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Publié par Philippe Poisson

La photographie dite de « la Tondue de Chartres » -
La photographie dite de « la Tondue de Chartres » -

La photographie dite de « la Tondue de Chartres » -

Guillaume de Morant raconte comment il a reconstitué l'étonnante histoire de Simone Touseau, la tondue de Chartres photographiée par Robert Capa de l'agence Magnum.

70 après la Libération, les derniers secrets de ... - YouTube

 

La photographie dite de la " Tondue de Chartres ", prise par Robert Capa le 16 août 1944, est sans doute le document le plus représentatif du phénomène de l'épuration sauvage qui a entaché la Libération de la France au cours de l'été 1944. Elle a beau être mondialement connue, avoir été publiée dans un nombre considérable de journaux, magazines, ouvrages historiques et scolaires, suscité émotions et commentaires contrastés, rares sont ceux qui savent l'histoire hors normes de ses acteurs.

A l'issue d'un long travail de recherche au sein des archives judiciaires notamment, n'ayant pas hésité à lancer un appel à témoin dans la presse régionale et sur Internet, les deux auteurs ont fini par reconstituer l'histoire vraie de son héroïne. Et cette histoire est loin du mythe d'une icône victime des résistants de la 25e heure : Simone Touseau fut membre du PPF de Doriot et manifesta tout au long de la guerre des opinions favorables à l'Allemagne nazie...

Alors emblématique la photo de Capa ? Oui, mais cette minutieuse étude de micro-histoire montre que si cette photo reflète parfaitement la société française de la Libération, ce n'est pas parce qu'elle en offre un portrait en noir et blanc, mais bien plutôt par ses demi-teintes et nuances de gris. Un cahier iconographique reproduit les photos prises par Capa ce jour-là des autres tondues et de Simone Touseau.

Gérard Leray et Philippe Frétigné sont deux érudits locaux qui travaillent depuis des années sur l'histoire de la région chartraine et plus particulièrement sur la période de la Libération.

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La photographie dite de « la Tondue de Chartres » a beau être mondialement connue et figurer dans de nombreux manuels scolaires, personne ne connaît vraiment l’histoire extraordinaire de ses acteurs et témoins.

Elle est l’une des photographies les plus remarquables de la Libération en France, l’une des plus dramatiques aussi. Elle est l’œuvre d’Endre Erno Friedmann, alias Robert Capa (1913-1954), correspondant de presse du magazine Life, reporter-photographe d’origine hongroise, qui sera naturalisé américain après-guerre et futur co-fondateur de l’agence Magnum. Dix semaines après avoir débarqué, à l’aube du 6 juin 1944, à Omaha Beach avec la première vague d’assaut américaine, simplement armé de deux Zeiss Ikon Contax, Capa arrive le mercredi 16 août dans le centre ville de Chartres avec les libérateurs d’outre-atlantique.

L’épuration a commencé depuis le matin. Des « collabos », hommes et femmes, ont été arrêtés et rassemblés dans la cour dite « des bureaux » (ou « des communs ») dans l’enceinte de la préfecture de l’époque rue Collin d’Harleville (aujourd’hui résidence privée du préfet d’Eure-et-Loir). Trois collaborationnistes (Rousseau, Coué et Ménardeau) y sont sommairement exécutés entre 7 et 10 heures et demie du matin. Plus tard, un coiffeur procède à la tonte d’une dizaine de femmes coupables de « collaboration horizontale ». Capa apparaît à ce moment. Il immortalise les sujets humiliés avant et pendant leur exposition à la foule vindicative qui hurle derrière les grilles.

La scène célèbre se déroule l’après-midi. Les responsables FFI locaux ordonnent qu’on reconduise une famille honteuse jusqu’à son domicile des numéros 18 et 20 de la rue de Beauvais (rebaptisée après-guerre en rue du Docteur-Jacques-de-Fourmestraux). Robert Capa quitte précipitamment la préfecture pour se placer en avant de la procession. Il se tient au milieu de la chaussée, à l’entrée de la rue du Cheval-Blanc.

