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Publié par Philippe Poisson

Corridors

Héla Ammar nous a réservé une émouvante surprise à travers son livre-album Corridors. Dans ce voyage au fonds des prisons tunisiennes, elle plonge le lecteur dans cet univers carcéral cadenassé, aux rites, codes et déchéances humaines. Textes et images se bousculent pour raconter ce qu’elle y a vu et entendu. Cette juriste doublée d’artiste visuelle interpelle les consciences pour que cela change ! Un illustre ancien détenu de Bordj Erroumi, Sadok Ben Mhenni, ne peut y rester insensible. Sa lecture, publiée en post-face du livre remue les tréfonds.

« Une multitude de souvenirs. Une foule d’images qui se précipitent, se secouent, se superposent, se confondent et m’emplissent corps et âme. Oui, corps et âme ! Car il s’agit là d’images qui enflamment, transpercent et brisent, rompent et blessent. Des images qui remuent l’esprit, le cœur, les entrailles, les neurones. Des images qui bourdonnent, font du bruit, se répercutent, jusqu’à taillader la chair et broyer les nerfs, écrira un célèbre ancien détenu. Des images qui bouleversent, écorchent, renversent. Des images obsessions. Ton texte est aussi images. Tes images, images et images d’images .

Une tomate que je pique dans ce sac de jute rempli de légumes frais que nous ont apportés Am Jilani et Khalti Habiba et que je donne à ce détenu de droit commun dont la seule angoisse –il m’en a tant et tant parlé– était celle de se retrouver un jour « derrière la porte de la prison ! » Une tomate qu’il reçut comme une offrande grandiose, inaccessible, inattendue, élevée à sa gloire.

Un garçon qui n’a pas encore eu ses vingt ans –Hattab– qui vainc toutes les drogues qu’on lui a secrètement administrés pour ne plus être qu’à demi-conscient. Il hurle dans le silence si lourd de cette aube qui restera gravée en moi pour toujours, nous appeler chacun par son surnom pour nous annonçait combien il nous appréciait et nous dire son dernier « au revoir ». Oui, c’était bien « au revoir », alors qu’il savait qu’entre lui et nous, il n’y aurait plus qu’un adieu ferme et définitif.

Ce « greffe » de la prison civile de Tunis (qu’on préférait dire PCT comme pour la confondre avec la Pharmacie Centrale de Tunisie et en conjurer le sort), ce greffe où je me rends compte soudain que le calvaire des interrogatoires est terminé, ne serait-ce que pour un temps. Ce greffe, où enfermé dans l’attente de je ne sais plus exactement quoi, je me vois sautillant, me balançant d’un pied à l’autre car mes pieds n’étaient plus en mesure de me porter et parce que grisé de joie d’en avoir fini –momentanément ?– avec la torture.

Ma mère qui tente de me toucher les doigts à travers le grillage du parloir, elle qui, sa vie durant, n’avait jamais cessé de me serrer dans ses bras et de me bercer comme un nourrisson. Même à soixante ans.

Mon père, inquiet pour mes jambes et mes pieds, dessine avec son corps des figures improbables, croyant pouvoir ainsi jeter un regard au-delà du muret qui lui cachait ma partie inférieure.

Ce détenu de Borj-Erroumi, respecté par tous car éduqué, et à qui nous avons pu refiler de la lecture, qui réussit à tromper les matons et les quaouda et à confier à Hmaïed le manuscrit d’une pièce de théâtre (c’est ainsi qu’il qualifiait lui-même son « œuvre » qui tenait plutôt du scénario).

Manuscrit que Hmaeïd a récemment retrouvé. Manuscrit qui est comme le double du présent ouvrage. Manuscrit qui, depuis l’époque où je l’avais lu, n’avait cessé de me hanter, et qui, depuis que je l’ai relu presqu’en même temps que ton témoignage, s’est fixé définitivement en moi.

Ce dourou, pièce de cinq millimes, qu’un condamné à perpète a limé en le frottant à même le sol avec beaucoup de dextérité, pour me l’offrir en guise de gris-gris protecteur. Parce que je lui rappelais « son fils », disait-il !

Ce couloir du Pavillon « E », couloir dans lequel nous avons côtoyé tant de condamnés à mort. Labyrinthe par lequel sont passés tant de suppliciés entièrement notre devoir. En effet, quoique certains parmi nous ont, dans leurs romans, témoignages, essais ou documents, révélé quelques vérités sur le traitement carcéral des détenus de droit commun –quel mot affreux !– et quoique notre camarade Ahmed Othmani a été l’un des piliers, sinon le pilier principal de « Penal Reform International », nous avons tout de même failli à notre devoir et peu fait pour ces hommes et ces femmes que le malheur a conduit ou conduira dans ces lieux d’enfermement si destructeur.

Au sens le plus large, tout détenu est un détenu politique. Kheireddine avait, déjà au milieu du XIXe siècle, initié une loi réglementant les prisons et garantissant un bon traitement aux détenus. Aujourd’hui, l’esprit de la révolution tunisienne, si peu idéologique et tellement humaine, sera-t-il suffisant pour changer notre perception, nos comportements et nos lois ?

Nous le devons aux plus éprouvés des hommes, aux plus éprouvés des Tunisiens.

Sadok Ben Mhenni

Corridors 
de Héla Ammar
Cérès Edition, 2015 – 200 p. 28 DT
ceresbookshop.com
 
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