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Publié par Philippe Poisson

Fresnes, le quartier des hommes (photo d'illustration). © Fred Dufour / AFP -

Fresnes, le quartier des hommes (photo d'illustration). © Fred Dufour / AFP -

Chef du service de psychiatrie du centre pénitentiaire de Fresnes, Magali Bodon-Bruzel raconte son quotidien. Un récit coup de poing.

Ses patients sont des agresseurs sexuels, des auteurs de crimes innommables, ils ont violé, tué, parfois mutilé leurs victimes. Mais aussi loin soient-ils allés dans la violence et dans la barbarie, aussi grande soit la tentation de considérer ces individus comme des bêtes, des fous à boucler à double tour, jamais le docteur Bodon-Bruzel ne cesse de les voir comme des hommes. Comme des malades, surtout, qu'elle s'évertue simplement à soigner.

Magali Bodon-Bruzel est chef du service de psychiatrie du centre pénitentiaire de Fresnes. Dans L'homme qui voulait cuire sa mère*, elle raconte, aidée de son ami le romancier Régis Descott, sa vocation de psychiatre et son quotidien avec les fous dangereux. Tout y est véridique, et les âmes sensibles s'abstiendront d'ouvrir cet ouvrage. Mais si l'on tient le choc de ce récit haletant, perturbant, alors on est ébloui, littéralement, par cette femme incroyable.

 
 

Comment fait-elle pour ne pas perdre pied au contact de ces individus qui n'ont de la réalité qu'une vision morcelée et paranoïaque ? Pour ne pas se laisser submerger par l'horreur de leurs actes délirants ? Celui-ci a lardé de coups de couteau et atrocement mutilé un médecin dont les prescriptions, croyait-il, l'avaient jadis rendu malade. Celle-là a étranglé, un à un, tous ses enfants. Celui-là a décapité sa mère, puis a fait cuire la tête de la pauvre femme...

Tour de force

Comment surtout la psychiatre fait-elle pour ne pas songer constamment aux victimes, pour garder à l'esprit que ces meurtriers sont bel et bien ses patients, des individus qui ne s'appartiennent plus, souffrent, et qu'une société civilisée, aussi terrifiants soient-ils, ne peut abandonner à leur souffrance ?

Jamais racoleuse, jamais gratuite, cette lente plongée, de sang-froid, dans la nuit du crime et de la maladie mentale laisse le lecteur sidéré. Parce qu'il y a parfois une forme de poésie étrange à la folie des hommes. Et parce que la psychiatre et le romancier réussissent d'une seule voix un véritable tour de force : susciter de l'empathie, de la pitié pour ces meurtriers qui d'ordinaire font horreur. Pour ce détenu schizophrène, par exemple, sans nouvelles de sa mère, qui en prison la réclame désespérément, demande au personnel qu'on s'enquiert de son sort et qu'on la lui amène, quand c'est lui qui, quelques mois plus tôt, l'a tout simplement étranglée...

* L'homme qui voulait cuire sa mère, de Magali Bodon-Bruzel et Régis Descott, Stock, 19 euros, 233 p. (à paraître chez Stock le 5 février)

Sa vie avec les fous dangereux... - Le Point

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