Au fond, un grand drapeau tricolore flotte, accroché au portail de la préfecture ; au second plan, sur l’actuelle place Jean-Moulin située au carrefour de la rue Sainte-Même, à gauche, on devine le flanc invisible du collège d’enseignement général de filles devenu collège Jean-Moulin, à droite, on aperçoit la façade (avec les briques apparentes du 1er étage) de l’étude notariale de Maître Mathieu, transformée aujourd’hui en résidence de l’évêque. Quand la troupe arrive sur lui, le photographe actionne le déclencheur de son Contax.

Au centre du cliché, Simone Touseau, jeune femme de 23 ans, complètement rasée, porte son bébé dans les bras. On lui a brûlé le front au fer rouge. Au premier plan sur la droite, le père de Simone, Georges Touseau, chemine avec béret et baluchon. Derrière lui, marche Germaine Touseau, son épouse, dont on distingue la tête, tondue elle aussi… Auprès d’eux, deux policiers et plusieurs dizaines de civils – une majorité de femmes -, rigolards et vengeurs. Pendant ce temps, les combats contre l’armée allemande en retraite continuent en ville. Ils cesseront seulement le 19 août.

Simone et Erich

Que reproche-t-on à la famille Touseau par ailleurs honorablement connue avant-guerre grâce à sa branche Villette, de lointaine extraction chartraine, mainvilloise et coudryonne, et à sa boutique de crèmerie-poissonnerie installée jusqu’en 1935 à l’angle de la place Marceau et de la rue de la Pie ? Retour en arrière au temps de l’occupation.

En 1941, baccalauréat en poche, la jeune Simone a obtenu un emploi d’interprète dans les services allemands d’occupation, d’abord à la caserne Marceau, puis au centre de placement allemand situé 35 de la rue de la Tonnellerie, enfin au Front Stalag 153, siège de la Feldkommandantur, à l’angle du boulevard Chasles et de la rue Mathurin-Régnier dans les locaux réquisitionnés du groupe d’assurances Les Travailleurs Français. Cette même année, elle tombe amoureuse du soldat allemand qui gère la librairie militaire allemande (Frontbuchhandlung) installée au 26 de la rue du Bois-Merrain. La réputation de Simone est faite, d’autant que son amoureux fréquente presque quotidiennement le domicile familial des Touseau rue de Beauvais.

Fin 1942, le soldat est muté sur le front de l’Est soviétique. Quand Simone apprend qu’« Erich » a été blessé et ramené en convalescence dans sa Bavière natale, elle n’hésite pas à s’engager comme travailleuse volontaire à Munich, où elle retrouve effectivement son amant en septembre 1943. Et où elle tombe enceinte…, ce qui lui vaut d’être rapatriée en France fin novembre 1943.

De la rue des Lisses à Mauthausen

Mais il y a pire. Dans la nuit du 24 au 25 février 1943, cinq voisins des Touseau, dans un rayon de vingt mètres autour du domicile de ces derniers, sont arrêtés par la police de sûreté allemande (SD ou Gestapo). Ils ont été dénoncés par un informateur comme « ennemis de l’Allemagne » parce qu’ils écoutent la radio anglaise.

Henri Godard, Didier Hée, René Ligneul, Fernand Guilbault et Edouard Babouin sont conduits à la prison de la rue des Lisses toute proche. Godard est libéré le lendemain : il ne possède pas de poste de radio TSF ! Par contre, les quatre autres sont transférés successivement à Orléans et Compiègne avant leur déportation au sinistre camp de concentration autrichien de Mauthausen. Fernand Guilbault et Edouard Babouin ne reviendront jamais de captivité : ils meurent respectivement le 4 décembre 1943 et le 31 juillet 1944…

Fin août 1944, des accusations gravissimes de collaboration active sont lancées par le voisinage contre la famille Touseau. Surtout contre Simone et sa mère Germaine qui se sont vantées durant l’occupation d’être anticommunistes et anglophobes. En plus, au printemps 1943, Simone a adhéré au Parti Populaire Français (PPF) de Jacques Doriot, le plus nazi des collaborationnistes français… Pour Henri Godard et les épouses des voisins déportés, il n’y a donc aucun doute : les membres de la famille Touseau sont les dénonciateurs de la rafle de l’hiver 1943. Mais une conviction sans aucune preuve matérielle…

