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Publié par Philippe Poisson

Gestapo : "Les dossiers les plus intéressants ont disparu"

Fonds incomplet, dossiers éparpillés, accès entravé… Les historiens se battent pour étudier sereinement les coulisses de l'Occupation. Interview croisée.

Publié le | Le Point.fr

Le Point : Où se trouvent les archives des services allemands en France ?

Thomas Fontaine* : Il n'y a pas d'archives en tant que telles. C'est un fonds extraordinairement éclaté, qui a subi plusieurs préjudices. Les dossiers les plus intéressants ont disparu. Avant même le Débarquement de juin 1944, les cadres de la Gestapo à Berlin ont demandé que les dossiers des « résistants dangereux » en France soient refermés et rapatriés en Allemagne. Ces « résistants dangereux », pour les Allemands, ce sont d'abord les FTP [Francs-tireurs et partisans, NDLR] communistes, des chefs de l'Armée secrète, les cadres des réseaux de renseignements. C'est ainsi que le dossier du procès Manouchian, les membres de l'Affiche rouge, a disparu. Idem, pas de dossier Brossolette ou Moulin, même si j'ai pu avoir la preuve qu'au départ les services allemands avaient pris la décision de juger en France occupée, devant un tribunal militaire, une partie des personnes arrêtées à Caluire et au métro Rue-de-la-Pompe, à commencer par le général Delestraint, le chef de l'Armée secrète. Mais Moulin, lui, avait déjà été déporté, car réclamé illico par Berlin. Il faut préciser aussi qu'en février 1945 un bombardement, probablement allié, a détruit à Berlin une grande partie des archives de la Gestapo de Paris. Si vous allez aujourd'hui faire des recherches là-bas, le fonds Frankreich se résume à quatre ou cinq cartons, même si vous pouvez trouver plusieurs éléments dans d'autres fonds, dont celui de Himmler.

Gilles Morin** : Par ailleurs, en août 1944, une partie a été brûlée lors du départ de France des Allemands. À la Libération, certains groupes, assez isolés, souvent communistes, se sont rendus immédiatement dans les lieux stratégiques. Ainsi, au 11, rue des Saussaies, un des sièges de la Gestapo parisienne avec le 84, avenue Foch, des FTP ont enfoncé les portes, saisissant de leur propre chef des dossiers qui ont filé dans les archives du PC où, depuis, on a souvent opposé un silence ferme aux demandes des historiens. À l'arrivée des hommes de la police judiciaire, il n'y avait plus rien dans les officines collabos. De même au Lutetia, siège de l'Abwehr, le renseignement de l'armée allemande, un commando FTP a ramassé les dossiers de la section III de ce service avant que les Allemands n'aient le temps de les emporter. Rue Lauriston, siège de la Carlingue, la bande Bonny-Lafont, souvent baptisée la Gestapo française, des éléments de la 2e DB ont constaté à leur arrivée que les lieux avaient été dévastés et qu'en particulier le fichier « adhérents » avait disparu.

Des dossiers ont-ils pu tout de même être récupérés et classés ?

G. M. : À la Libération, les services qui s'occupaient de l'épuration pour la collaboration économique ont pu mettre la main sur les documents de la section III de la Gestapo chargée de ce secteur. Ils ont été versés au dépôt d'archives de Bercy (CAEF, ministère de l'Économie et des Finances) qui se trouve en Seine-et-Marne. Ensuite vous avez les Archives nationales (cote AJ pour la Résistance, AJ 25, 26, pour les meurtres commis par les miliciens).

