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Publié par Philippe Poisson

 

Dégradation d’Ullmo (Toulon 1908)

 

La dégradation militaire d’Ullmo a eu lieu vendredi dernier, à huit heures du matin, sur la place Saint-Rock, à Toulon.

L’amiral Marquis en avait, depuis plusieurs jours, arrêté toutes les dispositions.

Les équipages de la flotte avaient fourni trois compagnies et les régiments coloniaux une compagnie chacun ; l’artillerie de forteresse et coloniale un peloton et une batterie. Les troupes éraient placées sous les ordres du capitaine de vaisseau Dutheuil de la Rochère. Les tambours et les clairons du IIIe de ligne firent les sonneries réglementaires.

Ullmo était au centre du carré, en face de la délégation d’officiers de tous grades, du sous-lieutenant au colonel et de l’aspirant au capitaine de vaisseau, placés sur deux rangs, la marine devant l’armée de terre et l’armée coloniale en arrière. Ce carré avait 50 mètres sur 75. Le plus ancien premier maître avait été désigné pour dégrader le traître.

Ullmo ignora jusqu’au dernier moment que la date de la dégradation était si rapproché. L’ex-enseigne Recoules, son compagnon de cellule, lui avait persuadé que la dégradation n’avait jamais lieu avant deux ou trois mois à compter du rejet du pourvoi et il n’en fut averti que lorsqu’on lui donna l’ordre de revêtir sa tenue. Un tailleur du 5e dépôt était venu chercher, à la prison, la casquette et la redingote du traître pour préparer les galons et les boutons à être arrachés facilement.

Aussitôt après la dégradation, Ullmo endossa des habits civils et fut conduit à la maison d’arrêt par la gendarmerie départementale.

Il s’y séjourna en attendant son transfert à l’Ile de Ré.

Article et gravure relevés dans le petit journal illustré du 21 juin 1908.

Prisons-Bagnes - Les archives de nos greniers - unBlog.fr

 

Rappel des faits

Ce triste scandale encore appelé l'affaire Ullmo, se sera déroulé en grande partie à Toulon, port de la Royale, ville de jeux, de filles et d'opium, entre le déplorable complot contre Dreyfus et la guerre de 1914. Pour l'amour d'une fille ensorceleuse par la magnificence d'un corps modelé dans l'éclat du rubis, au charme enjôleur enrichi des atours distingués de grande dame, le jeune officier de marine passera les deux tiers de sa vie, comme pensionnaire du bagne des îles du Salut.

La souvenance collective de cette mélancolique journée se sera embrumée au fil des années, mais restera encore des bribes de chicanes qui auront descendu le temps par les mémoires de certaines vieilles familles du pays. L'homme raconte ce qu'il a ouï-dire, que l'un comme l'autre tient de ses parents ou de ses grands parents, et que l'esplanade Saint Roch, avant la construction de l'actuelle et répugnante prison du même nom, habituellement réservée aux joueurs de boules, avait été pour ce jour, le témoin d'une bien malheureuse dégradation.

L'homme fut réveillé dès l'aube de ce vendredi 12 juin 1908, alors qu'il reposait d'une légère somnolence dans sa geôle de la prison maritime, située non loin de là. Son habit d'officier lui fut remis après qu'il eut absorbé, non sans amertume, le petit déjeuner quotidien. Ses yeux toujours gonflés et rougis par les larmes versées au cours des derniers mois, reflétaient la déprime et le désespoir...

L'intégralité de cet article est disponible en cliquant sur le lien ci-dessous

 

L'Affaire Ullmo - Amour, espionnage & bagne

genealogie.caffot.hartalrich.pagesperso-orang...

 

 

 

http://www.lecollectionneur.eu/uploaded/3-0-2506459936089368.jpg

Lison & Benjamin - Roman historique - Toulon, année 1907

Le calendrier mentait effrontément en affichant les premières années du siècle. Celui-ci ne devait naître seulement que quelques années plus tard dans la boue, l'horreur et le sang.

