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Publié par Philippe Poisson

Georges Delay, le « Papillon » helvétique du bagne de Guyane

Voleur, contrebandier, Georges Delay n’eut de cesse de s’évader du bagne où il fut expédié par la Cour d’assises de l’Ain en juillet 1907. Repris à chaque fois, ce forcené de la cavale mourut lui aussi à l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni

Georges Delay n’a pas survécu au bagne. Les archives suisses, pourtant, pouvaient laisser espérer le contraire. Jusqu’en octobre 1916, l’ambassade helvétique à Paris, tout en informant la famille de ce contrebandier natif d’Yverdon d’abandonner tout espoir de le revoir car «il ne sera pas autorisé à quitter la Guyane», confirme qu’il est encore en vie. Puis, comme l’écrit en septembre 1983 Olivier Grivat dans sa série de reportages, «toute trace du bagnard Delay est perdue». Et notre confrère de s’interroger: «Notre forçat vaudois avait peut-être réussi une bonne fois sa troisième tentative d’évasion et recommencé sa vie. Au Brésil ou au Venezuela…»

Le Temps peut, trente ans après, apporter une réponse définitive. Georges Delay, né le 21 août 1866, fils de Louis Delay et Louise Lügenbuhl, alors répertoriés au 2, rue du Pré, non loin de la gare d’Yverdon-les-Bains, est mort à l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni le 2 novembre 1918. Soit dix ans après son débarquement du Ville de Saint-Nazaire.

Pas de cavale ultime pour ce dur à cuire, seize fois interpellé en Suisse, privé de ses droits civiques, domicilié à Coupy-Vanchy près de Bellegarde, arrêté à Pontarlier pour contrebande, puis condamné à cinq ans de travaux forcés le 9 juillet 1907 par la Cour d’assises de l’Ain pour faits de contrebande et vols.

Pas d’épopée similaire à celle des évadés célèbres: l’Italien Carlo di Rudio, envoyé au bagne en 1859 pour avoir participé à un attentat contre Napoléon III et qui, au terme d’une folle échappée, se retrouvera officier du 7e régiment de cavalerie américain du général Custer; le médecin savoyard Pierre Bougrat, déporté en 1927 pour meurtre et dont l’évasion, en août 1928, se terminera au Venezuela où il deviendra une personnalité reconnue; René Belbenoit, l’auteur de La Guillotine sèche , parvenu à s’enfuir de l’île du Diable en 1935 après quatre tentatives d’évasion… Et bien sûr Henri Charrière alias Papillon (lire ci-contre) dont la légende plane pour toujours sur les ruines des camps de «transportés».

Delay, pourtant, aura plusieurs fois tenté de fausser compagnie aux surveillants et de déjouer les traques des «marrons», les descendants d’esclaves fugitifs payés par l’administration pénitentiaire pour ramener les fuyards morts ou vifs. Coupable d’un délit mineur au vu des critères du bagne, le Suisse profite d’abord d’une affectation privilégiée à la distillerie du territoire pénitentiaire, sis sur les bords de la crique (rivière) Balaté, sur la commune de Saint-Maurice, entre Saint-Laurent et Saint-Jean-du-Maroni. Réceptionner les cannes à sucre cultivées par les libérés devenus «concessionnaires», surveiller les alambics, puis embouteiller le rhum, lui donne de sérieux avantages.

En 2015, les ruines de la rhumerie se trouvent près d’une scierie, en bordure de l’actuelle distillerie «La Belle Cabresse», au fond d’un terrain promis à un hypermarché Carrefour. Mais il suffit de s’engager au milieu des pierres, des amas de briques, des hautes herbes, pour comprendre ce que Delay avait échafaudé.

