Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Philippe Poisson

« La Fille du Gobernator ». Chronique d'une éducation à Cayenne, entre ordre social et désordres mentaux.

Humanité-dimanche, 22 septembre 1994

Roman

A belles dents, Constant

Elle a sept ans, « la Fille du Gobernator ».
Chronique d'une éducation à Cayenne, entre ordre social et désordres mentaux.
Paule Constant étrille le tableau avec une gaie férocité.


A leur arrivée, cadeaux pour la petite famille. Au nouveau gouverneur du bagne, les forçats offrent quatre têtes humaines enfermées dans des bocaux pleins d'alcool. À son épouse (vite surnommée « Mère Nom de Dieu » ou « la Mère de Dieu »), une cravache en balata, gomme très dure. À leur fille, prénommée Chrétienne, un service de poupée en boîtes de conserve, plus un couple encagé de crapauds-buffles. La petite famille vient de France, et revient d'encore plus loin. Le Gobernator, naguère, fut le boucher d'Ypres, un soldat fameux, seul survivant de tout son bataillon. Il en a gardé la gueule cassée, une cicatrice qui manque à chaque émotion de lui disloquer les traits, et l'obsession de la boue, de la pénitence.

Son épouse, un peu plus, serait restée vieille fille, mais avait été son infirmière, éperdue. Née pour le dévouement, acharnée même ; fillette, elle avait déclaré sa vocation : « Je veux être lépreuse. » Ni de l'un ni de l'autre, l'amour n'a jamais été l'affaire, mais ensemble ils ont fait, parce que ça se fait, un enfant. Auquel son père parle à la troisième (terrifiante) personne : « Est-ce qu'elle n'est pas TRES MOCHE ? Est-ce que ses traits ne sont pas TROP GROS ? TROP EPAIS ? ». Et que sa mère, histoire de ne pas l'élever dans du coton, confie le plus clair du temps aux bagnards.

« Le bagne puait d'une tristesse oppressante, d'une douleur surie, d'une humiliation âcre qui viciait l'air. » Quant aux forçats, la société coloniale les vit comme une réserve d'esclaves, inquiétante forcément, mais émoustillante aussi, et ces dames « faisaient étalage des crimes de leur domesticité, s'en paraient avec des rires de coquettes ». L'épouse du Gobernator n'a pas ce regard. Elle les voit innocents, à plaindre et soigner. Elle en prend une douzaine qu'elle baptise sa « fine équipe », on lui a recommandé de préférer aux voleurs les assassins, « ils sont très doux avec les enfants ».

Et donc l'enfant Chrétienne va et vient dans le domaine pénitentiaire, impérieuse, souveraine, exaltée tantôt, et tantôt pitoyable, défaite. Elle a son précepteur, son surveillant, plus ou moins d'anciens séminaristes. Ils la peignent et l'éduquent à leurs réciproques caprices. Elle entretient gaiement les conversations les plus morbides, se livre sur les animaux aux jeux les plus généreusement cruels, pendant que père et mère courent, chacun de son côté, à leur catastrophique accomplissement. Déchirant plaisir que de lire comment Chrétienne, enfant sauvage infiniment civilisée, sautille, la grâce même, au bord du gouffre où les folies (sociales comme individuelles) des adultes l'appellent et la poussent. Sa respiration oppressée, vibrante, fait tout le prix, rare, du livre. Drôle presque autant que noir, « la Fille du Gobernator » est un roman de l'insolence la plus carnassière. Et la plus réchauffante. Tant il est vrai, n'en déplaise aux dictionnaires, qu'insolence vient de soleil, et y renvoie. Ah si Buñuel était encore des nôtres, quel film n'aurait-il pas vu là !

François Salvaing

Paule Constant, « la Fille du Gobernator », Gallimard.

 

LA FILLE DU GOBERNATOR
Presse


Humanité-dimanche. François Salvaing : "A belles dents, Constant"

L'Express. Anne Pons : "La belle et les bêtes"

La Vie. Dominique Mobailly: "Le saint bagne"

Le Monde. Jean-Noël Pancrazi: "Eblouissantes ténèbres "

Lire. Jean-Pierre Tison : "Saint-Bagne"

Le Nouvel Observateur. Yann Quefféle
c : "La petite fille et les bagnards"

Le Canard enchaîné. Dominique Durand : "Poires de Cayenne"

Florida State University. William Cloonan : "The Governor's Daughter. By Paule Constant"

Commenter cet article