Pour l'heure, la ville vivait encore au beau temps des vieilles escadres, quand les navires de guerre s'appelaient le Gaulois, la Carabine, la Sarbacane, l'Estoc et la Mutine , quand il y avait toujours dans un café de Toulon un orchestre de femmes à costumes à brandebourgs et toques d'astrakan, raclant par habitude des ouvertures et de valses et osant avec le plaisir canaille des grandes audaces "matchiche". Elles étaient jeunes, souvent jolies, et allumaient des convoitises dans les yeux des clients.

Á deux pas de là, au Casino, chaque soir ou presque, et les beaux dimanches après-midi, une foule de cousettes, de petites bonnes et de frisettes allaient s'encanailler après les reines du demi-monde, des actrices et des danseuses. C'étaient souvent les mêmes. Elles les imitaient, parfois les supplantaient. Qu'elles se nommassent Claire d'Ortys, Gaby de Pulvis, Rose Pétrole, Marcelle Esther ou Jeanne de Rochefort, ces jeunes femmes étaient les reines de Toulon des temps des Gigolettes, des plaisirs et de l'opium. Si elles n'étaient pas toujours des "chromos de vertu" elles possédaient l'art merveilleux de créer l'illusion et de dominer des hommes qui ne demandaient pas autre chose.

Dans les bras d'une d'elles, "la belle Lison", le jeune enseigne de vaisseau Charles-Benjamin de Ullmo l'apprit un jour à ses dépens après avoir pour les beaux yeux de sa maîtresse, voulu trahir son pays.

Dans cet ouvrage particulièrement documenté attaché à restituer les évènements avec une grande précision historique, l'auteur vous entraîne dans le Toulon véritable du début du XXe siècle, dans l'intimité de personnages attachants ou cyniques, sur les pas de ses tristes héros.

L'affaire Ullmo naît et se développe ainsi peu à peu sous les yeux du lecteur jusqu'à son dramatique dénouement.

extraits du livre Lison et Benjamin

PROLOGUE

Addenda : Les parties du texte que le lecteur trouvera écrites en italique sont la reproduction de documents existants retrouvés dans les dossiers du procès.

Fallait-il croire et voir le monde français des années 1905-1907 comme celui tant vanté, tant chanté, de la Belle Époque ? Nous pourrons toujours discuter de la valeur d’un tel jugement. Pour ma part, j’estime, qu’il ne peut prétendre à un semblable titre de noblesse, car jamais une société, fût-elle de prospérité et de paix, ne put se vanter de vivre dans une imperfectible félicité. Ce monde-là était seulement celui d’une époque ni meilleure ni pire qu’une autre.

Un individu, une génération, peuvent toujours situer dans le temps, l’âge de leur insouciance, de leurs amours et de leurs plaisirs. Ils tiennent là leur belle époque. La nostalgie des temps enfuis, les embellissements d’une mémoire courtisane, peuvent décider de la fantaisie partiale des esprits, pas du raisonnable verdict de l’histoire. Seule, la sanglante boucherie humaine des sinistres années donna, aux yeux salis de ses survivants, la nostalgie merveilleuse des temps d’avant traduite dans ce jugement commun bien trop superficiel et irréfléchi. Ainsi naquit, après sa mort, la “Belle Époque.”

Ce moment faussement loué, ne pouvait s’entendre et se comprendre autrement qu’à travers le temps des épreuves, mais aussi en réaction à l’évolution accélérée des choses et des esprits, l’éternelle conséquence des chamboulements et des drames de l’histoire.

Car déjà, au début du siècle, on préparait la guerre. Si on ne prononçait pas ce mot terrible, elle était là, idée sournoise, tapie dans toutes les pensées, les calculs, les comportements. Elle planait, non pas de son sinistre vol lourd et noir au-dessus de nos vieilles villes et de nos belles campagnes, mais dans la bonhomie et l’activité sociale de la chose et de la gent militaires.

L’officier de ce début de siècle, malgré l’antimilitarisme et le pacifisme viscéraux d’une partie de l’élite républicaine, avait pris sa place dans la Nation comme étant le guide et le tuteur de notre jeunesse. Il prenait le relais de l’instituteur dans la grande mécanique de l’éducation sociale et patriotique. Ainsi, dans les très nombreuses villes de garnison, la caste des officiers menait la bonne société dans le choix de ses goûts et de ses aspirations. Le pioupiou même, l’ami Bidasse, cette figure légendaire des rues et des jardins publics, exerçait, auprès des braves gens et - paraît-il - des bonnes d’enfants, un attrait que le théâtre, le spectacle et la chanson, popularisaient dans le rôle du comique troupier.