Trois semaines après les événements du 16 août, la mère et la fille Touseau sont emprisonnées à la maison d’arrêt de Chartres, jusqu’en octobre 1944, date de leur transfert pour le camp d’internement de Pithiviers. Georges Touseau (présenté comme un brave homme qui ne sait pas tenir les femmes de sa maison) et sa fille aînée Annette (à qui échoit la garde du bébé de Simone) échappent à la mesure carcérale. Mais tous les quatre sont officiellement « prévenus d’avoir postérieurement au 16 juin 1940 soit sciemment apporté en France ou à l’étranger une aide directe ou indirecte à l’Allemagne ou à ses alliés, soit porté atteinte à l’unité de la nation ou à la liberté et l’égalité des Français », délit prévu par l’ordonnance du 26 décembre 1944.

Dégradation nationale

Le 1er mars 1945, le juge d’instruction chartrain Maurice Billard fait rapatrier Simone et Germaine à la prison de Chartres. L’enquête pour atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat peut commencer. Lors des interrogatoires et des confrontations avec les témoins, les Touseau clament farouchement leur innocence. Ils sont défendus par deux avoués associés Claude Brétillard et Claude Gerbet. La procédure dure jusqu’au printemps 1946. Le dossier bouclé est alors transmis à la cour de justice de la Seine à Paris et, le 30 avril, Simone et Germaine sont conduites à la prison de Fresnes dans l’attente de leur procès.

Le 28 novembre 1946, la décision finale de la cour est ainsi formulée : « Il ressort (…) qu’il n’existe pas contre les nommés Touseau Georges, Touseau Annette, Simone et Villette Germaine femme Touseau charges suffisantes d’avoir commis le crime relevé à leur encontre (…). En conséquence, décidons le classement de cette affaire. Et requérons main levée de mandats de dépôt décernés contre Touseau Simone et Villette Germaine, femme Touseau. Toutefois, renvoyons Touseau Simone devant la Chambre Civique. » Simone et sa mère sont libérées le lendemain.

L’ultime rendez-vous judiciaire se produit le 8 mars 1947. Simone Touseau est condamnée par la 5ème Chambre civique de la Cour de Paris à dix ans de dégradation nationale, mais est dispensée de l’interdiction de séjour.

L’autre piste

La suite est une longue descente aux enfers. Pendant sa détention, en mars 1946, Simone avait appris la mort – deux ans plus tôt – de son « fiancé » allemand sur le front soviétique. Pour couper les ponts avec le cauchemar chartrain, les Touseau, sauf Annette, quittent le chef-lieu de l’Eure-et-Loir et s’installent à St-Arnoult-en-Yvelines. Simone se marie avec un comptable, a deux nouveaux enfants. Mais le couple chavire, se sépare. Simone a sombré dans l’alcoolisme. Elle décède le 21 février 1966 à Chartres à l’âge de quarante-quatre ans et demi. Son père Georges ne lui survit guère, qui meurt le 12 octobre 1969. Vient ensuite le tour de Germaine le jour de l’an 1980. Annette, la sœur aînée, a disparu le 30 avril 1997. Les quatre Touseau sont inhumés dans deux tombes distinctes dans le cimetière de Mainvilliers, commune périphérique de Chartres.

Quant au bébé sur la photographie de Robert Capa, âgé aujourd’hui de soixante-six ans, l’auteur de cet article est parvenu à le retrouver et à s’entretenir avec lui. Mais la douleur est trop immense, indicible. Promesse lui a été faite de ne pas révéler son identité. Et elle sera tenue.

Reste à résoudre l’énigme de l’arrestation des voisins de la famille Touseau. Qui est réellement à l’origine des dénonciations ? Une piste très sérieuse existe sous la forme d’une mystérieuse « collabo » de nationalité suisse, auxiliaire gestapiste, qui a sévi à Chartres pendant l’Occupation… L’enquête se poursuit.