La veille de Noël 1908, lui et trois compagnons cachent un radeau de bambous sur la crique Balaté. Silence. Nuit tropicale. La pirogue de fortune s’enfonce dans la mangrove vers la Guyane hollandaise (l’actuel Suriname), sur la rive opposée du Maroni. Accostage réussi. Un mois et demi durant, le fuyard déjoue les barrages, et finit par atteindre Paramaribo, la capitale du territoire, passage obligé vers Port of Spain sur l’île de Trinité-et-Tobago, où des réseaux d’anciens bagnards procurent, moyennant finance, faux papiers et embarquement sur les cargos de passage. Le 17 mars 1909, dans un rapport que Le Temps a retrouvé, l’administration coloniale française relate son itinéraire, à la suite sans doute de ses aveux. Car Paramaribo est la dernière halte. Delay n’a plus rien dans son «plan», cette capsule d’aluminium poli dans laquelle les bagnards cachent leur pécule au plus profond d’eux-mêmes. Un matelot le dénonce. «La police hollandaise l’a raccompagné à la frontière le 11 février», lit-on sous la plume du chef de centre de Saint-Laurent. Une comparution devant le Tribunal maritime spécial, qui se réunit chaque six mois sans autre défenseur qu’un surveillant commis d’office, se solde par une nouvelle condamnation à deux ans supplémentaires de travaux forcés.

Delay ne se décourage pas. Il va désormais jouer sur les deux tableaux. «Je me suis évadé dans un moment d’abandon et je ressens un sincère repentir. Que Monsieur le directeur me pardonne», écrit-il au patron de la rhumerie. A-t-il conservé sur place des complicités? Le voilà réembauché, mais affecté au convoyage des chargements d’alcool, bien plus surveillé. Le natif d’Yverdon écrit aussi à sa famille pour la prévenir qu’il sera libérable au mois d’octobre 1916, et sollicite l’aide de son frère pour prévenir la «légation» (ambassade) de Suisse à Paris. «Nous avons fait les démarches nécessaires. Nous savons que tu te repens de tes folies passées», répond son cadet, dans une lettre qu’il sait lue par la censure. Delay fait profil bas. Il brandit sa peine, inférieure à huit ans – seuil au-delà duquel la relégation en Guyane est perpétuelle – comme un brevet de bonne conduite.

Sauf que la «belle» est une drogue dure. Surtout quand les «transportés» autorisés à circuler, comme notre matricule 36426, nouent des contacts à l’extérieur. Résultat: une nouvelle tentative d’évasion en août 1910. La jungle l’avale. Puis après plusieurs jours d’errance, un coup de feu claque: un groupe de Saramaca, les plus redoutés des «marrons» encercle le Vaudois. Retour au Tribunal spécial, situé dans le quartier disciplinaire du camp de la transportation, où ses vestiges restent visibles. Deux années de plus de travaux forcés, soit neuf ans au total, assortis d’une obligation de résidence dans la colonie. Le retour à Yverdon vire au mirage.

On sent l’homme blessé. Aux aguets. Dans son dossier pénitentiaire, les billets de punition sont nombreux. Son affectation à la carrière de pierres – un enfer comparé à la distillerie – prouve que les surveillants l’ont dans le collimateur. Huit jours de cellule d’isolement en décembre 1911 en raison de sa «mauvaise volonté à exécuter les ordres». Delay est désormais un transporté de «première catégorie», logé avec les criminels et traité comme tel. Quinze jours de cachot pour ne pas avoir répondu à l’appel et avoir «rôdé» autour des concessions le 11 juillet 1912. Une vingtaine de rapports d’absence. Plusieurs passages en commission disciplinaire.

Le voici même renvoyé de nouveau, pour cette dernière affaire, qualifiée d’évasion par un gardien, devant l’expéditive justice pénitentiaire. Le coup de grâce? Non. Miracle ou nouveau coup de pouce d’une «relation», Delay est cette fois acquitté. Mieux: sa peine sera plus tard réduite. Il devient libérable le 14 juin 1928. Trop tard. Le Papillon helvétique meurt une semaine avant la fin de la Première Guerre mondiale. Richard Werly

Georges Delay, le «Papillon» helvétique du bagne de Guyane

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