La perspective d’un conflit était également dans la diplomatie où l’on ne parlait plus que d’alliances, d’ententes, de conférences et de conquêtes. L’esprit de revanche était partout. La perte de nos belles provinces de l’Est n’avait jamais été acceptée ; la France, celle des grandes cartes de Vidal de la Blache - la nostalgique tapisserie de nos murs d’écoles - paraissait comme amputée d’une partie d’elle-même. Le géographe n’omettait jamais, par un trait fin ou par un pointillé, de rappeler aux anciens et d’apprendre aux enfants que le différend nous opposant à nos voisins n’avait pas encore trouvé sa résolution. Une jeunesse née et élevée dans l’esprit de la revanche, ne pouvait pas, par le déploiement de cette autre carte, celle du monde tachée de grandes plaques roses de nos possessions coloniales, comprendre et se satisfaire de leur France intimement meurtrie.

Le puissant voisin ne faisait rien pour calmer les esprits. Son matamore de maître allait défier nos ambitions sur nos chasses gardées marocaines, allait fanfaronner à Tanger et nous attachait les mains à Algésiras ; il armait son pays, bâtissait des plans d’invasion, construisait une grande flotte de guerre, ne ratait aucune occasion de se gausser de nos défauts tandis qu’il entretenait une armée d’espions suçant notre moelle et épiant nos gestes. Il montrait un intérêt sans pareil pour notre marine qu’il estimait, malgré ses lacunes, trop puissante à son goût.

Il y avait aussi la guerre des idées, des mots, de l’intolérance et des gestes puérils que nous faisions à nous-mêmes. Le capitaine Dreyfus n’était pas encore réhabilité que le Gouvernement la déclarait à l’Église de France et consternait son bon peuple catholique suspect de sentiments antirépublicains. On se séparait, et ce divorce douloureux se terminait dans le ridicule des petites vengeances et des mesquineries des fameux inventaires. La troupe intervenait ; on protestait, expulsait, échangeait des coups et on infligeait des peines de correctionnelle dans des ambiances de condamnations capitales.

Le temps des haines fraternelles, celui du mépris des uns et de l’envie des autres, celui des égoïsmes, se perpétuait dans les drames humains, sociaux et sectaires. La crise viticole couvait et le midi bougeait ; le pays, confit dans un égoïsme viscéral refusait ses enfants ; le Juif, cet éternel bouc émissaire de tous les maux, demeurait l’étranger vorace même si souvent, sa race, sa famille, sa foi et son originalité se perdaient dans notre plus haute histoire. Il était paradoxalement envié et méprisé quand tout un esprit de xénophobie et d’antisémitisme entretenait, notamment dans les grands corps de l’État, la haine du Juif.

Vraiment, la France se satisfaisait avec plaisir des rancœurs, des préjugés et des passions dont elle aurait pu, dont elle aurait dû, faire l’économie. En politique, M. Clémenceau, après être devenu le premier policier de France, accaparait le Gouvernement. Sa marche vers l’ordre, dont il avait si longtemps combattu l’esprit, créait des tensions, des animosités parmi ses amis d’hier tandis que ses anciens adversaires se rapprochaient de lui.

Le pays, sous la présidence d’Armand Fallières, était prospère mais cette richesse reflétait très imparfaitement sa réalité sociale. Si les milieux d’affaires, la bourgeoisie dans son ensemble, bénéficiaient des avantages d’une production économique soutenue et d’une monnaie intangible, le salariat se développait au détriment du travailleur autonome. Avec lui, un prolétariat actif et revendicatif se créait, trouvait dans les principes de l’anarchie et du socialisme une unité de pensées et d’organisation. Les mineurs de Carmaux conscients de leur misère, arrêtaient le travail ; ceux de Courrières enterraient tristement sous un ciel de neige, leurs pauvres morts comme le noir symbole d’une condition ouvrière exposée et malheureuse. L’alcoolisme, la tuberculose, les taudis demeuraient encore le lot quotidien des classes populaires sous-alimentées tandis que la mécanisation naissante de l’agriculture et le morcellement des terres chassaient vers les villes un sous-prolétariat sans avenir.

