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Publié par Philippe Poisson

Michelle Perrot  Editeur : Points  Collection : Points Histoire  Date de parution : 01/01/2014 -
Michelle Perrot  Editeur : Points  Collection : Points Histoire  Date de parution : 01/01/2014 -

Michelle Perrot Editeur : Points Collection : Points Histoire Date de parution : 01/01/2014 -

« Je suis entrée comme apprentie chez MM. Durand frères. J'avais alors douze ans ». Ainsi commence le témoignage de Lucie Baud (1870-1913), ouvrière en soie du Dauphiné, femme rebelle et oubliée, en dépit de grèves mémorables. Une ouvrière méconnue peut-elle être une héroïne ? Michelle Perrot s'efforce de comprendre son itinéraire en renouant les fils d'une histoire pleine de bruits et d'ombres, énigmatique et mélancolique. Mélancolie d'un mouvement ouvrier qui échoue, d'une femme acculée au départ et peut-être au suicide, de l'historienne enfin, confrontée à l'opacité des sources et à l'incertitude des interprétations.

 

Perrot : "L’avenir n’appartient plus à la classe ouvrière"

INTERVIEW - L’historienne, spécialiste du monde ouvrier et de la condition des femmes, reconstitue la vie d’une tisseuse de soie à la veille de la guerre de 1914.

Comment êtes-vous devenue une historienne spécialiste du monde ouvrier, de la condition des femmes, de l’univers carcéral?

Les raisons résident dans une réalité politique de la guerre et dans une réalité sociale de l’existence du monde ouvrier. La guerre donnait, à ceux qui avaient été enfants ou adolescents durant cette période, un esprit de sérieux. Même la littérature me paraissait futile à l’époque. J’étais persuadée que seule l’Histoire pouvait me permettre de comprendre ce qui nous était arrivé à tous. Mon choix pour le milieu ouvrier vient, quant à lui, d’un certain christianisme social. L’Autre était incarné par le monde ouvrier. "La classe la plus nombreuse et la plus pauvre" (Saint-Simon). Il y avait une fascination pour la classe ouvrière dont on n’a plus idée aujourd’hui avec la désindustrialisation. Mais au début des Trente Glorieuses (1945-1973), on ne parlait que du monde ouvrier, de l’industrie, du communisme. La classe ouvrière incarnait, alors, notre avenir. On voyait dans la classe ouvrière, à tort ou à raison, un moteur de générosité. J’étais une bourgeoise ayant reçu une éducation contradictoire, à la fois catholique et libertaire. Pour reprendre une expression de François Mauriac, j’avais le sentiment d’être née dans le camp des injustes. Aller vers les justes, c’était aller vers la classe ouvrière. Je rêvais de révolution.

Est-ce que vous êtes une intellectuelle engagée?

L’Histoire est une inlassable quête de vérité. Je refuse absolument de soumettre l’Histoire à un diktat quelconque qui serait un engagement. La liberté de l’historien est fondamentale. Mais j’ai eu beaucoup d’attirance pour toutes les zones d’ombre de l’Histoire : les zones obscures, comme les prisons ou le silence des femmes à travers les époques.

«Lucie Baud a donc été quelque chose dans l’Histoire : un maillon»

Qui est Lucie Baud (1870-1913), l’héroïne de Mélancolie ouvrière?

