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Publié par Philippe Poisson

Hommage à Arletty par Claude Dubois, Le Figaro, 29 septembre1993

Différente de nos artistes actuels ratiocineurs et moralistes, Arletty était une marrante. On sait que d'avoir aimé un "Boche" (son mot) pendant l'Occupation lui avait valu deux mois de prison et un an et demi de résidence surveillée à la Libération. M. Fernand, alors agent de police, avait gardé Arletty au dépôt en août 44 ; elle semblait ne pas trop s'en faire. La rumeur circulait qu'elle avait du goût pour les femmes. Toujours est-il que dans la promiscuité des cellules, manière de conserver le moral, Arletty avait convaincu une jeune femme de se dénuder, ou l'y avait aidée... Détenues comme gardiens, Arletty, la fille, et M. Fernand, tout le monde avait rigolé.

Arletty le raconte dans ses Mots (Fanval, 1988) ; un jour, une bonne femme lui hurle au visage : " Je vous hais !". Avec le sourire, elle lui répond : "Qu'est-ce que vous voulez que ça me foute ?" Cette hostilité de certains dura quelques années. Par Gen Paul, l'ami de Céline, dont elle était proche, Arletty avait fait la connaissance d'un grand lascar bien balancé qui, plus tard, creusa son trou à Paris sous le nom d'emprunt de mage Dieudonné. Gen Paul et Dieudonné s'étaient rencontrés en 1946 sur un bateau cinglant vers New York.

Dieudonné était matelot, il avait fait partie de la France libre, je crois. Bref ! pendant un temps, Dieudonné et Arletty ont filé le parfait amour. Toujours cette histoire de Boche : lorsqu'ils sortaient, il arrivait qu'un quidam se montre grossier envers Arletty... Ça, le type était bien reçu ! Dans la force de l'âge, Dieudonné avait un drôle de punch...

Cette nuit-là, à Montmartre, Gen Paul les accompagnait. Arletty et Dieudonné quittaient une boîte... le grossier n'a pas sitôt eu lancé ses injures à Arletty qu'en deux coups les gros, Dieudonné l'avait répandu. Le bonhomme gisait par terre, et, calmement, toujours pour se marrer, Gégène la jambe de bois l'avait inondé de ses déjections. Ça ne s'invente pas.

Le 28 septembre. devant le 14 de la rue de Rémusat, dans le XVIème, où elle habitait en dernier, les orateurs en charge d'honorer Arletty, avant le dévoilement de la plaque apposée en son souvenir, n'ont pas évoqué ce genre d'anecdotes. Mais elles ont été, et correspondent parfaitement à ce qu'on aime d'Arletty, sa fameuse gouaille, sa facon de dire les dialogues d'Henri Jeanson, sa propre verve.

Anecdotes en accord avec le personnage qui ressort des films qui immortalisent Arletty. Je me suis toujours demandé si, question d'accent, elle n'en rajoutait pas un brin. Sa facon de traîner, d'insister... En l'écoutant par ailleurs, on sent bien l'intonation si parisienne, mais contenue. Peut-être qu'Arletty s'était bridée intentionnellement, pour ne pas être confinée dans le même genre de rôles ? Enfin, ce 28 septembre, La Villette, ma chanson préférée d'elle, est passée et repassée encore, en attendant les premiers discours. Manière pour le populo, dont Arletty était, de faire un pied de nez au XVIème où elle a terminé sa vie.

Mais pas de mauvais esprit ! L'initiative de cet hommage était due, conjointement, à M. Mesmin, député du XVIème de la majorité, et à l'association La Mémoire des lieux, qui, plaque après plaque, rappelle qu'ici et là, dans notre pays, a vécu tel créateur, tel artiste. Quand on sait que son président, M. Gouze, beau-frère de M. Mitterrand, est un socialiste de toujours, on peut se réjouir que l'unanimité dédaigneuse de la politique et des ennuis d'Arletty voici cinquante ans, se soit faite sur l'artiste et son impact dans notre mémoire collective, française autant que parisienne.

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