Non ce n’était pas une belle époque.

***

Dans cette France, Toulon avait bien peu de choses à montrer mais tout était à voir. Sans architecture, sans style défini, sans édifice de marque, isolée du pays et hors de toute grande voie de communication, ville militaire jusqu’à la caricature, elle dégageait un charme qu’aucune sensibilité ne pouvait ignorer. Enfermée dans des fortifications, surveillée par une ceinture d’ouvrages militaires et débordant sur des quartiers populeux gris et pauvres, la ville, violente comme le mistral et la crudité de son ciel, douce et paresseuse comme les premiers flots sur ses rochers bruns, offrait jusqu’à l’exubérance à l’étranger, la vie passionnée de ses habitants, la chaleur méditerranéenne de ses ruelles colorées et de ses places faites du bonheur de la lumière et des ombres.

Dans le lot des grandes villes françaises de ces temps, elle atteignait pourtant péniblement les cent mille habitants. Hors les chantiers navals de son agglomération et son arsenal maritime, il n’y avait pas d’industrie lourde. Il n’y avait pas davantage de grandes administrations, pas de sièges sociaux, pas d’ouvertures sur l’intérieur du pays. Pour de sombres motifs historiques, la ville n’était même pas la préfecture de son département. Elle ne vivait que par et pour la Marine nationale et pour la colossale garnison entretenue dans ses magnifiques fortifications étoilées et basses, faites de bastions, de chicanes, d’escarpes, de fossés, de contrescarpes et de portes d’art de l’architecture militaire.

Si Marseille, la porte traditionnelle de l’Orient, était devenue depuis quelques années la riche capitale économique de la France coloniale, Toulon en était le pôle militaire et le lieu de repli d’une société aisée venue y trouver, sans trop de dépaysement, le milieu nostalgique de l’outre-mer qu’elle perpétuait dans ses habitudes, ses mondanités et ses vices. La ville était ainsi devenue la capitale française de l’opium, vice voluptueux et coûteux apprécié des rentiers fortunés, des retraités de haut vol et des officiers dans des fumeries ignorées par peu de gens, surtout pas par la Police frappée d’une volontaire cécité.

La nature et l’histoire avaient donné à Toulon, dès son origine, deux immenses atouts, deux véritables dons de Dieu : le site exceptionnel de sa rade et sa position dans l’éternelle Mare Nostrum. Rien ne pouvait être mieux dit à ce sujet que ce qu’écrivait le correspondant de “L’illustration”:

“(...) La rade de Toulon, dont la sûreté (...) est connue du monde entier. Les vagues foraines n’ont jamais franchi les promontoires boisés des pins qui la forment et, tandis que dans nos rades de l’Océan, les vaisseaux tanguent comme en pleine mer, ils sont aussi immobiles dans celle de Toulon, que les roches le sont sur ses bords radieux. L’étranger qui la visite est tenté de la prendre pour un lac. (...) À côté de ce chef-d’œuvre de la nature, les hommes devaient grouper les leurs. L’intention de Dieu était évidente. Il fallait que cet admirable golfe devînt le centre des grandes opérations maritimes de la France dans le midi, et qu’il jouât un rôle souverain dans les destinées des peuples méridionaux (...). Nos annales maritimes ne font mention que de deux expéditions mémorables auxquelles nos voiles victorieuses de la Méditerranée ne durent pas concourir : l’expédition d’Irlande et celle de Boulogne. La fortune ne les seconda pas. La tempête dispersa la première et la seconde ne sortit pas du port.”

La ville, éconduite par ses montagnes, cet admirable arc de cercle rocheux qui lui cachait la vue sur un Nord dont elle n’aurait pas voulu et n’aurait su que faire, se serrait autour de son port, la face dirigée vers le sud-ouest ensoleillé des belles fins de journée. Tous ses regards, toutes ses ouvertures, tous ses monuments se tournaient vers le port, vers cette rade fermée et magnifique d’où venait la vie donnée à toutes choses.

