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Publié par Philippe Poisson

 Alexandra Stewart irradiait par sa beauté, mais elle n'en savait rien. Il faut qu'on le lui dise pour qu'elle en convienne aujourd'hui,..
 Alexandra Stewart irradiait par sa beauté, mais elle n'en savait rien. Il faut qu'on le lui dise pour qu'elle en convienne aujourd'hui,..
 Alexandra Stewart irradiait par sa beauté, mais elle n'en savait rien. Il faut qu'on le lui dise pour qu'elle en convienne aujourd'hui,..
 Alexandra Stewart irradiait par sa beauté, mais elle n'en savait rien. Il faut qu'on le lui dise pour qu'elle en convienne aujourd'hui,..
 Alexandra Stewart irradiait par sa beauté, mais elle n'en savait rien. Il faut qu'on le lui dise pour qu'elle en convienne aujourd'hui,..

Alexandra Stewart irradiait par sa beauté, mais elle n'en savait rien. Il faut qu'on le lui dise pour qu'elle en convienne aujourd'hui,..

Alexandra Stewart est un des mystères vivants du cinéma. Née à Montréal, d’ascendance irlandaise, elle s’installe en France en 1958. Cover girl pour les magazines, elle suit les cours du Conservatoire et décroche très vite un premier rôle. Bientôt, elle croise Jeanne Moreau et Gérard Philipe sur le plateau des Liaisons dangereuses de Vadim. Pierre Kast et Jacques Doniol-Valcroze en font une icône de la Nouvelle Vague.

Son talent et sa beauté, qui préfigure les canons élancés de la décennie suivante, vont traverser les films de Godard, Truffaut, Chabrol, Rozier, Vadim, Lelouch, Mocky et Louis Malle – père de sa fille Justine –, mais aussi ceux de Luigi Comencini (L’Imposteur), Roman Polanski (Frantic) ou François Ozon (Sous le sable).

En 1972, elle connaît le succès populaire grâce au feuilleton L’homme qui revient de loin, de Michel Wyn, au côté de Louis Velle. On la réclame jusqu’à Hollywood, où elle tourne avec Warren Beatty dans les films d’Arthur Penn, John Huston (Phobia), Otto Preminger (Exodus)…

Star internationale, folle de tauromachie et d’art, elle se lie d’amitié avec des figures de proue de son époque : Orson Welles, Boris Vian « l’extraterrestre », Chris Marker, Pierre Trudeau, Rudolf Noureev, Ernest Hemingway, Simone Signoret, Eddie Constantine, François Truffaut, dont elle livre ici d’émouvants portraits.

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La vie d’Alexandra Stewart aurait pu basculer un jour de 1960. La comédienne rentre alors d’Israël où elle vient de tourner Exodus d’Otto Preminger. Elle est à l’aéroport de Nice quand elle reçoit un appel de son agent. Le réalisateur britannique Terence Young lui propose d’être la créature sortant des eaux en maillot blanc dans James Bond 007 contre Dr. No. Alexandra Stewart blêmit, elle ne pourra jamais jouer un rôle pareil, elle n’est pas assez sexy ! «Engagez plutôt mon amie Ursula Andress !» lance-t-elle. «Qui est-ce ?» demande son interlocuteur. «La femme de John Derek, elle est plus sculpturale que moi, ce rôle serait parfait pour elle.» La suite, on la connaît. L’apparition d’Ursula Andress ruisselante et à moitié nue liquéfiera plusieurs générations de spectateurs, voire de spectatrices, et restera une scène culte du cinéma. Cinquante-cinq ans plus tard, Alexandra Stewart s’en mord encore les doigts. «J’ai toujours eu peur de décevoir», confesse-t-elle avec cette pointe d’accent anglais qui adoucit sa voix grave. Pire même : à lire sa biographie, on réalise avec stupéfaction que cette actrice mythique, à qui l’on doit notre prénom, ne s’est jamais vue ni belle ni bonne comédienne.

Ce matin-là, enfoncée dans un canapé de son incroyable maison nichée au cœur du bois de Vincennes, achetée il y a trente-six ans par Louis Malle pour elle et leur fille Justine, on doit se pincer pour le croire. A 75 ans, Alexandra Stewart est une très belle femme. Chaussée de baskets et moulée dans un survêtement vert bronze, elle balade de pièce en pièce le port de tête hiératique et le maintien de cavalière qui, avec son interminable chignon, lui faisaient crever l’écran en 1963 dans le Feu follet. Justine Malle se souvient, des étoiles plein les yeux : «Quand ma mère venait me chercher à l’école, elle était si belle ! Alors que moi, je voulais me fondre dans la masse…» Puis, se rembrunissant : «Bon, c’est vrai, elle ne venait pas tous les jours.» Concentré d’hypersensibilité et d’intériorité, la jeune femme a raconté, en 2012, dans son premier film, Jeunesse, la difficulté d’être la fille de deux monstres aussi sacrés.

