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Publié par Philippe Poisson

Nous sommes sur la 3e étape Cherbourg-Brest du Tour de France cycliste 1924. Coup de théâtre signé Péllissier frères, "les forçats de la route", comme les campa le célèbre reporter Albert Londres. Henri Pélissier a eu des mots avec un commissaire du Tour à propos de maillots. Avec son frère Francis et Ville,  il a abandonné à Coutances, où ils ont acheté des vêtements de confection pour rentrer à Paris.

Au café de la gare de Coutances, Albert Londres les interroge.

Le grand reporter, envoyé spécial du Petit Parisien devait s'inspirer de sa conversation avec les frères Pélissier pour écrire l'impressionnante légende dres "Forçats de la route." - Ph.P.

 

Chaque jour, Jean-Paul Ollivier, journaliste à France Télévisions, surnommé Paulo la Science en raison de sa connaissance encyclopédique de la Grande Boucle, ouvre son album aux souvenirs pour les lecteurs du « Parisien »

Aujourd'hui, alors que nous traversons une partie de la Normandie, on ne peut rester insensible au souvenir du célèbre reporter Albert Londres. En 1924, alors qu'il avait souhaité rester à Paris auprès d'un être cher durant le mois de juillet, son rédacteur en chef, Elie-Joseph Bois, l'envoya couvrir le Tour de France. Lui qui avait connu l'Orient extrême, la Chine en folie, le bagne de Cayenne… ne pouvait, hélas, décliner un seul qualificatif sur cette épreuve qu'il n'avait jamais vue.

 

Mais « le Petit Parisien » le laissa conter ce que bon lui semblerait. Il sympathisa avec Henry Decoin, qui publiait une chronique quotidienne dans « l'Auto ». Ce dernier lui recommanda de suivre les frères Pélissier, Henri et Francis, car ceux-ci, par leur opposition au directeur du Tour, Henri Desgrange, apportaient toujours matière à commentaires.

C'est ce qui arriva lors de la 3e étape, Cherbourg-Brest. Les deux Pélissier abandonnèrent à Coutances et entrèrent au Café de la Gare. Albert Londres les y retrouva et recueillit les propos qui disqualifiaient le « père » du Tour. « Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons… Un jour viendra où ils nous mettront du plomb dans les poches parce qu'ils prétendront que Dieu a fait l'homme trop léger… Je m'appelle Pélissier et non Azor! »

« Il faut supprimer le Tour de France! »

Bien entendu, l'article d'Albert Londres, qui s'intitulait « Les martyrs de la route » et non « Les forçats de la route », attira une réponse acerbe d'Henri Desgrange dans « l'Auto » : « M. Albert Londres, par une association d'idées, découvre les Forçats du Tour de France. Quels sont ces forçats? Deux coureurs (…) qui se sont mal préparés et qui se sentent battus. Il écoute complaisamment leurs revendications sociales car, pour des révoltés millionnaires — et ils s'en vantent devant leurs camarades —, c'est la société capitaliste qui les envoie. » Henry Decoin se montre également un peu désarçonné par les propos de son ami (« l'Auto » du 10 juillet) : « J'ai pensé que mon bien-aimé confrère Albert Londres ne comprenait rien à l'effort sportif et qu'il était lui-même un forçat de la littérature populaire (…). Albert Londres est venu vers moi et m'a dit : Il faut supprimer le Tour de France! Il faut que je sois venu pour quelque chose! J'ai supprimé les forçats, je veux supprimer le Tour! » Pour le bonheur de tous, Albert Londres ne fut pas écouté.

Le Parisien - Publié le 07.07.2011

 

C’est dans ce texte mythique, souvent évoqué, qui raconte la « grande boucle » de 1924, qu’Albert Londres rend hommage aux « géants » du Tour de France.

C’est la “grande boucle” de 1924 qui est ici superbement racontée, avec ses exploits, ses souffrances et ses drames.

Extrait

Quand ils gravissaient l’Isoard et le Galibier, écrit le grand reporter, ils ne semblaient plus appuyer sur les pédales, mais déraciner de gros arbres. Ils tiraient de toutes leurs forces quelque chose d’invisible, caché au fond du sol, mais la chose de venait jamais. Ils faisaient "Hein ! Hein !", comme les boulangers la nuit devant leur pétrin.

L'impressionnante légende des "Forçats de la route"
L'impressionnante légende des "Forçats de la route"
 Tour de France, tour de souffrance - Albert Londres - Éditions du Rocher (collection Motifs)

Tour de France, tour de souffrance - Albert Londres - Éditions du Rocher (collection Motifs)

Juin 1924, Le Tour de France s'élance de Paris pour rejoindre Le Havre, première étape d'un périple qui ressemblera plus à un chemin de croix qu'à une excursion bucolique à travers la campagne du pays. En ce 22 juin 1924 ils seront cent cinquante sept coureurs à braver les intempéries, la chaleur étouffante, la souffrance physique et mentale, les ennuis mécaniques pour le plaisir du sport en général et de la Petite Reine en particulier. "Ils ne font pas le Tour de France pour se promener, ainsi que j'aimais à l'imaginer, mais pour courir. Ils courent aujourd'hui jusqu'au Havre, sans vouloir respirer, tout comme s'ils y allaient quérir le médecin pour leur mère en grand danger de mort". Ce sont les Henri et Francis Pélissier, Jean Alavoine, Otavio Bottecchia, Hector Tiberghien - marquis de Priolas -, et tant d'autres moins connus, qui sont venus se frotter à l'asphalte des routes françaises pour donner du spectacle aux curieux venus les applaudir, les encourager, les soutenir dans leurs efforts.

En suivant ce Tour de France pour Le Petit Parisien, Albert Londres va découvrir les conditions de ceux qu'il surnommera les forçats de la route. Tenir les quinze étapes de ce Tour dans les dispositions de 1924 relevait quasiment de l'exploit surhumain. Pourtant, ils le feront, la passion chevillée au corps. La seule chose que ces coureurs refusaient, c'était la vexation, l'humiliation des pénalisations tout au long du parcours. Pour assouvir leur passion, ceux-là étaient prêts à tout, même à avaler des produits illicites pour tenir encore et toujours. "De son sac, il sort une fiole : - Ça, c'est de la cocaïne pour les yeux, ça c'est du chloroforme pour les gencives ... - Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c'est de la pommade pour me chauffer les genoux. - Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules. Ils en sortent trois boîtes chacun. - Bref ! dit Francis, nous marchons à la "dynamite". Henri reprend : - Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l'arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l'œil dans l'eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme Saint Guy, au lieu de dormir".
..

D'un livre l'autre: LES FORCATS DE LA ROUTE

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