Dans cet hôtel irréel de la côte chypriote, chacun est venu avec son paquetage d’emmerdes. Une sœur zinzin pour la psy, un fils mort pour le colonel, un camarade égorgé, 98 doses d’héroïne dans le bide. «Le vent nous portera», chantonne la bande-son avec la voix atone de Sophie Hunger, une reprise de Noir Désir, et bien sûr, «tout disparaîtra».

Le Palace Beach Hôtel du titre, c’est un sas. Un sas pour bidasses entre le là-bas de l’Afghanistan et l’ici du retour en France. Un sas cinq étoiles comme il en existe dans la vraie vie pour les militaires français, afin qu’ils décompressent, précisément, entre l’extraordinaire violence afghane et l’ordinaire quotidien français, et qui sert parfaitement le huis clos de la fiction.

Marsouins. Enfin, «fiction», c’est vite dit, car l’embuscade qui lui sert de prétexte a vraiment eu lieu : c’était à Uzbin, en Afghanistan en août 2008 (et elle fait d’ailleurs l’objet d’un documentaire, l’Embuscade, diffusé pile en face sur LCP à 20 h 35). Dans Palace Beach Hôtel, elle prend le nom d’Opération Colibri. Totalement foirée, l’opération, pas d’appui aérien, et un soldat français, Bertillon, égorgé sous les yeux de la troupe.

Parmi les marsouins revenus de là-bas qui s’égayent entre piscine, volley et murges, le colonel Letellier enquête, ou plutôt s’assure que l’opération Colibri ne foute pas des plumes partout, s’agirait pas que l’armée porte le chapeau. C’est Thierry Godard (Engrenages, Un village français) qui campe le militaire, physique de ciment, œil buté, langue de bois ciselée - «l’armée est une famille», ce genre de choses. Face à lui, Raphaëlle Agogué joue la psy militaire, spécialiste du syndrome post-traumatique et totalement surpsygnifiante («Vous avez dû transférer une autre douleur», «Vous n’êtes pas responsable de la mort de votre camarade»).

Entre les deux, claquant sans cesse les portes du palace, un trio, tous témoins de l’égorgement de Bertillon. Le caporal Franck Fisher (Thomas Coumans) en machine de guerre ultraviolente, le sergent Elsa Baudouin (Margot Bancilhon) et le caporal Mario Novacek (François-David Cardonnel, en qui notre œil, il faut dire expert, a reconnu un ancien vainqueur de Koh-Lanta désormais reconverti en acteur et plutôt bon, en plus). Lui, c’est la mule. 98 doses d’héro dans le ventre et la moitié de la fiction passée à se tordre de douleur. Dans trois jours, ce sera fini, le trio sera en France, riche de son héro, adieu les crédits à la consommation et le surendettement qui les a poussés à s’engager. Le vent les portera, dit la chanson ; évidemment que non, répond la fiction.

Bien tenu aux trois-quarts, Palace Beach Hôtel s’étiole ensuite, dommage. Dommage car le film, réalisé par Philippe Venault (à qui l’on doit aussi Saïgon, l’été de nos 20 ans, Trois Jours en juin ou encore la bonne série policière de France 2 Dame de cœur, de pique, etc.) qu’il a coécrit avec Jacques Forgeas, démontre que, décidément, oui, la fiction française peut se pencher sur l’histoire récente. Et joliment avec ça : une belle composition d’images, tout en à-plats bleutés, froids, sert le huis clos de l’intrigue, qui ne s’échappe que rarement de l’hôtel.

Pioupious. Seul lien avec l’extérieur ou presque, des fenêtres technologiques qui s’ouvrent régulièrement : les connexions par Skype avec la famille, les images de l’embuscade afghane qui surgissent sur les téléphones portables. Des fenêtres et des portes, aussi. Celles qu’on laisse ouvertes sur le corps brutalisé d’un témoin gênant, ou qu’on oublie de fermer pour que le futur amant puisse entrer.

C’est dans ces interstices que Palace Beach Hôtel est le plus réussi, pas quand il s’essaie de manière un peu pataude à démontrer le syndrome post-traumatique. Oui, ils souffrent, nos pioupious, on a bien compris, mais c’est quand Elsa bondit comme une furie sur sa coturne qui l’a à peine frôlée ou quand Franck hurle sur un aspirateur trop bruyant qu’on saisit le mieux leur mal : la guerre, la vraie, la sale, est dans les détails.

Raphaël GARRIGOS et Isabelle ROBERTS

Palace Beach Hôtel de Philippe Venault et Jacques Forgeas Arte, ce vendredi à 20 h 50.

Réalisateur : Philippe Venault
Scénario : Jacques Forgeas et Philippe Venault
Acteurs: Thierry Godard (le colonel Letellier), Raphaëlle Agogué (le capitaine Laurence Di Vanno), Margot Bancilhon (le sergent Elsa Baudouin), Thomas Coumans (le caporal Franck Fisher), François-David Cardonnel (le caporal Mario Novacek), Sophie Dewulf (la caporale Barbara Melick), Lionel Bourguet (Jim le Belge)
Production : ARTE France, Cinétévé, Les Films du Carré
Nationalité : France

TEASER PALACE BEACH HOTEL, thriller on Vimeo

Palace Beach Hotel - YouTube