Les traumatismes laissés par l’enfance, Alexandra Stewart les connaît aussi. Son absence de confiance en elle vient sans doute de là. «Mes parents me disaient toujours que j’étais bête», se souvient-elle en songeant avec effroi à ces années passées, de 8 à 16 ans, dans un pensionnat canadien, «un univers aseptisé, replié sur lui-même et infusé de vieilles traditions britanniques et anglicanes», écrit-elle. Elle y fit si peu de progrès scolaires, préférant nager dans les lacs et grimper aux arbres, qu’elle ne fut même pas autorisée à concourir aux examens de fin d’année tant l’établissement craignait un échec. «Je n’ai pas fait d’études alors que ma sœur, elle, est devenue professeure», dit-elle. Son père, qui l’appelait Sandy - il aurait rêvé avoir un garçon -, avait troqué au premier jour de la guerre un boulot sans intérêt dans le cabinet d’assurance familial pour un kilt de major du Black Watch, régiment attaché à la British 2nd Army, unité qui libérera le camp de Bergen-Belsen. Ses récits hantent encore sa fille. «En pension, je marchais en armure comme Jeanne d’Arc. Je me voyais tenir la bannière sur le cheval et après, je rêvais de m’échapper.»

Elle a 17 ans quand elle s’échappe enfin, à Londres puis à Paris pour suivre des cours d’art et de théâtre, une attirance léguée par sa mère. Le cinéma viendra sans qu’elle s’en rende compte, peut-être même sans qu’elle le désire vraiment, au fil des petits boulots (mannequinat, films publicitaires) et des rencontres. Et quelles rencontres ! Sa biographie est un concentré de name dropping. Férue d’équitation et de tauromachie, elle court dès qu’elle le peut aux ferias de Pampelune, croisant la route d’Ernest Hemingway, d’Ava Gardner ou d’Orson Welles. Et même de Pablo Picasso qui, un soir dans un bistro d’Arles, dessinera son profil sur une nappe en papier, un croquis qu’elle glissera dans la poche de son pantalon qui partira… à la machine à laver. Encore loupé.

La vérité, c’est qu’elle ne tient jamais en place, «incapable de résister à l’attrait des voyages» proposés par Unifrance pour promouvoir le cinéma français, courant sans cesse d’un endroit à l’autre («je me réveille souvent la nuit en pensant à toutes les expositions et pièces de théâtre que je suis en train de rater, à Londres ou New York») et d’une amitié à l’autre, comme pour s’y étourdir. Une façon d’«échapper à l’introspection», comme elle le reconnaît. «Je suis trop protestante», dit-elle.

C’est grâce à Pierre Kast qu’elle s’est fait un nom de comédienne. Ce réalisateur proche des Cahiers du cinéma lui donne, en 1960, l’un de ses premiers rôles dans le Bel Age et l’introduit auprès des cinéastes de la Nouvelle Vague. Elle essaie de surmonter l’hostilité ouverte de Simone Signoret sur le tournage du film de François Leterrier les Mauvais Coups, rencontre Louis Malle pour préparer le Feu follet sans savoir qu’ils deviendront amants des années plus tard sur le tournage de Lacombe Lucien, et se lie d’amitié avec François Truffaut qui lui donne un rôle dans La mariée était en noir. «Il me disait régulièrement qu’il ne voulait plus me voir tant que je ne serais pas allée voir un psy», dit-elle en souriant. Bien sûr, la question nous brûle les lèvres. Elle se lève, virevolte, feuillette un livre de photos, évoque ses copines Marina Vlady et Stéphane Audran puis répond enfin : «Non, je n’ai jamais vu de psy, je préfère le temps qui passe que je gaspille allègrement par des diversions. C’est la vraie paresse intellectuelle, celle qui n’ose pas affronter ses démons.»

Ce sont donc ces démons qui lui ont fait rater tous les rôles qui lui étaient destinés ou qui auraient pu l’être (Plein Soleil, Zazie dans le métro, Mélodie en sous-sol). Elle hausse les épaules, fataliste. «Dès que je décide quelque chose, ça ne marche pas. Je suis dehors et dedans tout le temps, je suis toujours "en arrière de la main", un terme que l’on utilise en équitation. Pour ne pas souffrir.» Elle préfère envoyer des messages, en continu, par cartes postales («j’en reçois trois ou quatre par semaine», dit sa fille), qu’elle n’expédie pas toujours. Ainsi, cette carte destinée à Rudolph Noureev qu’elle découvre dans un tiroir sous nos yeux ébahis.

Dans son dernier film, la Duchesse de Varsovie, qui attend une date de sortie, elle incarne une grand-mère, juive, qui se décide à raconter ses années de déportation à son petit-fils. Un rôle écrit pour Jeanne Moreau qu’elle a accepté au débotté deux jours avant le début du tournage. «Elle l’a assumé de façon impressionnante. C’est une grande actrice, exigeante et pudique», dit d’elle le réalisateur Joseph Morder. En ce matin de mai, dans sa maison boisée, Alexandra Stewart savoure le bonheur d’avoir porté un film sur ses épaules, et aussi celui de voir éclore ses fleurs, des roses buff beauty et même des stewartia pseudocamellia. Tchekhovienne en diable.

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