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Publié par Philippe Poisson

Dans une prison de femmes : une juge en immersion
Dans une prison de femmes : une juge en immersion
Dans une prison de femmes : une juge en immersion

26/11/2014 - Elles ne représentent que 3,68% des 74 000 personnes écrouées en France, et la plupart exercent un métier en détention. Elles ne fréquentent que très rarement les quartiers disciplinaires. Elles sont mères, souvent seules à assurer le rôle de parent. Pourtant, jamais on ne leur a proposé de conditions d'incarcération spécifiques.

Enquêtant pendant un an dans la maison d'arrêt des femmes de Versailles, la juge Isabelle Rome est devenue la surprenante confidente de Natacha, Nathalie, Poulomi et Soumia... De la caïd à l'accro à l'héroïne, en passant par cette jeune femme qui prépare une thèse sur le travail pénitentiaire, toutes témoignent d'un monde coupé du monde, attaché à prévenir la récidive, mais où éducation, travail, citoyenneté, peinent à s'inscrire. Un univers qui éloigne aussi de la maternité. Son petit garçon de dix jours a été retiré à Sophie pour être placé en pouponnière ; depuis quatorze mois, Summer attend une visite de l'assistante sociale en charge de sa fille.

Rencontrant les surveillantes de ce huis clos exclusivement féminin, Isabelle Rome a souvent retrouvé le même sentiment d'isolement que chez celles qui y sont enfermées. Loin de toute démagogie, elle pose cette question : se satisfaire d'une prison fermée sur elle-même, échouant à remplir sa mission de réinsertion, n'est-ce pas reléguer détenues, personnel pénitentiaire et, finalement, l'ensemble de notre Justice, «à l'ombre de la République» ?

Plus jeune juge de France, Isabelle Rome n'a que vingt-trois ans lorsqu'elle est nommée juge de l'application des peines à Lyon. Aujourd'hui magistrate à la cour d'appel de Versailles, elle a occupé plusieurs fonctions dans diverses juridictions comme en cabinet ministériel. Elle a déjà publié Vous êtes naïve, madame le juge (Éditions du Moment, 2012).

 

  • Les courts extraits de livres : 26/11/2014
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  • Extrait de l'introduction - Verront-elles un jour le soleil caresser les ardoises de la toiture du château, exalter les ors de ses portails, et envelopper, à l'aube, le corps de la royale demeure de son intimidante splendeur ? Elles en sont tout près. À trois cents mètres peut-être. Mais à l'ombre. Emprisonnées à la maison d'arrêt des femmes de Versailles. Sombre et vétusté édifice. Loin des fastes et de la lumière du château, invisible derrière les barreaux. Lorsque s'ouvrira pour elles la lourde porte bleu Titien du 28 avenue de Paris, se retourneront-elles pour le regarder ? Seront-elles trop pressées d'aller serrer dans leurs bras leur amour, leurs enfants, leurs parents, leurs amis ? Ou, prisonnières de leur destin, chercheront-elles seulement leur chemin ?

Arrivant en voiture par cette longue et large avenue qui conduit tout droit au château, j'aime ralentir, laisser le feu vert changer de couleur, et profiter de l'instant de joie pure que cette vision procure. Une joie qui leur est interdite aujourd'hui et qu'elles ne connaîtront peut-être jamais...

Me revient souvent en mémoire l'image de la comédienne Raymonde Palcy, seule sur scène, interprétant le rôle d'une femme vivant sa dernière nuit en prison, juste avant d'être libérée. Dans un long monologue, elle passe en revue ses seize années de détention, se rappelle le crime qui l'a amenée là, et hurle son angoisse de sortir :
«Je suis devenue laide. Depuis le temps que j'ai mis ma tête au placard, mon cerveau part en guenilles; prendre le dernier virage, pas facile. Je me fais effraction pour me réinjecter de l'enthousiasme. J'entends les oiseaux déjà. Est-ce que je suis assez coriace ?»

Il s'agissait de la pièce intitulée Le Sas, écrite par Michel Azama. C'était en juillet 1993, au festival Off d'Avignon. Alors que j'étais JAP, juge de l'application des peines, chargée du traitement pénal des détenus à la prison Saint-Paul de Lyon, alors même que je les rencontrais sur place une à deux fois par semaine, j'étais abasourdie par la vérité de ce texte, comme par la douleur qu'il révélait. Le choc émotionnel fut-il si intense qu'il allait m'éloigner des prisons pour les femmes pendant de nombreuses années ? L'été précédent, j'avais remplacé ma collègue Danièle à la prison Montluc, qui à cette époque accueillait les femmes. Je me souviens seulement des blouses des surveillantes, semblables à celles des infirmières, de l'ambiance de cette maison d'arrêt qui rappelait celle d'un hôpital... Et des coeurs déchirés de toutes ces mères incarcérées.

Dix ans plus tard, dans le cadre de la commission de surveillance siégeant auprès du TGIl, j'ai pénétré dans le quartier des femmes de l'établissement pénitentiaire d'Amiens, où j'étais juge d'instruction. Quand on est juge, on va en fait assez peu en prison, sauf si on exerce la fonction de juge de l'application des peines.

J'ai remarqué qu'on s'y rend fréquemment en groupe. Est-ce pour éviter de solliciter trop souvent l'administration pénitentiaire ? Par crainte d'y aller seul ? Je me suis toujours arrangée pour éviter ces visites collectives, trop formelles et «scolaires» à mon goût.

Auteur : Isabelle Rome

Préface : Robert Badinter

Date de saisie : 26/11/2014

Genre : Documents Essais d'actualité

Éditeur : Ed. du Moment, Paris, France

 

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