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Publié par Philippe Poisson

Le ministre de l'Education Jean Zay en octobre 1938. (Photo AFP) -

Le ministre de l'Education Jean Zay en octobre 1938. (Photo AFP) -

Les anciens prisonniers que j’ai pu côtoyer m’ont tous parlé du manque des jardins. Des arbres. De la grande poussée végétale du printemps. Vous avez remarqué comme ce printemps 2015 est fleuri ? Les camélias et les glycines ont été stupéfiants. Les clématites, les roses et maintenant les pivoines. Un ami sud-africain, Albie Sachs, prisonnier politique, voyait avec désespoir son geôlier arracher le chiendent de la cour. Il élevait une chenille pour animal de compagnie. Dans le cas d’un ami libanais, c’était une prison de deux rues, il avait été coincé là par la guerre. Il guettait les brins d’herbe dans les failles du goudron.

En 2009, j’avais écouté Catherine Martin-Zay sur son père, Jean Zay. Elle m’avait raconté que son père, dans la petite cour où donnait sa cellule, avait planté un jardin.

Jean Zay, on le sait, en un peu plus de trois ans de ministère sous le Front populaire, a trouvé le temps de faire bien. Et dès la déclaration de guerre, il a démissionné de son poste de ministre pour partir combattre, en écrivant au président du Conseil : «Agé de 35 ans, je désire partager le sort de cette jeunesse française pour laquelle j’ai travaillé de mon mieux au gouvernement, depuis quarante mois ; je demande donc à suivre le sort normal de ma classe.» Jean Zay a résisté parmi les premiers. Arrêté en juin 1940, il est accusé de désertion et condamné à la peine qu’avait eue Dreyfus et qui n’avait jamais plus été prononcée : la dégradation militaire et la déportation en Guyane.

Jean Zay est finalement incarcéré à Riom en janvier 1941. Dans sa prison, cet homme si actif s’est trouvé comme interrompu. Alors, il a dépavé la cour pour faire apparaître la terre. Il l’a bêchée et semée, reconstituant dans ce petit périmètre tout ce qu’il n’avait plus : la nature, un monde.

Me revenait, pendant que Catherine me parlait, ce que j’avais lu sur la captivité de Dreyfus au bagne : à l’île du Diable, dans sa case en pierre, sa seule évasion était la vue sur la mer. Une décision sadique fut prise : lui boucher la vue par une haute palissade. Catherine avait entre 4 et 7 ans pendant l’incarcération de son père. Elle résidait à l’hôtel des Voyageurs avec sa mère et sa jeune sœur, Hélène. «Dans cette petite ville de Riom, au bout d’un certain temps tout le monde savait qui était cette dame qui traversait tous les jours la ville avec ses deux petites filles, l’une marchant à côté d’elle, l’autre dans le landau.» Elles étaient aussi là comme otages en cas d’évasion du père.

Ses souvenirs de la prison sont, comme me disait Catherine, fugitifs. De la cour, elle se souvenait :«terrible». Quand toute la terre est apparue sous les pavés et que l’herbe a commencé à pousser, Jean Zay a planté, aux deux angles du fond, deux saules pleureurs. Un pour chacune des petites filles. Son épouse Madeleine a transporté les arbres sur son dos à travers Riom. «Etaient-ils pleureurs ? se demandait Catherine en me racontant ce jardin. Tous les saules ne sont pas pleureurs ? Je me souviens de leurs branches qui traînaient jusqu’à terre.» Jean Zay eut dans cette cour trois printemps, trois étés. Il a vu pousser les bourgeons, éclore, puis faner les fleurs, tomber et repousser les feuilles. Il a eu un petit bout du monde, et trois petites années de pousse de ses très petites filles.

«Le dernier souvenir que j’ai de lui, me disait Catherine, c’est d’avoir lu sur ses genoux un album du Père Castor dessiné en ombres chinoises. C’est lui qui m’a appris à lire.» Le 20 juin 1944, trois miliciens viennent le chercher dans sa cellule en se faisant passer pour des résistants, et l’assassinent près de Vichy. Ils arrachent son alliance, et jettent le corps dans un ravin, qu’ils plastiquent pour effacer les traces. Le ravin se nomme le «Puits du diable» : de l’île du Diable à ce ravin, c’est comme si les noms criaient en écho la vérité, le mal. Les restes de Jean Zay n’ont été découverts qu’en 1946, par deux chasseurs. Et presque soixante ans après, le 27 mai dernier, transférés au Panthéon.

Quand sa mère a vieilli, Catherine Martin-Zay a eu besoin de revoir cette cour. Il y avait un contraste pénible entre le souvenir si intime de cet endroit qui avait été à elles - le lieu d’un temps familial malgré tout - et les démarches administratives à faire auprès du ministère de la Justice, les autorisations pour pénétrer dans la prison. Une journaliste l’a aidée. «La cour avait été repavée. Les arbres ne sont plus là. Mais entre les dalles, il y a des brins d’herbe, des pissenlits… Ça m’a bouleversée, me disait Catherine. C’étaient les restes du jardin de mon père.»

Cette chronique est assurée en alternance par Olivier Adam, Christine Angot, Thomas Clerc et Marie Darrieussecq.

Marie DARRIEUSSECQ

Jardins de prison

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