Ses rues de vieille Provence descendaient presque toutes vers la mer, reliées seulement entre elles par des boyaux étroits ou par des voies allant rejoindre l’autre point de vie de la cité, l’arsenal maritime et sa cour d’honneur, l’immense place d’Armes. Il avait fallu attendre la seconde partie du siècle précédent pour que la riche bourgeoisie repoussât les limites de la ville jusqu’aux premières pentes du Faron, le chapeau de Toulon, en un croisement rectiligne de rues élargies, bordées d’immeubles semblables à ceux dont la Capitale se dotait au même moment.

Sa race n’était que le résultat de diverses couches des populations fixées par l’histoire sur ce rivage. Depuis la nuit des temps, des Grecs de l’antique Phocée, des marchands Romains, des Ligures, des Barbaresques même, s’étaient établis sur la côte ou dans cette basse Provence, pays de la vigne et de l’olivier, que les hautes collines boisées des Maures et l’éperon de la Sainte-Baume n’avaient pu séparer de la mer.

Plus tard, bien plus tard et jusqu’à ces jours, des paysans des extrêmes limes de l’Auvergne, des Cévenols, des Pyrénéens tournés vers notre côte, des Alpins venus des hautes vallées de la Durance et de l’Ubaye, des Bretons, des Corses, d’autres encore, précédèrent ou accompagnèrent une immigration étrangère, essentiellement italienne ou plus exactement piémontaise. Mais tous ces gens-là donnaient à leur nouvelle patrie des Toulonnais solides, un peu hâbleurs mais durs et débrouillards, parce que l’on ne vivait pas seulement de soleil. Toulon était le creuset dans lequel - qu’importait le minerai apporté - on coulait une race de femmes et d’hommes n’ayant d’autre vision que “la villo, la Provenço emai la Franço.”

La ville vivait de la mer sous ses formes diverses : le commerce, la pêche, les travaux et les chantiers du port et de la Marine. Elle vivait aussi d’une petite industrie métallurgique faite de nombreux petits ateliers installés dans la vallée des Dardennes, où l’on tournait les boulons, les rivets, les petites pièces d’accastillage pour l’arsenal et la construction navale.

Une activité rustique et traditionnelle, le plus souvent installée en pleine ville, naissait des huileries et des savonneries, ainsi que le commerce et la transformation artisanale du blé que les plaines de l’arrière pays donnaient encore avant l’extension insensée de la vigne. Il n’était pas rare que l’on exploitât, dans le cercle étroit de la famille, les quelques oliviers du bas-Faron ou les vignes de Lamalgue et que l’on élevât quelques troupeaux de moutons et de chèvres accrochés à la lande de la Rode ou sur les fortifications pour y trouver une herbe rare, maigre et dure. On entretenait souvent, même dans la densité des ruelles les plus obscures, auprès de l’âne ou du mulet travailleur, une ou deux biques, que l’on aimait pour leur lait et pour elles-mêmes, car chacun savait trouver dans ce bel animal, le plus doux et le plus intelligent de la création.

Si la ville de Toulon savait être pastorale, elle était également dévote et républicaine tout à la fois, forte de ses traditions, de son goût tapageur pour la vie publique et fière avant toute choses de son accent semblable à nul autre, ni à celui de Marseille, ni à celui des campagnes.

La cité avait aussi une aristocratie faite de l’esprit de ses anciens consuls et des profits du commerce. Elle avait surtout une caste aristocratique, ou prise pour telle. C’était le haut gratin de la Marine que la Bretagne et les grandes villes envoyaient par rotations planifiées. Beaucoup de ces gens-là n’oubliaient pas, après leur séjour, cette ville et ils y retournaient à la fin de leurs activités pour vivre le temps de leur retraite en investissant les quartiers du littoral et les proches villages du bord de mer. D’autres voyaient seulement en elle le temps d’une carrière, dans une ville de garnison où l’esprit, la chaleur des habitants, leur bonhomie, leurs expressions gestuelles, n’étaient que mollesse et paresse. Ils y voyaient un port où l’on expédiait en quelques mois un commandement à la mer, où le naturel était un indigène évolué, à peine mieux estimé que l’homme en burnous, en boubou ou en khé-quan de là-bas.