Gérard Leray

70 après la Libération, les derniers secrets de "La tondue de Chartres"

La face noire de la Libération de la France en 1944-1945, ce fut une épuration qui ne devait rien à la justice mais beaucoup à la vindicte de résistants de la dernière heure.

Au cœur de ces exactions, il y eut le carnaval barbare de femmes tondues devant des foules devenues populaces. Qu'elles aient collaboré à l'horizontale ou tout simplement aimé, ces victimes expiatoires saluées par Paul Eluard et chantées par Georges Brassens sont devenues une tache indélébile dans les mémoires.

Juliette fut l'une de ces femmes. Son fils, le poète Tristan Cabral, né en 1944 de ses amours avec un médecin militaire allemand, témoigne aujourd'hui pour elle et ses sœurs d'infortune et, par la grâce de la littérature, transmue une douleur en beauté incandescente.

Tristan Cabral, né en 1944, occupe une place singulière dans le paysage poétique et littéraire contemporain. Dès la publication de son premier recueil, Ouvrez le feu (1974), il a rencontré l’adhésion de milliers de lecteurs, sensibles à cette voix chargée des tempêtes de l’histoire contemporaine. Il est l’auteur d’une quinzaine de livres dont, dernièrement au cherche midi, H.D.T. (hospitalisation à la demande d’un tiers) (2010).

  ... Dans son dernier livre, "Juliette ou le chemin des immortelles", un récit poétique autobiographique dédié à sa mère qui fut tondue et traitée de putain et de salope à la Libération pour avoir aimé inconditionnellement un médecin militaire allemand ("Ils s'aimaient en plein soleil. Ils ne se cachaient pas comme si la guerre n'existait pas"), Tristan raconte avec une émouvante pudeur, les étapes alchimiques de son existence mouvementée, revient sur ces années d'enfance dans la Ville d'Hiver d'Arcachon en face du Casino Mauresque, à "Bordeaux la Laide" ("l'esclavagiste, la collabo"), sur le chemin des immortelles qui traverse les landes devant le mur de l'Atlantique, sur la révélation éclatante du secret de sa naissance et, plusieurs vies plus tard, sur la rencontre avec ce père mythique agonisant, Heinz R., dans la Forêt Noire. Il décrit pour la première fois, avec la verve et la fraîcheur d'un adolescent, ses premiers amours et parle de ses premières lectures (Hugo, Vigny, Baudelaire, Cesbron, Bernanos, Saint Augustin, Nerval, Kierkegaard, Nietzsche, Rimbaud). Chaque chapitre relate une expérience décisive : des lieux mystérieux échappant à la fuite du temps, son amour du cirque et des funambules, l'école de Sarlat où un professeur extraordinaire surnommé Toutoune lui fit découvrir la poésie. Après l'Occitanie des Cathares et des bergers, il entraîne son lecteur à travers les événements de Mai 68 vécus à coups de formules magiques, à Istanbul et sur la Corne d'Or et poursuit son récit haletant avec son incarcération de six mois à la Santé pour démoralisation de l'armée, sa quête d'humanité dans un monastère du Mont Athos, ses illuminations parmi les indiens des Andes, ses déchirements dans la Jérusalem mystique et les territoires occupés de Palestine. Il dit l'essentiel, jusqu'à son naufrage prophétique au-delà des Passes, entre Arguin et la Dune : "Le temps sera venu de revenir à l'océan. Je serai Yann du banc d'Arguin, le passeur de silence !" - André Chenet

 

Tondue à la Libération, elle vivait recluse - Article La Montagne - 19/10/09

 

Tondue à la Libération, elle vivait recluse - Article La Montagne - 19/10/09

Recluse depuis l'été 1944, Esther Albuy vivait enfermée avec ses deux frères à Saint-Flour. Il faudra l’intervention du GIGN pour évacuer les deux survivants de leur incroyable taudis.

