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Publié par Philippe Poisson

Le yéti de Montpellier (crime de quidam)

A l'hôpital de Montpellier, une prostituée nigériane meurt des suites d'un viol collectif. Les médecins sont en émoi : on soupçonne une erreur médicale et murmure que la jeune femme aurait pu être sauvée. Quant au viol... le commissaire préfère parler d'" accident du travail " ; d'autres, à l'hôtel de police, ne s'offusquent guère d'une " tournante " qui aurait mal tourné.

Le lieutenant Manon Escalettes, elle, ne prend pas les choses à la légère. Il faut dire que quand on a une soeur jumelle handicapée mentale, violée à l'âge de 14 ans et obsédée par le yéti, il est difficile de rester zen. D'autant que son équipier, un monstre de lenteur aussi empoté que surdoué surnommé " Diesel ", n'arrange rien à l'affaire...

 

  • Les courts extraits de livres : 28/06/2014

 

Montpellier, vendredi 16 mai. Page spéciale à ne lire qu'après ma mort.

Cette vieille canaille de Dom Pérignon a tenu ses promesses. Il devait être minuit passé quand la soirée anniversaire a basculé dans le grandiose. Tonio venait d'exploser Kad à la Playstation et j'avais commencé à visionner une sextape biélorusse trouvée sur Internet. C'était tellement trash que j'en avais des frissons. Soudain, derrière moi, quelqu'un a beuglé une phrase déchirante que personne n'a comprise, à cause de Stromae qui chantait «Formidables, nous étions formidables». J'ai coupé le son et c'est la voix de Chris qui a retenti, cette sale petite voix geignarde qui a bercé toute mon enfance : «Toujours pas de meuf, merde ! 22 ans ! Tu t'imagines ? Pas la moindre meuf. Ah les salopes !» Puis, il s'est tourné vers l'assemblée : «Et toi Tonio ? Depuis quand t'as pas baisé ?» Tandis que Tonio baissait la tête, Chris a continué le sondage : «Et toi, Kad ?» Pas de réponse. Il y a eu un long silence gêné, puis Max a dit que Chris avait vachement raison, que c'était moche de se torcher la gueule entre mecs et que, bordel de cul, quand on est pote avec quelqu'un et que c'est son anniv', il faut assurer. À ce stade, les pétards et le Dom Pérignon nous avaient rendus clairvoyants et peut-être même visionnaires. Un peu plus tôt, Tonio s'était mis à chanter Les Rois du monde en faisant gicler la quatrième bouteille. Kad continuait à faire bande à part avec son whisky. Entre lui et Johnny Walker, on savait que l'un allait venir à bout de l'autre, mais lequel ? Bref, chacun de nous était à son meilleur niveau - mais sans meuf, à quoi bon ? J'ai pensé «Il vaut mieux avoir des remords que des regrets», et je me suis dit que la vie est une sacrée vieille morue qui ne repasse pas les plats. Il était plus que temps de déniaiser notre Chris et l'occasion ne se représenterait peut-être jamais. J'ai fouillé mes poches : 5 euros. J'ai fait le tour de l'assemblée : «Pour la meuf de Chris, merci.» Il y a eu des remous. «Oh, c'est quoi ce racket ?» «On ne dit plus racket de nos jours, on dit "financement participatif".»

Total : 39 euros, en comptant les pièces jaunes. Kad a poussé un soupir malsain mais j'ai dit : «C'est déjà ça. On va faire avec.» Et je me suis dirigé vers la porte, titubant mais la tête haute, genre torero sachant rester stoïque et bien cambré malgré une vilaine cornada. «Tiens-toi droit, disait ma mère. Je ne serai pas toujours là pour te le dire, mais tiens-toi droit !» Grâce à ma pauvre maman, j'ai dû avoir quelques secondes de charisme, car tout le monde m'a suivi dans les escaliers.

Mais une fois arrivés au parking, le soufflé est retombé. Kad et Max nous ont laissés choir comme des vieilles capotes, sous prétexte qu'à 39 euros, on ne trouve que «des thons ou des bamboulas» (dixit Max). «Ta gueule, a dit Chris, j'ai une voisine qui vient du Gabon, tu verrais son fessier et ses nichons, c'est du feu de Dieu.» Il était en pleine promo quand une belle grande noire aux seins magnifiques est sortie à point nommé d'une Fiat en stationnement. Elle nous a toisés grave avant de tchiper tellement fort qu'on aurait cru qu'elle pétait avec sa bouche. Des fois, c'est ksss ! Mais là, c'était carrément prrrt ! Ça nous a sciés.

«C'est pas elle ! C'est sa grande soeur», a soufflé Chris après que la fille a disparu dans l'escalier. «Vous verriez l'autre, elle a un...» «On s'en fout», a coupé Tonio. Sur ce, après avoir ouvert la bagnole, j'ai dit : «Planquez-vous dans le coffre et fermez vos gueules, je me démerde pour en ramasser une, on se la partage.» Ils ont obéi comme des agneaux. Tonio est monté le premier. Il avait mis les bouteilles dans une glacière qu'il a calée sous ses jambes avant de plier sa grande carcasse. En fermant le coffre, j'ai cogné leurs têtes et je les ai entendus m'insulter père et mère.

Après avoir compté les préservatifs dans la boîte à gants, j'ai foncé vers l'avenue d'Assas où il y a toujours quelques blondes d'Europe centrale. Mais les canons étaient déjà en train de se faire fourbir. Sur le trottoir, il n'y avait plus que des marraines de guerre : ça sentait la ménopause et la chute du mur de Berlin ...

Né en 1961, Pierre Barrot a été journaliste à Paris et à Montpellier, puis successivement producteur de séries télévisées et attaché audiovisuel en Afrique durant treize ans. Actuellement chargé du programme audiovisuel à l'Organisation internationale de la francophonie, il est l'auteur d'un roman (Bill l'espiègle, Lieu commun, 1993) et de huit essais, dont deux ont été traduits en anglais.

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