Toulon avait aussi ses plaies. C’était la saleté et le laisser-aller habituels des rues du Midi, ses quartiers chauds et bruyants, et surtout la prostitution que le “quartier réservé” était censé circonscrire et surveiller. C’était des gens de tout poil, des souteneurs italiens et corses pour la plupart ; un éventail du demi-monde très élargi allant de la pierreuse rongée par la syphilis et la tuberculose, à la femme “entretenue” par les plus riches officiers et les gens de l’argent.

 

Dans cette ville, parmi le grand et le petit monde, éclata à l’automne 1907, ce qui fut convenu d’appeler “l’affaire Ullmo”.

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Si de nos jours le nom de Ullmo éveille bien peu d’échos, il en fut tout autrement en ces temps car la révélation de l’affaire résonna comme un immense coup de canon dans la France entière. Elle émut son gouvernement, franchit ses frontières et mit sous pression les chancelleries, fit réagir l’état-major allemand, le cabinet et la cour du Kaiser lui-même, comme il fut dit alors.

Il faut bien savoir que l’affaire Ullmo arrivait sur les brisées de l’affaire Dreyfus et que la perspective d’un nouveau psychodrame français n’était pas à écarter. En fait, l’affaire se vida rapidement de toute son intensité dramatique nationale pour se révéler, a priori l’aventure folle d’un individu dépassé par son geste.

Était-ce suffisant pour la classer définitivement dans les archives du temps ?

La question demeure posée, car si son influence historique et sa prise sur les événements ont été reconnues nulles, l’affaire Ullmo fut un drame individuel inscrit dans les mœurs d’une époque dont elle fut le reflet. C’est à ce titre qu’elle garde aujourd’hui son sens. Les demi-mondaines sous leur aspect d’alors ont disparu ; les officiers ont perdu leur intérêt de modèle social, mais les femmes et les hommes, en changeant d’oripeaux, en modifiant leur apparence, leur vocabulaire, les rites sociaux de leurs passions et de leurs amours, sont demeurés dans leur profondeur humaine semblables à ceux de ces temps : le complexe croisement de Dieu et du diable.

Malgré le sinistre et incroyable gâchis d’une vie, il conviendra de voir dans l’histoire de Charles-Benjamin Ullmo, celle d’un homme d’une apparente et affligeante platitude de caractère d’où naîtront le chemin sinueux d’une passionnelle spiritualité et la tragique issue d’une destinée d’exception.

***

Bernard SOULHOL    

Dans cet ouvrage particulièrement documenté attaché à restituer les évènements avec une grande précision historique, l'auteur vous entraîne dans le Toulon véritable du début du XXe siècle, dans l'intimité de personnages attachants ou cyniques, sur les pas de ses tristes héros.

Bernard SOULHOL - Toulonnais de naissance avec une enfance et une adolescence passées du côté du Mourillon, Bernard Soulhol est imprégné par la culture locale au plus profond de lui-même. Témoin privilégié de l’évolution de ce quartier représentatif de la ville, il s’est attaché à travers ses romans à faire revivre certaines périodes marquantes de l’histoire de la capitale du Var. Avec "Lison et Benjamin", il revient sur l’affaire Ullmo qui défraya la chronique en son temps. Ses ouvrages suivants s’inscriront dans cette continuité avec notamment "La balance et la croix" et les "Ombres de la maison Laure". Dans ce dernier livre il relate un fait qui amena à la fin du XIXème siècle le plus jeune maire en exercice que jamais la ville n’eut, achever sa carrière politique devant un tribunal d’assises. Particulièrement bien documenté, l’auteur retranscrit dans un style recherché et agréable les réalités des époques évoquées. Les amoureux de Toulon ou simplement des belles lettres seront conquis par les textes de Bernard Soulhol surtout en ne perdant pas de vue que tous les événements relatés ne sont pas le fruit de son imagination mais bel et bien réels. -

 

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