Le GIGN à Saint-Flour ! L’opération débute le 2 0 octobre 1983 , à 6 heures du matin. Elle s’achève très exactement 27 secondes plus tard. Réussie. Pour Esther Albouy, âgée de 60 ans, ces 27 secondes ont mis fin à près de 40 ans de réclusion. Depuis l’été 1944, elle vivait enfermée dans une maison du quartier de la « Montée des Roches ».

À la Libération, c’est encore une jeune femme d’à peine 20 ans. Dépeinte comme « une très belle fille, naïve et brave », elle a eu le tort de frayer avec des officiers allemands pendant l’Occupation.

Humiliation

Humiliation Saint-Flour libéré, elle le paye, ainsi que trois autres jeunes filles, d’une traumatisante humiliation publique. Tondues sous les yeux d’une centaine de personnes, les quatre femmes sont traînées en cortège dans les rues de la ville. Nul ne doit ignorer leur châtiment… Le père d’Esther, un homme semble-t-il assez fruste, ne supporte pas ce qu’il considère comme une infamie. Il enferme sa fille et ne la sort que de nuit, attachée. La situation se prolonge plusieurs années, jusqu’à ce que personne ne voie plus Esther. Le décès de ses parents n’y changera rien. La jeune femme va continuer de vivre totalement recluse. Pire, son frère cadet, Hubert, la rejoint en 1968. Le jeune homme a pourtant suivi jusqu’alors une scolarité normale, effectuant même des études de droit à Clermont-Ferrand.

De retour à Saint-Flour, diplômes en poche, il fait à son tour le choix de la claustration. Leur frère aîné, Rémi, vit également avec eux. Il est le seul à s’aventurer de temps en temps à l’ extérieur d e l’habitation, faisant les courses pour le trio.

Lors de l’une de ses rares apparitions, il confie que son frère Hubert le terrorise. Il le bat et le menace de ses fusils. Au début, de l’année 1980, très affaibli, Rémi sort de moins en moins. À compter du mois d’avril, personne ne le reverra. Dès lors, les Albouy se font apporter leur nourriture. Le boulanger vient une fois par semaine, l’épicier une fois par mois. Le pain est livré à travers les barreaux d’une fenêtre du rez-de-chaussée. Pour les courses mensuelles, le scénario est à chaque fois identique. Le commerçant frappe à la porte, puis patiente de longues minutes avant qu’elle s’entrouvre.

" Si on nous expulse, on se suicide "

« Si on nous expulse, on se suicide… » Les provisions passent d’une main à l’autre par l’entrebâillement. Le paiement, toujours en espèces, est effectué de même. Il s’accompagne de la commande du mois suivant : conserves, laitages, miel, ainsi que de l’alcool à brûler en quantité. Elle sert au chauffage et à l’éclairage. Car la maison n’a ni eau ni l’électricité. Les factures ne sont plus payées depuis plusieurs dizaines d’années. Même chose pour le loyer. Propriété des carmélites, la bâtisse fait face au couvent. En guise de paiement, les soeurs ont droit à des jets d’excréments sur leur façade. Un jour, une balle à ailettes fracasse une lucarne du toit du carmel…

Au début des années soixante-dix, les religieuses obtiennent un jugement d’expulsion du tribunal de grande instance d’Aurillac. Hubert Albouy fait appel devant la cour de Riom . Laquelle, le 6 janvier 1975, confirme l’expulsion. Mais le jugement ne sera pas exécuté.

Lorsqu’il lui est signifié, Hubert menace : « si on nous expulse, on se suicide… ». Les soeurs intentent alors une action contre l’État. Le 21 décembre 1982, le tribunal administratif de Clermont-Ferrand leur donne gain de cause. Dix mois plus tard, l’expulsion est enfin ordonnée, avec recours à la force publique. Compte tenu de l’armement d’Hubert Albouy, ce sera le GIGN.

Explosifs


Explosifs Le 20 octobre 1983, à 6 h 15, un pain de plastic de 250 grammes fait voler en éclat la double porte de la maison. Une grenade lacrymogène est lancée à l’intérieur, un groupe de gendarmes s’engouffre.

