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Publié par Philippe Poisson

Bücher et Meier, les espions suisses de 14-18

Entre 1914 et 1918, une dizaine d’Helvètes sont arrêtés puis condamnés en France pour espionnage au profit de l’Allemagne. Le conflit terminé, leur déportation en Guyane est ordonnée

1776 francs: tel est le prix que l’ambassade de Suisse en France doit rembourser au printemps 1935 à l’Administration pénitentiaire coloniale pour le trajet en bateau entre Cayenne et Le Havre, via Fort-de-France (Martinique) effectué par un des derniers «politiques» helvétiques rapatriés.

Libéré le 24 décembre 1934 à la faveur d’une grâce présidentielle de Noël, Louis Meier débarque trois semaines plus tard en métropole avec un passeport neuf frappé de la croix blanche, sur lequel figure son patronyme original, Robert Meyer. L’ambassadeur suisse à Paris, Alphonse Dunant, affairé à clore le chapitre de ces déportés de «la der des ders», a fait parvenir le précieux document au directeur du camp pénitentiaire des îles du Salut le 20 septembre 1934. L’ex-bagnard Meier revoit défiler ses douze ans d’exil et les visages de ses compagnons de déportation, qu’il ne reverra jamais plus: Henri Bücher de Zurich, Jules-Joseph Peruccio de Genève…

Le premier, ramené en septembre 1928 sur les navires Biskra puis Pérou, a rencontré à bord l’officier salutiste suisse Charles Péan dont l’ouvrage Terre de bagne a contribué à secouer les consciences et le gouvernement. Bücher, soutenu durant sa détention par l’Entraide protestante, lui a remis des lettres en langue allemande pour sa famille de Zurich avant d’échouer au Havre, d’où la police française, après avoir perdu sa trace, l’a de nouveau arrêté, puis envoyé purger la fin de sa peine à la centrale de Clairvaux, près de Paris, où il décédera. Son rapatriement, prématuré et mal organisé, sera suivi de tractations interminables entre le détenu helvétique et l’administration du bagne de Guyane pour récupérer ses effets personnels saisis lors de son arrestation, dont une montre et un bracelet. Lesquels lui seront finalement restitués.

Jules Peruccio, matricule 42 918 né le 9 avril 1893 à Sion, de nationalité suisse et italienne, était pour sa part domicilié à Genève au moment de son arrestation à Grenoble le 15 juin 1915. Il se trouve, au moment où le libéré Louis Meier atteint Le Havre, toujours en Guyane où il finit de purger ses dix ans de «déportation en enceinte fortifiée» et ses vingt ans d’interdiction de séjour. Peruccio a raté sa chance: une peine d’un an de réclusion supplémentaire lui a été infligée en avril 1921 pour avoir «perdu un grand couteau qui lui avait été confié pour son travail de cuisinier».

Louis Meier est celui sur lequel les archives coloniales consultées par Le Temps fournissent le plus d’informations, permettant de retracer la vie quotidienne, et les traitements différenciés dont a bénéficié, au bagne, la dizaine de Suisses arrêtés dans l’Hexagone durant le premier conflit mondial. Des «déportés» – et non transportés tels les droits communs – condamnés en cour martiale à la déportation pour «intelligence avec l’ennemi de l’Etat», soit espionnage au profit de l’Allemagne.

Accusations justifiées? Paranoïa d’une France en guerre vis-à-vis de citoyens helvétiques neutres et germanophones? Difficile d’y voir clair au regard des documents pénitentiaires, qui ne contiennent pas les attendus de leurs procès, conservés par les archives militaires et difficiles à obtenir.

Le cas Meier est, fait exceptionnel, résumé dans «l’exposé sommaire des faits qui ont motivé la condamnation à subir», maintenu par une agrafe rouillée au dos de son carnet de bagnard. Les voici: «Condamné le 27 juin 1918 par le Conseil de guerre du Mans à la peine de mort pour intelligence avec l’ennemi. A livré en 1916 au consul allemand de Zürich (Suisse) des renseignements sur le déplacement des troupes, du matériel et des navires en septembre 1915 à Bordeaux. A aussi fourni des renseignements de toute nature sur l’état des populations en France. Meier s’est ensuite de nouveau introduit sur le territoire français en mai 1917 sous la fausse qualité de déserteur suisse sur les indications du service d’espionnage allemand. Peine prononcée à l’unanimité des voix.»

