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Publié par Philippe Poisson

Autopsie d'un oubli : l'incroyable disparition de Laure Diebold-Mutschler : essai
Autopsie d'un oubli : l'incroyable disparition de Laure Diebold-Mutschler : essai

Laure Diebold-Mutschler est la benjamine des six femmes compagnon de la Libération. La plus décorée aussi, au titre de la guerre 1939 - 1945. Enfin, c'est elle qui fut la plus proche du pouvoir, puisqu'elle a travaillé pour Jean Moulin, représentant du général de Gaulle en France. À ses côtés, elle est même devenue, comme le souligne le colonel Mary-Basset, alors vice-chancelier de l'Ordre, « une sorte de directrice administrative de la Résistance ». Que dire de plus, sinon qu'avec la Mosellane Marie Hackin, Laure Diebold-Mutschler, l'Alsacienne, est aussi la plus oubliée des six femmes Compagnon ? Pourquoi ? Hantée par ce mystère qui la scandalise, trois ans après la publication de Code : Mado / Mais qui donc est Laure Diebold-Mutschler ?, Anne-Marie Wimmer reprend la plume et tente, dans cet essai, de répondre à cette lancinante question. Ce livre d'histoire, écrit sur un ton enlevé, s'achève par une lettre ouverte à Daniel Cordier. Du simple oubli à la construction d'un déni, qui sont les fossoyeurs de cette héroïne trahie ?

Autopsie d'un oubli : l'incroyable disparition de Laure Diebold-Mutschler : essai

Auteur(s) : Anne-Marie Wimmer

Éditeur : Ponte Vecchio

Reliure : Broché

Date de sortie : 04/12/2014

Collection : Della voglia

Rayon : Histoire / Histoire de France

 Anne-Marie Wimmer est l'auteure de deux livres sur Laure Diebold-Mutchler -

Anne-Marie Wimmer est l'auteure de deux livres sur Laure Diebold-Mutchler -

Quiconque croise un jour le chemin d’Anne-Marie Wimmer ne l’oublie pas : d’immenses lunettes blanches, un chignon blond impeccable et surtout un sourire à croquer la vie, Anne-Marie Wimmer est solaire. Mieux encore, c’est un ouragan. Et elle le revendique : « Oui, je suis excessive ! Oui, je suis enthousiaste ! Quand je veux quelque chose, je le veux ; en bonne Alsacienne, je suis entêtée. »

C’est grâce à cet entêtement qu’elle a fait sortir de l’oubli la résistante alsacienne Laure Diebold-Mutschler. Et de s’indigner : « Vous vous rendez compte ? Elle a été la secrétaire de Jean Moulin, elle fut une des six femmes Compagnons de la Libération, et plus personne ne se souvenait d’elle ? »

Depuis sept ans, Anne-Marie Wimmer se bat bec et ongles pour faire reconnaître Laure Diebold-Mutschler. Elle a écrit deux livres à son sujet, Code : Mado sorti en 2011, et Autopsie d’un oubli , publié trois ans plus tard, et elle a obtenu que le Haut comité des commémorations nationales la célèbre en 2015, année du centenaire de sa naissance et du cinquantenaire de sa mort.

Les destins de ces deux femmes nées à Erstein se sont croisés en 2008. Après avoir vécu de sa peinture, exposé un peu partout à travers le monde et travaillé à Paris, dans la communication chez Nathan ainsi qu’à Radio france et au groupe La Vie , Anne-Marie Wimmer est revenue en Alsace en 1996, à la suite d’une grave maladie. La peintre et femme de communication devient écrivaine, et publie une douzaine de livres.

« Ma mère m’a dit : ‘‘Mais de qui parles-tu ?’’ Plus personne ne la connaissait… »

Un jour de 2008, alors qu’elle est aux archives d’Erstein en vue de réaliser un livre sur la ville, la photo d’une jeune femme des années 40 l’interpelle. « Quand l’archiviste m’a dit qui c’était, je n’en ai pas cru mes oreilles. Je suis rentrée furieuse chez ma mère, lui reprochant de ne m’avoir jamais parlé d’elle. Ma mère m’a dit : « Mais de qui parles-tu ? » Plus personne ne la connaissait… »

Plus personne… Ou presque. Restaient deux dames à Erstein, et surtout quelques habitants de Sainte-Marie-aux-Mines, où Laure avait passé son enfance et connu son mari, Eugène Diebold. C’est grâce aux témoignages de ces quelques personnes qu’Anne-marie Wimmer va tirer le fil de la vie de Laure, et dévider la pelote de cette existence exceptionnelle.

Qu’on en juge : née à Erstein le 10 janvier 1915, Laure Mutschler a 25 ans quand, en 1940, elle aide des personnes à quitter l’Alsace annexée en traversant les Vosges. Repérée, elle fuit fin 1941 et rejoint Lyon. À partir de 1942, elle devient la secrétaire de Jean Moulin, puis celle de ses successeurs, sous le pseudonyme de Mado.

En septembre 1943, elle est arrêtée et torturée, mais garde le silence. Déportée à Ravensbruck, libérée par les Américains en avril 1945, elle mène ensuite une carrière de secrétaire et de bibliothécaire, et meurt prématurément à 50 ans, « marquée, usée par les sévices, le typhus contracté en déportation. C’est attesté, et c’est pour cela qu’elle a eu droit au titre ‘‘Mort pour la France’’ sur sa tombe à Sainte-Marie-aux-Mines » , reprend sa biographe. Lors de ses obsèques à Lyon, la cathédrale Saint-Jean est « noire de monde » , reprend-elle.

