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Publié par Philippe Poisson

A la fin de la guerre, les Américains ont cédé 70% de leurs prisonniers à la France (ici, le 19 août 1944, dans l'Orne).  © Conseil régional de Basse-Normandie/National Archives USA -

A la fin de la guerre, les Américains ont cédé 70% de leurs prisonniers à la France (ici, le 19 août 1944, dans l'Orne). © Conseil régional de Basse-Normandie/National Archives USA -

Les 700 000 prisonniers allemands se sont vite transformés en main-d'oeuvre bon marché. Histoire inédite d'une captivité qui marqua les prémices de la réconciliation.

"Il est si gentil, Rodolf." A Chambéry, le patron qui l'emploie depuis 1945 comme ouvrier carrossier ne tarit pas d'éloges sur les manières irréprochables et le fabuleux rendement de son prisonnier de guerre allemand. Rodolf mange à la table familiale, accompagne ses hôtes à la promenade du dimanche et reçoit même en cadeau un dictionnaire pour améliorer son français. Un scandale aux yeux du Dauphiné libéré, qui s'émeut en août 1946 : "A lui, évidemment, nous n'avons rien à reprocher. Il aurait bien tort de repousser la gentillesse de la famille. Mais contre celle-ci - et tous ceux qui ont souffert de l'Occupation seront d'accord avec nous -, nous demandons à M. le préfet des sanctions sévères."  

L'épisode est révélateur de la situation créée par la présence en France de 700000 prisonniers allemands entre 1944 et 1948. Une étrange captivité de guerre en temps de paix, étudiée par Fabien Théofilakis dans cette somme nourrie d'archives inédites. Histoire oubliée aux conséquences pourtant décisives sur l'avenir des relations franco-allemandes. 

Entre punition et rachat

Parmi ces prisonniers, 70% ont été cédés aux Français par les Américains, qui se délestent ainsi d'une charge onéreuse. Renversement des rôles : la défaite du Reich fait de l'occupant un captif de l'occupé. Après quatre années de souffrances et de ruines, l'Allemand doit payer. Insultes, crachats, coups de crosse, entassement dans des camps insalubres où sévissent le typhus, la faim, le froid : les soldats tombés sous la coupe des Français commencent leur captivité dans des conditions douloureuses. Prévoyant une catastrophe sanitaire, la Croix-Rouge sonne l'alarme dès 1944.  

Comment employer ces centaines de milliers de bras ? Ils répareront tout simplement ce qu'ils sont censés avoir détruit. Pour les vainqueurs, ce labeur forcé vaut à la fois punition et rachat. Par dizaines de milliers, les prisonniers vont travailler au fond de la mine. A eux de gagner la bataille du charbon ! D'autres seront affectés au secteur agricole ou aux travaux de déminage. N'est-ce pas à ceux qui ont posé les mines de les enlever ? Il y en a plus de 100 millions sur le territoire. 

Peu à peu, la logique de rentabilité l'emporte pourtant sur la volonté de punir. Au fil des mois, les prisonniers sortent des camps pour participer à l'économie civile et sont placés chez des particuliers. A travers ces contacts quotidiens, les relations entre vainqueurs et vaincus se libèrent du manichéisme hérité de la guerre. Avant de s'évader, le captif d'un notable de Pauillac, en Gironde, lui laisse ces quelques mots : "Travail bon, mangé très bon, contant très bon. Mais liberté."  

La captivité allemande, souligne Théofilakis, fut une étape capitale sur la longue route menant du statut de "Boche" à celui de compatriote européen. Un premier pas vers la réconciliation. A l'heure des débuts de la guerre froide, elle fut aussi un enjeu diplomatique entre la France et les Etats-Unis, soucieux de faire se relever l'Allemagne face à la menace communiste.  

En 1948, Washington impose à Paris le rapatriement de tous les captifs - quelques milliers d'entre eux choisiront de rester en France comme travailleurs civils libres (TCL). Lorsqu'ils repartent, ces hommes dans la fleur de l'âge laissent derrière eux des amours en jachère et des employeurs en colère. Malgré des longueurs, Fabien Théofilakis signe un grand livre sur cette captivité de masse qui a marqué dans ses profondeurs la société d'après guerre. 

1944-1949: les prisonniers allemands de la Wehrmacht à la ...

Les Prisonniers de guerre allemands. France, 1944-1949, par Fabien Théofilakis. Fayard, 758p., 32€. 

 

1944-1949 : les prisonniers allemands de la Wehrmacht à la mine
1944-1949 : les prisonniers allemands de la Wehrmacht à la mine

Entre 1944 et 1948, presque 1 000 000 de prisonniers de guerre allemands sont détenus en France, d’abord dans des enceintes sauvages et des sites provisoires, puis dans des camps réguliers, enfin chez des particuliers.

Figures honnies de l’Occupation, ces soldats de Hitler deviennent, vaincus, un enjeu majeur de la sortie de guerre de l’Europe en pleine reconstruction. Les Allemands réclament leur libération, les Américains comptent sur eux lorsque la Grande Alliance cède la place à la guerre froide et le gouvernement français entend se servir de cette main-d’œuvre peu chère et docile pour effacer les traces de la défaite.

De sa plongée au cœur des archives françaises, allemandes, suisses, américaines, britanniques, vaticanes, Fabien Théofilakis nous offre une connaissance renouvelée de la transition française de la guerre à la paix. A partir de documents inédits et de nombreux témoignages d’anciens prisonniers qu’il a recueillis, il rend compte de cette captivité oubliée. Il campe ainsi le face-à-face inversé entre vainqueurs et vaincus d’hier dans une France qui a du mal à surmonter les traumatismes de l’Occupation et de la collaboration. Il dévoile une cohabitation intime comme les petits entrelacs d’une vie quotidienne tendue entre Français et Allemands. Il interroge le lien ambigu de la société allemande sous le nazisme puis sous occupation française avec ses prisonniers jusqu’à leur rapatriement. Il resitue l’enjeu des prisonniers de guerre dans la redéfinition des relations entre Alliés. Ce travail magistral comble une lacune et propose une autre vision de l’immédiat après-guerre, celle du retour de la paix en Europe occidentale.

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