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Publié par Philippe Poisson

 Jean-Marie Calloch

Jean-Marie Calloch

« Vous m’avez envoyé au bagne en 1913, je suis innocent. Je ne suis pas capable de mentir. La pire insulte qu’on puisse me faire, c’est de ne pas me croire », écrit Jean-Marie Calloch dans une lettre adressée à la rédaction de France Inter fin 1978. Le journaliste Robert Arnaut va recueillir son témoignage, diffusé au cours de l’émission L’Oreille en coin en 1979.

Jean-Claude Dorinet écoute cette émission et raconte : « Aussi, j’ai été captivé par le récit de cet homme, au passé si chaotique, enrichi d’une grande expérience de survie, de hargne et de sincérité. A l’écoute de cette émission de radio, ce qui m’a le plus marqué hormis son récit, c’est sa voix et cet enthousiasme qu’il avait à vouloir raconter ce passé si douloureux, et surtout, l’énergie qu’il y mettait pour convaincre. A l’appui du récit de Robert Arnaut, j’ai donc préparé un entretien. Imprégné de cette histoire, j’ai pris contact avec la maison de retraite Paul Reg de Banyuls sur Mer où il séjournait. Et, de fil en aiguille, j’ai obtenu son accord et lui ai rendu visite le 28 février 1980.

Il faut dire que j’étais impressionné par son énergie, sa prestance et ça a été en même temps un grand plaisir, mêlé d’estime et d’admiration pour le combattant qu’il est devenu. A l’âge de 94 ans, Jean-Marie Calloch, le doyen des bagnards de la Guyane, dit l’Amiral, a gardé toute sa vivacité et sa capacité à persuader de son innocence. »


L’histoire de Jean-Marie Calloch.

 Né en 1886 à Hennebont, à côté de Lorient, il devient orphelin à 2 ans. Pris en charge par sa grande sœur, il passe le plus clair de son temps dans la rue. A 18 ans, il s’engage dans la marine pour 5 ans. Après quelques soucis avec la justice, en novembre 1911, il écope d’une peine de 2 ans à la prison de Loos, dans le Nord.

A sa sortie, il loge chez un ancien détenu. Un soir de 1913, errant dans les rues de Nantes, ils sont arrêtés par deux gendarmes qui les accusent d’un cambriolage et d’un double meurtre. La ficelle leur paraît tellement grosse qu’ils ne s’inquiètent pas trop car ils pensent que c’est une erreur, qu’ils vont pouvoir s’en expliquer. Ils nient tout en bloc mais rien n’y fait, le juge d’instruction les inculpe. Lors de la reconstitution, un témoin ne les reconnaît pas. Les vrais coupables seront identifiés plus tard, jugés et guillotinés. Mais l’opinion du juge est faite : il leur enlève leurs chefs d’inculpation dans cette affaire mais les accuse alors d’un autre vol, d’un montant de 19.50 francs, commis à Lorient. Ils nient à nouveau. Mais leurs antécédents judiciaires suffisent à les faire condamner au bagne.

Le 5 décembre 1913, Calloch et Huchet prennent tous les deux 8 ans de travaux forcés.

En route pour le bagne de Cayenne et les îles voisines. Calloch perd son identité : il devient le matricule 41 446. C’est désormais un renégat qui cachera son nom et utilisera des noms d’emprunt jusqu’à l’âge de 80 ans. Il part pour Cayenne sur Le Loire, un bateau-cage composé de 4 grandes cages, contenant chacune 200 détenus. Au bout de vingt jours, Le Loire accoste à l’île Royale, dans l’archipel de la Guyane.

 

Répartition des camps de bagnards.

 Les internés A regroupent les anarchistes et les internés B les « droits communs », considérés comme dangereux. Les camps sont répartis sur les îles du Salut – anciennes îles du Diable -, qui comptent les îles Royale, St-Joseph et du Diable. Sur le continent, appelé aussi Grande Terre, il y a les camps de St-Laurent-du-Maroni, de Cayenne, et les plus redoutés, ceux de Kourou, Charvein, où les bagnards sont nus pour réduire les risques d’évasion, et la Route 44, où gardiens et forçats meurent de fièvre comme des mouches en 48 heures.

Calloch est débarqué sur l’île St-Joseph, dite la mangeuse d’hommes, et Huchet à Cayenne, sur le continent, le plus doux des camps au dire des bagnards, mais où il mourra peu de temps après.

