CRITIQUE - Le livre d'Antoine Lopez, dernier témoin ­ français ­ de «l'affaire

Ben Barka», se prête à deux lectures diamétralement opposées. La première se résume en trois mots: rien de nouveau. En effet, la dernière page tournée, on n'en sait pas plus du sort du leader de la gauche marocaine, enlevé le 29 octobre 1965 au coeur de Paris et «disparu» depuis. Ce jour-là, aux côtés de deux policiers français, Lopez était dans la voiture conduisant Ben Barka à un «rendez-vous avec une personnalité importante» dans la banlieue parisienne. En fait, Ben Barka a été déposé chez Georges Boucheseiche, un truand instrumentalisé et «couvert» par les services français et marocains. La suite est inconnue, le corpus delicti n'ayant jamais été trouvé.

Bien que cheville ouvrière de l'enlèvement, à tu et à toi avec les protagonistes, Lopez n'a rien vu. Il n'a été témoin ni de l'assassinat ou de «l'accident» mortel, ni de l'enterrement ou du rapatriement au Maroc du cadavre embarrassant. Certes, la nuit du 31 octobre 1965, il a fait un tour dans sa voiture avec les sicaires de Hassan II, le général Oufkir et le colonel Dlimi, s'arrêtant près de trois lieux susceptibles de servir de tombe, dont un «petit bois» aux environs de Courcouronnes. Mais les Marocains et leurs hommes de main français, «exfiltrés» au royaume au lendemain du crime, ont peut-être voulu le mettre sur une mauvaise piste. «Qu'ils aient inventé l'accident ou qu'ils l'aient provoqué», écrit le seul témoin resté sur le sol français, «qu'ils m'aient là aussi éberlué, comme pour le petit bois, rien de cela n'est impossible».

Pauvre lampiste? Lopez se plaint d'avoir écopé huit ans de prison «pour être monté dans une voiture». Mais il admet aussi qu'il n'a sans doute survécu que «grâce à [son] incarcération». C'est là qu'on plonge dans une seconde lecture, passionnante. Car, l'honorable correspondant des services français rôde aux abords d'un crime d'Etats, au pluriel, d'un petit meurtre entre amis de part et d'autre de la Méditerrannée. Dans ce monde, des truands aux chefs d'Etat, tous se connaissent et se fréquentent, en famille et en vacances. Le cadavre de Ben Barka n'a pas encore refroidi qu'un «représentant du ministère de l'Intérieur» aide les Marocains à effacer les traces. Entre deux procès, «un émissaire de l'Elysée» passe voir Lopez en prison pour lui rappeler les vertus du silence. Une justice aux ordres solde l'affaire par des condamnations par contumace, la relaxe de Dlimi et une peine protectrice pour Lopez.

Le temps a désamorcé la bombe qu'aurait été ce témoignage dans le contexte de l'époque. Imagine-t-on aujourd'hui ce qu'eût valu au général de Gaulle, à la veille d'une élection présidentielle difficile, la révélation qu'il connaissait Lopez, qu'il l'avait même reçu chez lui, à Colombey-les-deux-Eglises? Que des fonctionnaires de l'Etat français ont embarqué, à destination du Maroc, Boucheseiche, Dlimi et Oufkir, l'exécutant et les commanditaires présumés du crime? Que les «vieux de la vieille» du gaullisme ont fabriqué de toute pièce une version à l'usage de l'opinion publique, abreuvée de faux témoignages et de mensonges? Bref, que le plus grand scandale de la Ve République n'a jamais rien eu de «subalterne»" Pour Lopez, il y a enfin une vie après cette vérité, plus ou moins cachée dans son livre et atténuée par trente-cinq ans d'amnésie, de désinformation. Hassan II mort, il dit ce qu'il a vu. C'est un marché honnête, même s'il n'éclaire pas son propre rôle, passe sous silence son voyage au Maroc après sa sortie de prison, ses vrais liens avec les truands-ravisseurs, leur rêve commun d'une vie sans soucis au royaume chérifien. Qui lui en voudra?

SMITH Stephen