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Publié par Philippe Poisson

© Stéphanie Trouillard, France 24 | Le portrait d'un prisonnier, Lusani Cissé, paysan du cercle Dédougou au Burkina Faso actuel.

© Stéphanie Trouillard, France 24 | Le portrait d'un prisonnier, Lusani Cissé, paysan du cercle Dédougou au Burkina Faso actuel.

Durant la Grande Guerre, des milliers de soldats coloniaux de l'armée française ont été faits prisonniers. Une exposition à Francfort montre comment l'étude de ces hommes par des ethnologues allemands a alimenté à l'époque les théories raciales.

Ce sont des portraits saisissants qui s'affichent dans une salle du musée d'histoire de Francfort. Des regards captés il y a 100 ans, qui nous fixent intensément. Ces clichés sont d'une telle qualité que dans la pupille d'un homme on distingue le reflet de son photographe. Ces images sont belles, mais aussi très dérangeantes. Ces visages sont ceux de prisonniers des troupes coloniales françaises, photographiés par des ethnologues allemands, qui à l'époque ont pu, à loisir, étudier ces hommes venus du bout du monde.

À partir de ces 15 clichés inédits, retrouvés récemment dans les archives de l'Université de la ville, une exposition intitulée "Science et propagande pendant la Grande Guerre" lève le voile sur la captivé oubliée de ces soldats venus d'Afrique de l'Ouest et du Nord. "Il n'y avait aucune indication sur ces portraits, à part l'origine ethnique de ces hommes. Il a fallu faire tout un travail de recherche pour retrouver certains de leurs noms", explique Céline Lebret, chargée de mission à l'Institut français d'histoire de Francfort, co-organisateur de cette exposition. "Les scientifiques étaient seulement intéressés par leurs origines. On était dans une science raciale, comme en France d'ailleurs à la même époque. On classait les êtres humains selon ces critères".

Des camps devenus laboratoires

Ces prisonniers, des spahis algériens et des tirailleurs sénégalais, faisaient partie des 600 000 soldats coloniaux qui ont combattu pour la France durant la Première Guerre mondiale. Au hasard des batailles, ils se sont retrouvés aux mains de leurs ennemis. Ils ont été regroupés très rapidement dans des camps spéciaux où ils étaient relativement bien traités, mais dans un but bien précis. "C'est le cas du camp Zossen, près de Berlin. Il a été édifié par les Allemands spécifiquement pour les prisonniers musulmans. C'est là qu'on a d'ailleurs construit la première mosquée du pays. L'Allemagne était en effet alliée de l'Empire ottoman, qui avait appelé au jihad contre l'Angleterre et la France. Elle espérait que les prisonniers musulmans se retourneraient contre ces deux nations”, décrit Céline Lebret.

Les coutumes et les rites religieux des captifs sont respectés. Des journaux en arabe sont même publiés dans le camp. Ils peuvent aussi faire du sport ou recevoir des cours d'allemand. Pourtant, très peu décident de rejoindre les rangs adverses : “Certains ont combattu avec les Turcs, mais cela s'est mal passé. Ils ont été utilisés comme travailleurs forcés”.

Alors que ce projet d'enrôlement montre ses limites, les Allemands comprennent en revanche qu'ils peuvent tirer partie de ces soldats d'une autre façon. Les camps deviennent des laboratoires à disposition des chercheurs. Pour Benedikt Burkard, commissaire de l'exposition, c'est un véritable eldorado pour les ethnologues du début du XXe siècle: "Ils ont saisi cette chance d'avoir à leur disposition des hommes du monde entier. Ce n'était pas des expériences humaines, comme les nazis ont pu le faire par la suite, mais ils ont effectué des moulages ou encore des photographies. Il y avait encore un certain respect pour ces hommes"...

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