient permettre une «amélioration de la production de soins en volume». Pourquoi avait-il été recruté ? Pour améliorer la rentabilité de l'hôpital de Fresnes ? Cela est envisageable ; il faut savoir que depuis l'instauration de la loi «Hôpital Patients Santé Territoire» (HPST), en 2009, les directeurs d'hôpitaux sont notés par le directeur des agences régionales de santé (ARS). Leur principale mission est de gérer l'hôpital comme une entreprise avec des objectifs très contraints en matière financière. Une étude réalisée en 2010 sous l'égide de l'ARS avait relevé de nombreux dysfonctionnements au sein de l'EPSNF. De plus, un rapport conjoint de l'inspection générale des Affaires sociales et de l'inspection générale des Services judiciaires destiné à évaluer le dispositif d'hospitalisation en soins somatiques des personnes détenues définissait de nombreux axes d'amélioration dans le fonctionnement des unités hospitalières sécurisées interrégionales (UHSI) et de l'EPSNF. Mes prédécesseurs à l'EPSNF avaient pour certains baissé les bras. Comment continuer à travailler quand les tutelles annoncent la fermeture de l'hôpital. En effet, en haut lieu, la fermeture de l'EPSNF avait été actée depuis 2006 et progressivement mise à exécution : d'abord la fermeture des services de dialyse et de chirurgie, puis celle du service de soins continus.

Mais le projet de délocalisation prévue à Évry, au centre hospitalier Sud Francilien, a été annulé pour des raisons budgétaires. Il reste encore quatre-vingts lits d'hospitalisation à l'EPSNF. Depuis mon arrivée, toute l'équipe, soutenue par le Dr Monique Habib-Rappoport, de l'ARS, médecin inspecteur de santé publique en charge de la santé des personnes détenues, s'était retrouvée autour d'un projet médical centré sur la qualité des soins aux personnes détenues. Beaucoup de transformations ont déjà été menées ou sont en cours tant sur le plan humain qu'architectural. J'en ai été en grande partie la promotrice et l'actrice. Totalement consciente de l'enjeu économique, j'ai cependant refusé de pratiquer une médecine au rabais car destinée à des personnes détenues, animée par la conviction qu'il fallait au contraire leur prodiguer les meilleurs soins possible, avec humanité, afin de permettre et faciliter une réinsertion ultérieure à ces patients déjà démolis par la vie.

Auteur : Anne Dulioust

Date de saisie : 21/05/2014

Genre : Documents Essais d'actualité

Editeur : First Editions, Paris, France

Collection : First Document

Médecin en prison : avoir la force de s'indigner !
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