Elle est une ouvrière en soie du Dauphiné. Les journées étaient alors longues (douze-treize heures) et l’attention devait être constante (la machine pouvait s’enrayer). Les patrons cherchent à produire de plus en plus et Lucie Baud est confrontée à l’accroissement des rendements. Elle a reçu une éducation catholique, elle a été alphabétisée, elle a été mariée à un garde champêtre dont elle a eu deux enfants. Elle s’est émancipée de tout ça, mais son cheminement nous échappe. Quand son mari meurt, elle a juste son salaire d’ouvrière pour faire vivre ses deux filles. Elle fonde un syndicat qui rencontre du succès. On l’envoie en délégation à Reims. On ne lui donne jamais la parole durant le congrès. Elle engage une première grève à Vizille en 1905. Elle représente les ouvriers dans un face-à-face avec le patron. Quand on voit la distance aujourd’hui entre ouvriers et patrons, la confrontation entre Lucie Baud et son patron a presque quelque chose de rassurant. Elle est renvoyée de l’usine de Vizille. Elle retrouve vite du travail. Elle mène une deuxième grève à Voiron le 1er mai 1906. Les ouvriers ont cru qu’ils allaient accéder au pouvoir, mais il y a une dégringolade de leurs espérances jusqu’à la guerre de 14. Lucie Baud a eu une vie courte. Elle a fait une tentative de suicide, après l’échec de la grève de Voiron en 1906, dans des conditions obscures et dramatiques. Elle se tire trois balles de revolver dans la mâchoire. Elle décède sept ans plus tard, à 43 ans.

Votre titre, Mélancolie ouvrière, possède plusieurs significations.

La mélancolie se situe à trois niveaux. La mélancolie d’un mouvement ouvrier échoué avec des lendemains de grève douloureux; la mélancolie de Lucie Baud aboutissant à une tentative de suicide; la mélancolie de l’historienne elle-même, qui cherche à rencontrer cette femme depuis très longtemps, mais se rend compte qu’elle lui échappe. Je ne rencontre pas Lucie Baud comme j’aurais voulu, car les inconnues et les hypothèses sont grandes.

Qu’est-ce qui constitue Lucie Baud comme héroïne?

Il y a l’action mais il y a aussi l’écriture. Lucie Baud a laissé un témoignage important dans une revue socialiste animée par de jeunes intellectuels parisiens qui avaient fait le choix du syndicalisme d’action directe pour leur idéal. On ne connaît pas sa part de rédaction dans ce texte qui a été, peut-être, le résultat d’un entretien avec un journaliste. Mais ce texte court et modeste est exceptionnel car on possède peu de témoignages de femmes ouvrières. La culture anglo-saxonne porte davantage vers la parole de chacun. Les ouvriers français écrivent, à l’inverse, peu sur eux. Ils sont dans le "nous" collectif. Lucie Baud a donc été quelque chose dans l’Histoire : un maillon. Elle a aussi fait preuve d’un courage physique et moral. Elle a été remarquable avec les ouvrières italiennes. La majeure partie de ses camarades était hostile aux Italiennes, notamment parce qu’elles étaient des "jaunes", des briseuses de grève. Lucie Baud ne cesse de prendre leur défense. Je l’imagine peu soutenue par son entourage. Sa tentative de suicide s’explique peut-être par sa solitude. Lucie Baud meurt avant la guerre de 14, qui est un coup de torchon sur tout le passé.

Vous vous êtes intéressée, avec Histoire de chambres (Seuil, 2009), à l’intimité. Comment se porte le couple public-privé aujourd’hui?

Il est très difficile aujourd’hui de conserver un secret et d’être secret. Le privé est de plus en plus envahi par le public. Il a fallu pourtant conquérir lentement, durant plusieurs siècles, cette part d’ombre qui constitue l’individu. La notion d’intimité est menacée par la richesse même des moyens d’informations et de communication. C’est une richesse considérable, mais on ne la domine pas totalement. On se retrouve donc dans un équilibre précaire entre le public et le privé. On ne se rend pas compte à quel point nous sommes cernés par les regards. Mais, pour conserver sa part d’intimité, il faut le vouloir. Jean-Paul Sartre a récusé, pendant une partie de sa vie, la notion de vie privée : "Moi, j’ai toujours vécu public". Il ne voulait pas, dans ses jeunes années, avoir de chambre à soi. Antoine Roquentin, le héros de La Nausée, habite près d’une gare et travaille dans un café. Il veut entendre les bruits de la ville et sentir la présence des autres. Le secret apparaissait à Jean-Paul Sartre comme bourgeois. Je ne partage pas son point de vue. Le secret est une belle chose. Nous sommes d’ailleurs à nous-mêmes nos propres secrets.