Une poignée de secondes plus tard, deux personnes hirsutes, d’une saleté repoussante, sont entraînées à l’extérieur. Esther et Hubert Albouy, hébétés, se retrouvent à l’air libre pour la première fois depuis de très longues années. Pour Rémi, il est trop tard. Trop tard depuis trois ans. Dans un réduit, derrière la chambre que partageaient le frère et la soeur, les gendarmes ont découvert un squelette. Encore vêtu, il est plié dans un drap blanc et enfoui dans un sac de couchage rouge. Dans la maison, transformée en un cauchemardesque taudis, les gendarmes trouvent également une carabine 22 LR et une Remington de gros calibre. Hubert n’a pas eu le temps de s’en saisir. L’autopsie du cadavre de son frère, dépourvu de peau et de viscères, ne révèle aucune trace de violences visibles.

Les radios ne décèlent ni fractures, ni impacts de projectile. Faute d’indices criminels, Esther et Hubert ne seront donc pas inculpés. Ils feront par contre l’objet d’un internement psychiatrique. Une autre réclusion, dans d’autres conditions.

 

 

SECONDE GUERRE  • 20 000 femmes ont été tondues dans l'Hexagone pour collaboration avec l'ennemi, dont plusieurs Suissesses. Un «châtiment sexué», révélateur du malaise de la France «virile» de l'époque.

Entre 1943 et 1946, environ 20 000 fem-mes de tous âges et toutes professions ont été tondues en France, accusées d'avoir collaboré avec l'occupant allemand. Seuls 35 à 50 hommes ont subi le même sort. Cette mutilation de la chevelure, théâtralisée souvent sur la place publique sans autre forme de procès, continue de susciter un malaise aujourd'hui, comme le témoigne Madeleine, dans le documentaire «Tondues en 44», à voir dimanche sur TSR 2: «J'avais 21 ans. Cela m'a brisé la vie. J'avais rencontré Siegfried, mais je n'avais rien fait contre ma patrie. Cela me traumatise. En famille, on n'en parle jamais.» Auteur d'une vaste étude(1) sur ce très humiliant «châtiment sexué», l'historien Fabrice Virgili, chargé de recherche au CNRS, à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, décrypte pour nous ces événements peu glorieux de la Libération.

Selon votre étude, moins de la moitié des tondues (42%) ont été punies pour «collaboration horizontale» (relation sexuelle). Pourquoi a-t-on aussi coupé les cheveux aux femmes accusées de collaboration économique ou politique, ou de délation?

Fabrice Virgili: En fait, la tonte n'est pas le châtiment d'une sexualité avec l'ennemi, mais bien une façon de punir toutes les femmes qui ont collaboré. C'est une manière de dire aux femmes dans leur ensemble que leur corps ne leur appartient pas, qu'il reste sous la domination masculine. Il n'y a pas de relation directe entre le corps et l'acte. On ne coupe pas les cheveux parce qu'il y a relation sexuelle, mais le fait de les tondre donne une dimension sexuelle à toutes les formes de collaboration. Dans chaque cas de femme tondue, on va supposer qu'elle a eu des relations sexuelles avec l'ennemi, même si ce n'est pas le cas.

Les prostituées ont été largement épargnées par la tonte. Pourquoi cette indulgence?

On considère à l'époque que les prostituées agissent ni par sentiment ni par engagement, mais uniquement par métier. Pendant la guerre, beaucoup de bordels ont été réquisitionnés par l'armée allemande. Les soldats constituaient une clientèle gigantesque. Il y avait donc une forme d'obligation. Dans mes recherches, je n'ai jamais trouvé de références à des descentes dans les bordels pour tondre des prostituées. Après la Libération, les maisons closes seront fermées. On s'en prendra surtout aux souteneurs et aux propriétaires, à qui l'on reprochera d'avoir gagné beaucoup d'argent avec les Allemands.

Selon vos estimations, 20 000 femmes ont été tondues dans toute la France, la plupart durant l'été 1944. Qui tirait les ficelles d'une opération de telle ampleur?