Chaque local se présente comme une grande case recouverte de tôle ondulée. Le long des murs et sur les bas flancs sont regroupés une soixantaine de prisonniers. Au milieu, la coursive, avec un baquet d’eau et une boîte de conserve pour boire. Tous les soirs, le « bique » ou l’arabe (en argot) enfile la barre de justice. Il s’agit d’une longue barre de fer qui, traversant toute la case, unit les prisonniers par la manille qu’ils portent au pied.

A St-Joseph, Calloch fait connaissance avec les survivants de la bande à Bonnot : Deboué, Metche, Rodriguez et Dieudonné. Celui-ci est plutôt l’intellectuel de la bande, le seul à refuser de porter une arme. Bonnot lui-même dira à la police que Dieudonné n’était pas présent lors de l’attaque de la banque de la rue Ordener mais celle-ci ne voudra rien entendre. Au bagne, Dieudonné n’a cessé de clamer son innocence.

Calloch, qui s’est lié d’amitié avec lui, le dit victime d’une erreur judiciaire tout comme lui, que son seul malheur, c’est d’avoir été anarchiste à la mauvaise période. Il ajoute que ce n’était qu’un anarchiste de comptoir, un de ces rêveurs qui refaisait le monde tous les soirs, devant un verre de blanc.

La punition.

A chaque écart de conduite, durant quelques deux ou trois mois, c’est la cellule ou le cachot, une sorte de tombe de 2 m de long sur 0.90 m de hauteur, complètement obscure et dans laquelle le condamné est attaché par une cheville et doit rester en permanence accroupi. La porosité et l’humidité des murs laissent passer les cafards qui ont tôt fait de nettoyer les ongles du prisonnier, à tel point qu’au bout d’une semaine, il n’en a plus.

Calloch, qui a fait plusieurs séjours au cours de sa détention dans ce genre de demeure, en  ressort très affaibli et quasiment aveugle. Cependant, son moral n’est pas entamé. Il est toujours décidé à tenter la cavale.

Il faut savoir qu’au fil du temps, par observation et par instinct de survie, les bagnards ont appris à utiliser les cafards pour en faire, comme les colombophiles, des porteurs de nouvelles. Ils leur attachaient un petit rouleau de papier sur lequel ils communiquaient d’une cellule à une autre. Ainsi la porosité des murs permettait-elle aux cafards de circuler au travers des cloisons.

Les cavales.

La première évasion sérieuse de Calloch a lieu en 1916. Il a 30 ans. Il parvient à sortir de la Guyane française, à atteindre la Guyane hollandaise, le Surinam, puis Cuba. En janvier 1919, il embarque sur Le Lafayette pour la France, via l’Espagne. Sa cavale dure 4 ans. Reconnu malgré sa nouvelle identité et repris, il est renvoyé au bagne.

Il s’en évade à nouveau en 1923 et tente de rejoindre le Brésil. Rattrapé au bout d’un mois, il est reconduit au bagne.

Il recommence en 1925 en direction du Vénézuela. Cette fois-ci, c’est la bonne. Il a 39 ans.

La réhabilitation.

Calloch s’exile en Colombie pendant 38 ans, de 1926 à 1964. Il finira d’ailleurs cuisinier au Consulat de France…

Il a passé 8 années effectives au bagne : de 1914 à 1917, puis de 1925 à 1921. Mais au regard de la transplantation, cela fait 11 ans qu’il se dit victime d’une erreur judiciaire… et 50 ans qu’il vit dans l’exil et la honte !

Le 27 avril 1979, Jean-Marie Calloch adresse une requête officielle au Procureur de la République qui la transmet à la Chancellerie. Sa demande concerne alors le Gardes Sceaux qui doit rendre sa décision. Durant des mois, le journaliste de France Inter, Robert Arnaut s’est consacré à cette affaire, estimant qu’en tant qu’homme de média, il devait la conduire jusqu’à l’acte de réparation publique.

Jean-Marie Calloch est mort le 14 novembre 1982 à l’âge de 96 ans… Il venait juste d’apprendre par un courrier officiel de la République l’obtention de sa réhabilitation.

Jean-Claude Dorinet : « Quant à moi, j’ai appris la nouvelle du décès de Jean-Marie Calloch le jour même, par téléphone. Jean-Marie Calloch avait fait noter sur un calepin, un certain nombre de personnes à prévenir lors de sa disparition…

Et…Bonjour aux amis ! Mort aux vaches !... »

Jean-Marie Calloch et le bagne - La Libre Pensée de Loire ...

   
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