Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Philippe Poisson

Il faut tuer de Gaulle
Il faut tuer de Gaulle

Dès son adolescence hongroise, Lajos Marton rejette avec dégoût le régime communiste, l'occupation soviétique et le Pacte de Varsovie. Officier de l'état-major, il s'engage, de l'autre côté du rideau de fer, dans une romanesque histoire d'espionnage avant de prendre part, en octobre 1956, aux côtés des opposants à l'intervention soviétique, aux combats de Budapest.

Réfugié dans une France bouleversée par le drame algérien, lajos Marton noue des contacts avec l'armée et les milieux du renseignement. C'est dans ces conditions qu'il participe en mai 1958 à l'opération Résurrection, prévue pour mettre de Gaulle au pouvoir.

Mais, après le putsch d'Alger en avril 1961, Lajos Marton, déçu par l'attitude du général, rejoint les rangs de l'OAS. C'est décidé : il faut tuer de Gaulle. Le lieutenant-colonel Bastien-Thiry lui demande de participer à l'opération Charlotte-Corday. Son rôle ? Ouvrir le feu sur la DS du président de la République. A la suite de plusieurs tentatives infructueuses, l'opération est fixée au 22 août 1962, au Petit-Clamart...

Après quarante ans de silence, le " tireur d'élite au visage d'ange " du commando Charlotte-Corday livre enfin tous les secrets de l'attentat et des réseaux de l'OAS.

Pilote de chasse né en 1932 à Budapest, Lajos Marton fut condamné à mort pour avoir, le 22 août 1962, au Petit-Clamart, ouvert le feu sur le général de Gaulle.

 

- EXTRAITS -

Le complot

 

Je n'ai pas mis longtemps à rejoindre les rangs de l'OAS. Les choses se sont faites naturellement, logiquement. Pour les mêmes raisons qui m'avaient amené à refuser de signer les mensonges de l'occupant stalinien, à prendre le parti de l'OTAN contre le pacte de Varsovie, à participer à l'opération Résurrection. Je suis anticommuniste et je n'ai pas changé de position. C'est de Gaulle qui a changé. Il a trahi ceux qui l'ont mis au pouvoir et le voilà maintenant qui lâche l'Algérie, négocie avec le FLN et s'allie avec Moscou. C'est un traître et tout traître mérite la mort.

Mon contact OAS à Paris est le général E.D.

A l'automne 1961, au cours de l'une de nos rencontres habituelles, comme je lui indique que je viens de faire un stage parachutiste à La Ferté-Gaucher et que je me sens prêt pour l'action, il lâche :

- Ça tombe bien que vous gardiez la forme. Il y a des opérations très importantes en préparation. Ne me demandez pas quoi.

- Alors quand, mon général ?

- D'ici quelques mois, je vous ferai prévenir.

Au moment où je suis déjà levé pour le quitter, il me rappelle :

- Ah ! j'allais oublier. Il vous faudra un nom de guerre.

Le Monde est étalé sur son bureau, j'y jette un coup d'oeil furtif. Un papier parle de la guerre d'Indochine, du colonel parachutiste Langlais.

Ce sera Langlais, mon général. Jean-Louis Langlais.

[...] Au même moment - et tandis que se préparent les accords d'Évian - l'un des dirigeants de l'OAS reçoit un message assez surprenant : pour des raisons extrêmement graves et confidentielles, un contrôleur général de la police nationale désire le rencontrer.

Ce dirigeant en réfère à André Canal, dit Le Monocle, l'un des chefs de Mission III qui lui conseille d'accepter mais à condition de se faire accompagner d'une protection discrète et puissamment armée.

Le rendez-vous est pris à Montrouge, avenue Aristide-Briand, dans un restaurant situé à proximité de la nationale 20. A l'heure convenue, un homme ordinaire, âgé d'une cinquantaine d'années, entre dans le restaurant. Il avance pour se présenter :

- Bonjour, je suis le contrôleur général de la police Jacques Cantelaube, chargé de la protection du président de la République.

D'abord, il parle de sa famille puis déclare à brûle-pourpoint :

- Je préfère être direct. Je sais que vous voulez tuer de Gaulle et je peux vous aider. C'est pour ça que je suis venu.

- Et à supposer que nous voulions tuer de Gaulle, pourquoi feriez-vous ça ?

- Parce que je partage vos idées.

Et qu'est-ce qui me le prouve ?

