Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Philippe Poisson

Avancer la réflexion sur les modes de détention appropriés à certaines catégories de prisonniers ?

Selon les professionnels qui connaissent la question, un bon article ( Le Monde) pour faire avancer la réflexion sur les modes de détention appropriés à certaines catégories de prisonniers :

Prison : les prédicateurs de l'ombre

En juin 2014, les autorités en recensaient 90 ; six mois plus tard, ils sont déjà 160 : les détenus " radicalisés ", anciens ou futurs djihadistes, imposent leur loi à leurs codétenus et deviennent de plus en plus difficiles à repérer

Le sachet de café soluble a été placé discrètement sous l'étagère d'une cabine téléphonique de la prison de Meaux-Chauconin, en Seine-et-Marne. Roulée à l'intérieur, une feuille de papier pleine de petits bonshommes et les légendes qui vont avec. " Pour commencer, t'es debout, les bras le long du corps, tu lèves tes avant-bras jusqu'à ce que tes mains viennent derrière tes oreilles – comme une touche au foot – avec les paumes vers l'avant, et en les baissant tu dis “Allahou akbar”. "

Décomposée en treize étapes, la prière du musulman est présentée comme dans un manuel de gymnastique. " Ensuite tu places ta main droite sur ta main gauche au milieu de ton torse – entre les pectoraux et au-dessus des abdominaux. Après tu récites “Al Fatiha”, la première sourate du Coran : tous les H se prononcent comme si tu disais “c'est la hass”, OK. Quand t'as fini – 1 minute à peu près ou 30 secondes c'est toi qui vois –, tu remets les mains derrière tes oreilles – comme la 1re position – et pareil, tu dis “Allahou akbar”. Et oublie pas de faire tes ablutions avant et quand t'es prosterné, faut pas qu'on voie - le bas de - ton dos. "

Un surveillant du quartier d'isolement, en poste ce lundi 19 novembre 2012, est tombé sur la dosette de café et a mis fin – du moins temporairement – à cette initiation religieuse par correspondance. Jérémy Bailly, aujourd'hui Abderrahmane, 27 ans, converti à l'islam et originaire de Seine-et-Marne, s'était pourtant appliqué à rédiger ce petit vade-mecum. " Au début, ça peut paraître compliqué mais c'est vite fait si t'es sérieux ", assure l'écriture ronde et soignée : celle d'un des " cerveaux " de l'attaque à la grenade contre une épicerie casher à Sarcelles, en 2012. Cette cellule terroriste sera présentée comme la plus dangereuse depuis les attentats du Groupe islamique armé (GIA), en 1995. C'était alors la première fois que les prisons françaises étaient confrontées à des cas de terrorisme " islamique ".

Éviter le prosélytisme

En ce début d'année, l'administration pénitentiaire a détecté 160 détenus " radicaux ", comme elle dit, dans ses établissements. Presque deux fois plus qu'il y a six mois : en juin 2014, ils n'étaient que 90. En cause, les retours de Syrie. A Fresnes (Val-de-Marne), l'arrivée massive de ces nouveaux djihadistes a contraint le directeur à réorganiser la détention. Les 23 personnes soupçonnées de terrorisme ont été regroupées dans un même bâtiment afin de tenter d'éviter le prosélytisme. La propagation d'idées qui tiennent sur des petits bouts de papier et se nichent dans des détails que seuls discernent une poignée d'initiés.

Il y a dix ans, les détenus ne craignaient pas, après quelques mois en cellule, de se laisser pousser une barbe longue comme le bras. Désormais, la barbe épaisse et drue signe davantage les fondamentalistes religieux que les djihadistes. L'ostentation n'est plus de mise. La taqiya – l'art de la dissimulation – s'impose. " Les plus radicaux dissimulent désormais leur foi pour échapper à la vigilance des surveillants, note le chercheur Farhad Khosrokhavar, qui vient de remettre à l'administration pénitentiaire un rapport sur la radicalisation après deux ans de recherches, en 2011 et 2013, dans cinq établissements français. Ils veulent se rendre invisibles. "
Même les initiés s'y laissent prendre. " Le frère il est bizarre, comme je te dis, il est rentré avec la barbe et il l'a rasée, il fume des cigarettes ", s'étonne Maher Oujani, un détenu mis en examen dans le dossier de l'épicerie casher de Sarcelles, auprès d'un complice, auquel il téléphone depuis sa cellule de Fresnes. On s'en souvient maintenant : Abdelkader Merah, le frère du tueur de Toulouse, gardait dans son iPod un petit manuel qui rappelait aux " frères "" d'avoir une image convenable vis-à-vis de la population ", ou encore de " ne surtout pas avoir les montres à droite ". C'est dans la plus stricte discrétion que les apprentis djihadistes expriment leur foi, et c'est loin des regards que ces nouveaux caïds imposent leur loi.