Avec le recul, quel regard jetez-vous sur l’affaire Dominique Strauss-Kahn?

La presse en a beaucoup trop fait. J’en avais, comme la majorité des gens, une satiété. Mais on a eu raison de réfléchir en termes de rapports des classes et des sexes. L’importance des chambres m’a aussi intéressée en tant qu’historienne, comme le rôle de la porte et de la clé dans la suite du Sofitel de New York. Il faut se garder d’un regard simpliste. Comment un homme au bord du pouvoir a-t-il pu se saborder par goût des jeux sexuels? Le cœur de l’affaire nous échappe. Les moyens de communication intenses, qui ont été déployés et même trop déployés, ne résolvent pas l’énigme Dominique Strauss-Kahn. L’affaire reste passionnante d’un point de vue existentiel. Nous ne savons pas qui il est.

«Les politiques auraient fait de bons gestionnaires de l’ordinaire»

Est-ce que le monde est toujours dominé par les hommes?

Les femmes ont beaucoup gagné dans les sociétés occidentales. Elles ont, de toute façon, toujours été capables d’avoir un contre-pouvoir. Mais la domination masculine, comme principe de domination des sexes, demeure. C’est flagrant dans des domaines comme le politique et l’économique. Cependant, ce n’est pas parce que les femmes arriveraient au pouvoir que la société deviendrait juste. On peut espérer que la société deviendrait plus juste, dans la mesure où les femmes sont actuellement du côté des plus pauvres. Mais une femme au pouvoir exercera aussi son pouvoir.

On peut voir actuellement éclater la colère des ouvriers.

Je me sens solidaire de leur souffrance et de leur désarroi. Mais l’avenir n’appartient plus à la classe ouvrière. Ils le savent. Il est probable qu’il n’y a pas d’avenir pour les hauts-fourneaux de Gandrange. La désindustrialisation n’a pas été suffisamment pensée et préparée. On a continué à faire comme si elle n’existait pas. L’industrie telle qu’elle a été, l’industrie du charbon et de l’acier, est terminée.

Qu’est-ce que vous pensez de la classe politique française actuelle?

Les hommes politiques manquent, dans leur ensemble, de courage. Ils ne déméritent pas. Ils auraient fait de bons gestionnaires de l’ordinaire, dans le style de la IIIe ou de la IVe République. Ils sont des hommes moyens confrontés à une situation extraordinaire. Les changements sont exceptionnels dans tous les domaines. Les hommes politiques devraient donc nous aider à faire et à comprendre ces passages. Ils continuent pourtant à agir comme s’ils n’avaient pas pris conscience de l’ampleur de tous ces changements. Ils apportent des solutions d’hier à des problèmes inédits d’aujourd’hui. S’ils veulent le pouvoir, il faut qu’ils mesurent les enjeux du pouvoir. Les Français manquent sans doute de formation économique, mais ils sont suffisamment mûrs pour entendre la vérité. J’ai de l’admiration pour Pierre Mendès France, Léon Blum, Jean Jaurès, de Gaulle ou, de nos jours, Michel Rocard, Daniel Cohn-Bendit. Ils ont été de grands hommes politiques. Ils restent hors du commun par le courage et l’intelligence.

Mélancolie ouvrière, Michelle Perrot, Grasset, 190 p, 10,45 euros (en librairies mercredi).

 

 

Michelle Perrot raconte la "mélancolie ouvrière" - Les choix de ...

www.franceinfo.fr/.../michelle-perrot-raconte-la-melancolie-ouvriere...

il y a 3 jours – L'historienne retrace le destin de Lucie Baud, une ouvrière de la soie qui a mené une grande grève en 1905. Son combat fait écho à l'actualité ...

 

Mélancolie ouvrière, de Michelle Perrot - France Culture

www.franceculture.fr/oeuvre-melancolie-ouvriere-de-michelle-perrot

11 oct. 2012 – Mélancolie ouvrière Syndiquer le contenu ... Les ouvriers français et américains ont-ils disparu du champ politique ? ... Auteur, Michelle Perrot ...

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