Je ne pense pas que des personnes aient tiré les ficelles. Ce châtiment, répandu alors dans toute l'Europe, a été tellement prémédité pendant l'Occupation, qu'au moment de la Libération, il s'est imposé à la population comme allant de soi. Les femmes savaient d'ailleurs souvent ce qui les attendait et certaines se sont cachées.

Les tontes se sont généralisées en 1944 dans un quasi consensus. Je n'ai trouvé ni manipulation ni organisation cachée derrière cela. A l'échelle de la France, il n'y a eu aucun ordre imposant la tonte des femmes collaboratrices. Dans certaines régions, toutefois, cela a été discuté. Dans le Languedoc, par exemple, les organisations de la Résistance, les préfets, le commissaire de la République, la police et la gendarmerie se sont mis d'accord sur cette punition.

On ne trouve pas de témoignage de tondeurs. Qui étaient-ils?

Ceux qui coupent les cheveux sont assez souvent les coiffeurs locaux, réquisitionnés ou volontaires. Cela peut être des résistants locaux. En tout cas des hommes. Dans une définition élargie, il faut ajouter tous ceux qui participent en riant, ceux qui crient, insultent, applaudissent: femmes, hommes, enfants. Ces spectateurs sont aussi des acteurs: ils amènent les femmes à la Résistance locale pour les faire tondre, ils les giflent, ils posent avec elles devant les photographes.

Les tondues, elles-mêmes, ont été très peu nombreuses à témoigner de leur drame, même tardivement. Pourquoi un tel silence?

C'est vrai que leur silence est frappant. Cela peut s'expliquer par la difficulté de cette génération à parler de sexualité. Mais aussi par le fait que ces femmes sont ballotées entre le statut de victime et de coupable. Pour les gens qui vivaient autour d'elles à l'époque, leur culpabilité ne faisait aucun doute. Mais leur humiliation a ensuite provoqué un sentiment de malaise. Les tondues sont devenues aussi des victimes. Ce double statut les a empêchées de parler.

Comment expliquez-vous ce retournement, du statut de coupable à celui de victime?

Après les tontes massives de l'été 1944, des voix se sont très vite élevées pour dire que ces agissements étaient indignes de la Résistance et de la France libérée. Il faut rappeler que les tontes ont eu lieu en période de forte crise, alors qu'on est encore en guerre. La Libération, ce n'est pas que des bals et des flonflons, mais aussi des combats, la peur du retour des Allemands. Il faut agir d'urgence. Dans un geste violent.

Un ou deux mois plus tard, on se rend compte du caractère dégradant de cette violence. L'une des premières condamnations vient de Paul Eluard, avec le poème «Comprenne qui voudra», qu'il écrit en août 1944, mais ne publie qu'en décembre. La critique se poursuivra durant l'après-guerre, par exemple avec le film «Hiroshima mon amour», qui met en scène une femme tondue comme symbole de la victime. Ou avec la chanson «La tondue» de Georges Brassens.

Si quelques hommes ont été rasés, la tonte était destinée essentiellement aux femmes. Pour vous, ce «châtiment sexué» était le symptôme d'une profonde crise entre hommes et femmes...

En 1944, l'année de la Libération, les femmes ont acquis le droit de vote en France. Je pense que si les hommes ont utilisé la violence de la tonte d'une manière si généralisée envers les femmes cette année-là, c'est aussi pour réaffirmer leur pouvoir sur le corps des femmes, au moment où elles obtenaient ce droit démocratique. Pareilles pratiques «viriles» se retrouvent d'ailleurs dans toute l'Europe de la première moitié du XXe siècle, à l'occasion de crises intenses, que ce soit lors de sorties de guerre, de guerres civiles ou de grandes grèves.
 

Les « tondues » de la France machiste

Dossier HISTOIRE VIVANTE - paru le 09.05.2008

(1) « La France virile - Des femmes tondues à la Libération ». Ed. Payot & Rivages, collection Petite bibliothèque Payot, 2004, 434 pages.

PROPOS RECUEILLIS PAR PASCAL FLEURY

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