Les douches sont l'endroit rêvé pour cela : les surveillants, débordés, n'y rentrent pas. Ce qui s'y déroule n'est raconté que par d'anciens détenus – comme cet homme d'origine cubaine devenu cuisinier en Corse, ou ce nationaliste bastiais incarcéré depuis 2013 à Fresnes qui a témoigné devant un juge antiterroriste. A la maison d'arrêt d'Ajaccio comme à Fresnes, tous deux ont surpris le même manège. Qu'elle s'opère par quartier, division ou étage, l'heure de la toilette est aussi devenue celle d'un rite étrange…

" Plus ou moins discrètement, les pratiquants demandent aux uns et aux autres de garder leurs sous-vêtements pour ne pas offenser Allah, raconte le cuisinier. Les plus jeunes, surtout les Nord-Africains et les Maghrébins, qui s'en foutent, ont gardé leur slip. Mais très vite, ils l'ont exigé des infidèles. " A Fresnes ou à Fleury, certains ont résisté et continué de se doucher nus – " souvent des Corses ou des Chinois ". Le détenu politique s'est étonné, lors d'un interrogatoire, du " regroupement des islamistes " à Fresnes et a demandé : " Pourquoi pas nous, les Corses, alors ? " Il s'est dit aussi surpris de la forme de " discrimination positive " qu'il y avait à peindre la lettre " R " sur certaines portes de cellule pour indiquer qu'il fallait servir une gamelle spécial ramadan.

" Il y a dans l'exécution docile de ces rites comme une forme d'absolution. On se rachète une conduite, surtout quand on est coupable de délits minables ou de crimes sexuels ", note son avocat. Des règles de vie que les caïds radicaux imposent en cellule selon une partition simple : halal ou haram – licite ou illicite. Les gardiens ont tous le souvenir de ces détenus qui, du jour au lendemain, repoussent leur platauprès des cantiniers : " Non non, c'est régime sans porc maintenant. C'est halal. " Ou de ces photos de femmes dénudées, brusquement arrachées alors qu'elles étaient scotchées au pied du lit à côté des photos de la famille. Haram, ces émissions de télé où les animatrices montrent des décolletés plongeants. Haram, la main serrée à la femme – visiteuse, médecin – qui s'avance dans le couloir. Halal, évidemment, les prières imposées cinq fois par jour, y compris quand l'étage entier dort. A l'abri des regards, encore.

Certains prisonniers portent sur le front une marque bizarre : " Un petit cercle dépigmenté au-dessus des yeux ", a relevé Me Victor Zagury. " Une barre ", dit Me Damien Benedetti, à Marseille. Le cal de la prière, signe de recueillement régulier, assidu et appliqué, visage sur le sol. " Un stigmate apparu récemment en prison, confirme Me Khadija Aoudia, avocate pénaliste au barreau de Nîmes, qui connaît bien la culture musulmane. Je ne l'ai jamais remarqué chez les pratiquants autour de moi. La conversion au radicalisme influe d'ailleurs sur tous les traits physiques. J'ai vu des garçons beaux, gais, avec ce regard vif et espiègle propre à beaucoup de voyous, devenir ternes, d'un coup. De sanguins, ils tournent lymphatiques. "

La " fatwa " du slip

Il y a dix ans, les détenus islamistes réclamaient bruyamment une salle de prière et la présence d'un imam chaque vendredi. Aujourd'hui, quand l'aumônier refuse de leur répondre en arabe pour ne pas exclure ceux qui ne le parlent pas ou ose comparer l'islam à d'autres religions, les nouveaux djihadistes boudent ses réunions. " Ils sautent plusieurs cours de suite, font courir dans la prison la rumeur que l'imam n'est pas bon ", raconte Habib S. Kaaniche, aumônier des prisons de la région Provence-Alpe-Côte d'Azur depuis 1994. Et depuis qu'ils savent que leur nom, inscrit sur les cahiers de liaison, est transmis aux services de renseignement, les plus radicaux évitent même tout contact avec l'aumônier. Ils préfèrent leur cellule, leur Coran et cet ABC du pratiquant, La Citadelle du musulman, et s'autoproclament même parfois imams.

Ce règlement intérieur officieux – la " fatwa du slip ", la bataille de la télécommande, les réveils nocturnes – s'applique aux détenus de droit commun, aux plus isolés et aux plus fragiles, qui finissent par rallier ces nouveaux caïds. " Etre appuyé par un groupe, c'est exister, ne plus être une cloche ", souligne un avocat. Ceux qui n'ont " pas de parloir ", c'est-à-dire ni amis, ni famille, ni relais extérieurs, et peinent à " cantiner ", sont les cibles idéales. C'est à eux que l'on propose Coca, livres, cigarettes : la rumeur des prisons fait des cellules de " radicaux " les mieux approvisionnées.