Au-delà de ce destin, qu’est-ce qui a conduit Anne-Marie Wimmer a se passionner à ce point pour Laure Diebold-Mutschler ? L’écrivaine abandonne son exubérance naturelle et souffle, émue : « Son regard sur la photo m’a frappée ; un regard déterminé et doux en même temps… »

« Vous avez la voix de Laure »

Et si elle s’est d’abord attachée aux faits, elle a très vite vu « les proximités entre Laure et moi ». Elle est d’ailleurs bouleversée lorsqu’une Sainte-Marienne, ayant connu Laure, lui dit : « Vous avez sa voix… »

« OK, elle était discrète, reprend Anne-Marie Wimmer, et moi, je suis tout sauf ça… Mais, en profondeur, il y a la même force. Si elle a été lieutenant dans la Résistance, c’est qu’elle croyait en elle et en ce qu’elle faisait, non ? Je me reconnais en elle avec ce côté ‘‘Je vais jusqu’au bout’’. »

Certes. Depuis qu’elle a découvert l’existence de Laure, notre ouragan n’a eu de cesse de la faire connaître et reconnaître, d’abord avec le livre Code : Mado ; puis elle a « fait le siège » de bureaux, cabinets et autres ministères à Paris, jusqu’à l’obtention de ces hommages nationaux en 2015.

Dernier épisode en date, l’acceptation par la Poste de sortir un timbre cette année, alors même que les listes étaient déjà bouclées. Clin d’œil derrière les lunettes blanches : « C’est pas beau, ça ? »… Sortir « Mado » des oubliettes de l’histoire ne suffit pas à Anne-marie Wimmer, elle veut ensuite savoir pourquoi elle a été ainsi oubliée. C’est le thème de son second ouvrage, Autopsie d’un oubli. Là, plus question d’enthousiasme, mais d’une véritable rage face aux « injustices » , aux « dysfonctionnements » et aux petitesses humaines.

« Vous ne trouvez pas étrange que six femmes seulement soient Compagnons de la Libération ? »

Anne-Marie Wimmer pointe ainsi plusieurs raisons pour cet oubli : pas d’enfants qui auraient pu défendre son souvenir – un constat qu’elle fait également pour d’autres femmes Compagnons de la Libération ; un mari avec lequel, une fois l’exaltation des combats terminée, la vie se révèle un enfer et qui se dépêche de l’oublier, une fois morte.

Quant à la petitesse, elle la voit chez un autre résistant, Daniel Cordier, qui, selon elle, a tout fait pour minimiser le rôle de Laure, et auquel elle écrit une lettre ouverte emplie d’indignation dans son livre. La Résistance n’a pas été faite que de moments glorieux ; comme toute « comédie humaine » au sens balzacien du terme, elle a eu son lot de trahisons, de rancœurs, de vengeances, dont seuls les protagonistes connaissent vraiment la clé.

Enfin, Laure est une femme, qui plus est alsacienne, double tare aux yeux de l’histoire de la résistance, selon Anne-Marie Wimmer : « Vous ne trouvez pas étrange que seules six femmes soient Compagnons de la Libération, et que, sur ces six, les deux plus oubliées soient toutes deux nées allemandes ? Laure en Alsace et Marie Hackin en Moselle ? » , tonne-t-elle.

Et de glisser, cette fois tout sourire évanoui : « J’ai tellement tracé ma vie sans me laisser mettre de freins, que j’ai la gorge nouée quand je vois combien d’autres femmes ont pu en souffrir… »

ÉCOUTER Mercredi 4 mars, à l’occasion de la Journée de la Femme, et dans le cadre des célébrations officielles du centenaire de Laure Diebold-Mutschler, Anne-Marie Wimmer donnera une conférence à 18 h 30, à la bibliothèque des Dominicains à Colmar (salle du premier étage).

21 décembre 1947 : naissance à Erstein, « que je le veuille ou non ».

Noël 1996 : « Après une vie très mouvementée en France et ailleurs, je reviens en Alsace, à Obernai. »

Printemps 2008 : « Je découvre l’existence de Laure Diebolt-Mutschler et pique une crise parce qu’on l’a oubliée. Cette sainte colère me donne un regain d’énergie. »

2011 : « Laure, devenue mon obsession, ressurgit de l’oubli à travers Code : Mado. »

Printemps 2014 : « J’apprends, par le ministère de la Culture et de la Communication, que Laure sera commémorée en 2015, avec le 10 janvier, centenaire de sa naissance, en coup d’envoi. Alléluia ! J’arrête toutes mes autres activités et me consacre à elle à plein-temps. »

« S’engager ! Aller au bout de ses idées ! Ne jamais renoncer. Résister… »

« Savoir dire oui avec grâce… et non avec fermeté ! »

Si l’Alsace était un personnage : Mon Alsace idéale est bien évidemment Laure Diebolt-Mutschler ; pure et dure, patriote convaincue, sans conces-sions, traçant droit sa voie, usant de son pouvoir de dire non, et se battant jusqu’au bout au nom de ses convictions.

Votre lieu préféré : Le Mont Sainte-Odile, incontestablement. J’y allais toute petite déjà, et n’ai pas cessé. C’est l’endroit pour me ressourcer. Aujourd’hui encore, je rêve parfois de m’y réfugier et me poser.

Ce qui symbolise le mieux l’Alsace : Opulence, magnificence, truculence. Bien (et trop ?) manger, bien (et trop ?) boire, bien (et trop ?) recevoir, en un mot, un seul : générosité !

Ce qu’il faudrait changer : Relire Psychanalyse de l’Alsace du pasteur Frédéric Hoffet, méditer, et éradiquer enfin ce vieux complexe d’infériorité qui fait de nous, sous nos dehors si avenants, d’authentiques écorchés.

Erstein | La pasionaria de Laure Diebold-Mutschler - L'Alsace

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