T. F. : Aux Archives nationales, vous avez également la cote Z6 consacrée à la cour de justice du département de la Seine. Elle englobe de très nombreux procès de l'épuration, c'est une mine pour connaître l'activité des miliciens et de la Gestapo. La cote AJ40 concerne les archives militaires allemandes saisies. Contrairement à ce qu'on a pu dire, la Wehrmacht et la Gestapo ont travaillé ensemble de manière fructueuse. Leurs échanges furent nombreux. Les militaires allemands, par tradition, ont moins détruit leurs dossiers lors de leur départ et le Haut Commandement français en Allemagne en a beaucoup retrouvé après 1945. Par ailleurs, une convention entre les alliés prévoyait, dans l'optique de la recherche des criminels de guerre, que les États-Unis ou la Grande-Bretagne, par exemple, verseraient à la France les pièces concernant des Allemands ayant œuvré dans l'Hexagone. Si une action juridique était ouverte, les dossiers se retrouvent au Blanc, dans l'Indre, au dépôt central des archives de la justice militaire française. Après avoir été quasi inaccessible, Le Blanc n'est ouvert qu'à un chercheur par jour, voire par semaine, et il est interdit de photographier. C'est un lieu extrêmement riche. Vous y trouvez par exemple les débriefings des deux patrons de la Gestapo en France, Carl Oberg et Helmut Knochen, arrêtés en 1945 et jugés en France en 1954.

G. M. : Autre endroit stratégique : la préfecture de police (Cote GA et 77W pour les dossiers des RG, BA et 1W pour les archives du cabinet du préfet de police, JB pour les dossiers de justice ou KB pour les poursuites contre les policiers, par exemple). À noter que, durant la guerre, des hommes de la Gestapo française de la rue Lauriston venaient racheter ou emporter afin de les détruire leurs propres dossiers à la préfecture de police où un certain Müller, qui dirigeait un service de coordination, avait tout pouvoir de vendre les dossiers compromettants. Quelques commissaires, après la Libération, se sont aussi enfuis avec des dossiers pour entamer un intense trafic de « papiers ». Mais l'un des endroits le plus riches demeure le Service historique de la défense (SHD), basé à Vincennes. Le SHD a reçu les archives de la DGSE, qui comprenaient les fonds des services secrets spéciaux français. Un vrai trésor de guerre. On y trouve en particulier la moitié des archives du Bureau central de renseignement et d'action de la France libre, qui a saisi dans les jours suivant la Libération un certain nombre de dossiers allemands. L'autre partie de ce fonds étant aux Archives nationales. Par ailleurs, on vient d'y verser ce qu'on appelle le fonds d'Alger, autrement dit les dossiers des services secrets vichyssois, ralliés au général Giraud à Alger.

T. F. : Ces dernières années, des fonds concernant les tribunaux militaires allemands pendant la guerre ont été retrouvés au SHD et aux Archives nationales. On y découvre, lorsqu'ils n'ont pas été détruits, les procès des résistants gaullistes et de certains FTP. Dans les fonds de la division des archives des victimes des conflits contemporains au SHD à Caen, vous trouverez ainsi toutes les pièces du procès dit de Nantes, le plus grand procès de toute la guerre en nombre de victimes, d'abord mené par la justice française, puis la justice militaire allemande, qui a condamné 37 FTP à mort en 1942, soit l'essentiel du réseau de la Loire-Inférieure et du Grand Ouest.

G. M. : Enfin, les archives départementales ne sont pas à négliger : elles comportent les procès-verbaux de l'épuration où les agents des services allemands ont témoigné, décrivant parfois en détail l'activité de la Gestapo dans le département. Par ailleurs, en Allemagne, les archives militaires, à Fribourg, contiennent d'innombrables dossiers de la Gestapo.

Qu'attendez-vous de la nouvelle circulaire ?

G. M. : Premièrement un accès enfin libre aux archives de la Seconde Guerre mondiale, déjà ouvertes dans le monde anglo-saxon et dans les anciens pays de l'Est. Deuxièmement, considérer les chercheurs et citoyens comme responsables, la justice pouvant se saisir d'éventuels débordements, sachant qu'il n'y a eu aucun procès depuis l'affaire Papon, il y a bientôt vingt ans, et non plus comme des enfants sur qui les archivistes et les ministères doivent veiller, voire d'éventuels délinquants. En clair, une démarche citoyenne qui libère les archivistes d'un rôle qui n'est pas le leur et permette à la recherche française d'avancer sur l'histoire douloureuse de notre pays et de l'Europe.

* Docteur en histoire, coauteur avec Denis Peschanski de La Collaboration, 1940-1945, Vichy-Paris-Berlin (Tallandier), cocommissaire de l'exposition du même nom aux Archives nationales.** Chercheur au Centre d'histoire sociale du XXe siècle. Spécialiste de l'histoire du PS et du RNP.

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