Depuis l'extérieur aussi, autre nouveauté, on déniche et on enrôle de possibles recrues. " Les “recruteurs” opèrent désormais hors les barreaux ", raconte Me Khadija Aoudia, habituée de la maison d'arrêt de Nîmes. Ils font entrer des portables en cellule et appellent ensuite, très régulièrement, pendant trois ou six mois, quelques détenus. " La pénaliste a noté que les proies des islamistes radicaux sont souvent des détenus condamnés pour des actes commis contre des policiers. " “Mon frère, on sait, la prison c'est dur. Tu n'es pas tout seul. Si tu as besoin de parloir, de mandats, on peut t'aider, on est là” ; voilà comment ils parlent. "

Les échanges fonctionnent dans les deux sens. L'épisode du sachet de café n'a pas découragé Jérémy-Abderrahmane Bailly dans son entreprise de prosélytisme. Tout est bon pour recruter. De sa cellule, isolé, cet ancien petit délinquant de cité qui a passé son adolescence dans le shit s'est pris de passion pour l'écriture. Jérémy Bailly qui, dans un courrier, en juin 2013, explique tout de même à un " frère " comment " faire la bombe de A à Z " et donne " des directives de prise d'otage ", inonde désormais ses amis de Marne-la-Vallée de lettres. Certaines sont passées discrètement au parloir ; les autres ont été arrêtées et adressées au juge. Leur lecture raconte mieux que beaucoup d'études et de rapports la manière dont se pratique aujourd'hui l'enrôlement " invisible " et clandestin.

Changements de comportement

A Seïf, un ami, il demande " d'aller à l'arrêt Couronnes - Belleville, dans l'est parisien, là où il y a toutes les librairies musulmanes - " pour lui acheter des livres : " le fameux Coran en Tajwid (arabe/français), un livre d'histoires sur les compagnons - du Prophète - , un CD de Coran avec le ticket de caisse ". Il conseille vivement de lire le " fameux petit livre orange Ceci est la vérité ", dont l'auteur, Abdelmajid Zendani, un universitaire yéménite, prétend avoir découvert un remède contre le virus du sida. A d'autres, il demande de regarder des DVD en groupe avec " le plus de monde possible ". Fouad reçoit de nombreux " conseils pour s'élever spirituellement et s'améliorer ". Fayçal, à qui il dispense des conseils de diététique et de religion, doit, lui, s'occuper de la distribution des ouvrages et organiser une quête " pour faire parvenir à tous les co-mis en examen livres et DVD de religion ". Jérémy Bailly insiste enfin pour que ses " recommandations " soient affichées à la mosquée de Torcy de manière " à faire partager la science qu'il a acquise " au plus grand nombre.

Dans une lettre envoyée en novembre 2012 à un ami d'enfance, Jérémy Bailly glisse aussi qu'il ne reconnaît pas " le jugement des hommes ". Un nouveau degré dans la radicalité ? Plusieurs avocats impliqués dans des dossiers djihadistes ou islamistes ont déjà observé ce type de comportement. Ou reçu des injonctions pour le moins étranges. Un avocat parisien s'est ainsi vu conseiller de faire rentrer un confrère juif dans le dossier : " Maître, ils ont les cartes, les réseaux. Avec un juif, dans six mois, je suis dehors. " Il y a, surtout, ces petits riens, " quelques phrases glissées au parloir entre deux “Inch Allah” qu'ils n'avaient jamais prononcées avant ", raconte Me Thomas Klotz : " “Je serai condamné mais je ne suis pas seul, Allah est avec moi”. "

Chez deux de ses clients, la vingtaine, jeunesse en banlieue parisienne, qui ont plongé pour des affaires de stupéfiants, Me Klotz remarque un jour " un changement d'attitude. Une forme de détachement, alors qu'au cours des trois premiers rendez-vous ils me harcelaient de questions ". A Marseille, son confrère Damien Benedetti a vécu la même expérience avec un converti portugais d'une trentaine d'années, condamné pour un cambriolage particulièrement violent. " Les personnes mises en examen s'intéressent à leur dossier, réclament des synthèses, font dix demandes de remises en liberté par mois. " Son client a d'abord réagi comme les autres, accro à la procédure. Puis " une distance s'est installée. En quelques rendez-vous, je l'ai perdu ".

Après sa première condamnation, l'homme a refusé de se lancer dans un nouveau procès. Un imam lui avait dit que l'on ne faisait pas appel de la décision des hommes. Que seule comptait celle de Dieu. - Emeline Cazi et Ariane Chemin

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article