Dès la fin des hostilités et la réouverture de l’Atlantique à la navigation, Henri Bücher et Louis Meier sont du même convoi en partance pour le bagne de Guyane. Arrivés le 22 avril 1922 au dépôt de forçats de l’île de Ré, d’où partent les bagnards deux fois par an depuis la création du territoire pénitentiaire, ils se retrouvent, quelques jours plus tard, dans les soutes du navire-prison La Martinière, transformées en geôles par des grilles amovibles.

Première escale à Cayenne. Le deuxième arrêt, aux îles du Salut situées en face de Kourou, est le bon. Après les formalités au camp de l’île Royale, où la villa du commandant domine l’embarcadère et la «piscine des bagnards», bras de mer protégé des requins par des blocs de pierre, les deux Suisses sont enchaînés dans un canot et convoyés au Diable, ce «tombeau de vivants qui dévore des vies», dixit Albert Londres.

La vie quotidienne sur cette île réservée aux «politiques» depuis Dreyfus? On la devine, à bord du catamaran qui nous conduit au plus près de ses rives aujourd’hui interdites d’accostage. Un caillou tropical. Les soubassements de briques des cases individuelles ou à plusieurs, serrées au pied d’une tour mirador détruite. On aperçoit, aux jumelles, les vestiges d’un pilier surmonté d’une poulie, d’où partait jadis un filin reliant l’île Royale pour acheminer les vivres par jour de tempête.

On ne travaillait pas à l’île du Diable. On végétait. On pourrissait. On y menait, de l’aveu de Louis Meier dans ses courriers censurés, «une vie absolument déprimante». Les plus habiles des bagnards y confectionnaient les «objets-souvenirs» dont raffolaient les colons et les surveillants, bois sculptés, tableaux en ailes de papillons ou… guillotines miniature. Entre les corvées de nettoyage et d’abattage des animaux pour le ravitaillement – à la grande joie des squales – le Diable résonnait du bruit des masses qui concassaient les pierres à la carrière de La Royale, ou des cris des «incorrigibles» reclus dans les cachots de l’île Saint-Joseph, le quartier de haute sécurité du bagne, fait de cellules en forme de cages à ciel ouvert, au-dessus desquelles patrouillent les matons.

Louis Meier y restera cinq ans. Car l’homme a su saisir sa chance. Le 8 octobre 1927, au motif que sa conduite ne laisse «rien à désirer» le chef de camp de l’île du Diable l’autorise à résider à Cayenne, pour rejoindre les forçats les mieux lotis: ceux mis au service de l’administration coloniale. «Discipliné, bon travailleur, sait bien écrire», note l’officier, en joignant une lettre de Meier dans laquelle ce dernier demande le versement d’une somme d’argent «versée par sa famille, avec le concours du maire de [sa] commune».

La décision est appliquée le 29 février 1928. Suivra, quelques mois plus tard, le tournant de la vie carcérale du bagnard. A Cayenne, en août de cette année-là, des émeutes suivent le décès suspect du populaire député anticolonialiste et aventurier Jean Galmot. Les tirailleurs sénégalais ramènent l’ordre à la baïonnette. Le Suisse ne cille pas et obéit.

Puis survient, le 30 septembre 1928, un incendie qui ravage le centre de la ville. Meier se distingue en aidant, avec d’autres forçats, «à circonscrire le désastre et à protéger deux immeubles contre les flammes». L’espion helvétique n’est plus considéré comme dangereux. La colonie l’emploie. Son statut est même meilleur que celui de bien des libérés, assignés à résidence perpétuelle en Guyane, réduits à l’état de clochards, abandonnés de tous. Reste à attendre. Le 23 février 1935, sur le quai du Havre, Louis Meier est libre. Redevenu citoyen suisse. Les documents pénitentiaires français ne permettent pas de savoir ce qu’il est devenu. Richard Werly

Bücher et Meier, les espions suisses de 14-18 - LeTemps.ch

 

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