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Publié par Philippe Poisson

"Tandis que Gavrilo Princip exécutait de quelques balles de revolver l’héritier du trône Austro-Hongrois le 28 juin 1914, Raoul Villain abattait dans un café le célèbre socialiste et pacifiste Jean Jaurès, dernier espoir de la paix.

Etrange corrélation entre deux destinées ensanglantées, celle de Princip et de Villain. Le second est tout aussi étonnant que le premier et ne fut pas condamné, ni puni pour un crime aussi odieux. Villain, nous pourrions dire presque « le bien nommé », pour un homme qui d’un coup de revolver en finissait avec une vie, avec un symbole, Villain donc aura lui aussi disparu de l’histoire tout en étant forcé d’y rester une petite ligne dans un livre. Sa vie fut pourtant comme celle de Gavrilo un météore curieux avec une fin tout aussi tragique.

Il était né le 19 septembre 1885, près de dix ans avant Gavrilo Princip, dans la ville de Reims, cette capitale de la Champagne si riche par son patrimoine et par les faits historiques qui ont fait de celle-ci l’une des villes les plus célèbres de France. Mais contrairement à Princip, il était le fils d’un greffier du tribunal et n’avait de fait pas connu la misère. Sa mère toutefois fut internée dans un asile d’aliénés durant ses jeunes années. Il n’en reçut pas moins une bonne éducation, intègra l’Ecole du Louvre en archéologie et devint surveillant au collège Stanislas. Dans la capitale, ses opinions le portèrent à intégrer rapidement le Sillon, un mouvement chrétien ( démocrate chrétien) qui avait été condamné par le Pape Pie X en 1910. Il entra ensuite dans la Ligue des jeunes amis de l’Alsace-Lorraine, mouvement nationaliste sans équivoque qui souhaite la guerre et la reconquête des terres perdues en 1871.

Il vécut ensuite un moment en Angleterre puis retourna en France où il décida d’éliminer Jean Jaurès qu’il jugeait le dernier obstacle envers la guerre. Après quelques jours de traque, il réussit à approcher le politique socialiste au Café du Croissant au 146 rue de Montmartre à Paris. Nous sommes le 30 juillet 1914, Villain s’était fait désigné par un passant Jaurès et l’avait suivi jusque-là. Il n’osa pas ce soir-là mettre son dessein à exécution, mais le lendemain, le 31 juillet à 21 heures 40, au même lieu, il lui tira deux balles dans la tête alors que Jaurès dinait en compagnie d’amis. Jaurès succomba à ses blessures quelques minutes après. Le choc de cet assassinat fait l’effet d’une bombe en France, et va permettre en effet le ralliement de la Gauche française à l’Union sacrée, c’est-à-dire l’union de tous les partis politiques français dans l’optique de la guerre afin de faire corps dans la lutte à venir.

Arrêté dans l’instant, Raoul Villain est emprisonné pour le temps de la guerre et reste en effet en détention sans procès jusqu’à la nouvelle de la victoire finale. Lorsque son procès commence, les avocats de la famille Jaurès ne demandent pas la peine de mort, car Jean Jaurès, humaniste y était opposé. Mais le 29 mars 1919, un tribunal inique acquitte Raoul Villain qui est libéré, malgré la réaction d’Anatole France qui tente d’alerter l’opinion publique dans une lettre parue dans L’Humanité le 4 avril suivant. La veuve de Jaurès et sa famille sont même condamnés à payer les frais du procès. Malgré les manifestations, Villain sort donc de prison presque en héros patriotique pour certains.

Libéré, Raoul Villain ne pouvait connaître un destin commun, il est arrêté dès 1920 dans une affaire d’écoulement de fausse monnaie puis s’enfuit en Espagne dans l’île d’Ibiza, l’une de celles de l’archipel des Baléares où il s’installe définitivement. C’est grâce à un héritage qu’il poursuit son existence dans l’île étant surnommé par les riverains « le fou du port ». Il semble en effet que sa raison était chancelante, sans doute héritage de sa mère. Avec son capital, il avait fait construire une petite maison où il vivait en solitaire dans une crasse et une saleté repoussante, errant dans le coin en chantant Frères Jacques ou encore ayant fait ériger derrière sa bicoque une grande croix.

C’est ainsi que les années s’écoulent jusqu’à l’éclatement de la révolte franquiste en 1936. Les nationalistes espagnols s’emparent dans un premier temps de l’île, mais la situation est vite tout à fait instable. Les républicains la reprennent mais doivent l’abandonner à son sort. Ce sont les anarchistes espagnols de la CNT qui s’emparent d’elle avant qu’elle soit bombardée par l’aviation franquiste. Dans la totale confusion qui règne en Espagne, et dans l’île d’Ibiza, Raoul Villain est arrêté et exécuté pour espionnage par les anarchistes espagnols sans que l’histoire est pu définir, si son exécution du 13 septembre 1936 avait été motivé par la connaissance ou non du personnage par ceux qui le tuèrent. Une autre hypothèse, non vérifiée, indique qu’il fut exécuté par Jean Coryn (1908-1984), engagé dans les brigades internationales et qui aurait ainsi fait justice de Raoul Villain.

Etrange destinée tout de même que la sienne et que celle de Gavrilo, tous les deux morts en terre étrangère et ayant été les détonateurs d’une Première Guerre mondiale de toute façon inévitable. Les deux hommes ne pouvaient en effet réellement changer la destinée de leur pays respectif, les forces à l’action dans la situation internationale de l’époque étaient trop puissantes, trop exacerbées pour qu’elles puissent se trouver jugulées. Ils resteront les éternels inconnus d’une histoire terrifiante, leurs noms seront alignés comme tant d’autres dans des livres d’histoires sans que personne ne s’intéresse plus profondément à leur personnalité et aux raisons qui les ont poussé à commettre des actes aux conséquences et à la résonance aussi extraordinaires."

Article de french.ruvr.ru

Mort de Jaurès: Raoul Villain, l'assassin acquitté

L'étrange destinée de l'assassin de Jean Jaurès, Raoul Villain
L'étrange destinée de l'assassin de Jean Jaurès, Raoul Villain

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