- A l'Elysée, vous savez, nous recevons beaucoup de dénonciations, notamment, par téléphone. Lorsque ça arrive, je fais procéder à une vérification et, si la dénonciation est fondée, au lieu de faire arrêter les personnes impliquées, à chaque fois je les fais prévenir.

A l'appui de ses dires, Cantelaube cite alors plusieurs cas où, incontestablement, nos amis ne devaient leur salut qu'à une mystérieuse intervention.

- Et que pensez-vous pouvoir faire pour nous aider ?

- Je peux vous fournir tous les renseignements que vous voulez sur les déplacements et les habitudes de votre cible.

- Par exemple ?

Cantelaube commence alors à décrire en détail la composition habituelle du cortège présidentiel et il ajoute :

- D'ailleurs quelquefois, je fais moi-même partie de l'escorte.

Et si c'était le cas au moment de l'attentat ?

- Ça ne me gênerait pas.

- Qu'est-ce qui ne vous gênerait pas ?

- Que vous tireriez ce jour-là.

[...] La rencontre a lieu au Trocadéro : je rencontre Christian, Gérard * et Alain (* Alias Debussy). En plus, il y a le chef de groupe : Jean-Claude** (** De son vrai nom Armand Belvisi). C'est l'un des hommes de l'attentat manqué contre de Gaulle à Pont-sur-Seine. La présence de Jean-Claude et de ces trois hommes aguerris ne laisse aucun doute dans mon esprit : me voilà dans la meilleure équipe de l'OAS.

Je donne mes coordonnées. Tranquillement, Jean-Claude note tout dans un calepin.

- Vous mettez mon vrai nom ?

- J'utilise un code, soyez tranquille !

L'OAS étant très cloisonnée, Jean-Claude sera à présent mon unique contact et je dépendrai directement de lui.

[...] - Merci, messieurs. Maintenant, répétez après moi : je jure de garder le secret absolu, de lutter courageusement dans l'honneur et la fidélité.

- Je le jure ! répètent les hommes d'une seule voix. Max garde un moment le silence puis reprend la parole :

- Eh bien, l'opération décidée par le commandement suprême de l'OAS s'appelle Charlotte-Corday.

[...] Pas d'objections ?

Un long silence. Tout le monde approuve. Il faut tuer de Gaulle.

[...] - Nous agirons pendant ses déplacements. Nous disposons d'un réseau de surveillance, avec des agents au plus haut niveau et sur tous les itinéraires possibles. depuis l'attentat de Pont-sur-Seine, de Gaulle évite les longs trajets en voiture. Ses mouvements les plus prévisibles ont lieu entre l'Elysée et Colombey-les-Deux-Églises, dans la Haute-Marne, où se trouve sa résidence privée. Pour se rendre là-bas il passe par Villacoublay, d'où il prend l'avion jusqu'à Saint-Dizier. Donc, nous devons attaquer soit entre l'Elysée et l'aérodrome de Villacoublay, soit entre l'aérodrome de Saint-Dizier et Colombey.

Max s'approche de la table et s'empare des modèles réduits qu'il déplace au fur et à mesure de son exposé.

- Notre commando sera composé de trois véhicules : une camionnette et deux voitures.

- Quel sera l'armement ? demande une voix décidée.

- Armes automatiques, pistolets, grenades offensives et incendiaires, explosifs. La disposition du commando dépendra de la configuration des lieux et des renseignements de dernière minute.

Au printemps de 1962, une série d'arrestations spectaculaires interviennent en Algérie qui décapitent l'OAS : le 25 mars, Jouhaud a été arrêté à Oran. Le 7 avril, c'est au tour du lieutenant Degueldre, le célèbre chef des commandos Delta. Le 20 avril, le jour même de mon rendez-vous rue de Sontay, c'est le général Salan, chef suprême de l'OAS et son adjoint, le capitaine Jean Ferrandi, qui sont interpellés. Le 5 mai, Le Monocle se fera prendre à Paris. Tous risquent la mort.

Ces arrestations, au lieu de nous décourager, ne font que nous déterminer davantage. Bientôt, nous sommes opérationnels.

[...] Le 28 mai 1962, Jean-Claude m'appelle : état d'alerte. Nous attendons pendant une heure. Mais de Gaulle a changé de route. Nous nous séparons.

Jean-Claude me recontacte le même jour : nouvelle alerte. Cette fois, le commando se regroupe dans les cafés qui entourent la station de métro Porte d'Orléans. Les véhicules sont garés tout près. [...]

Charlotte-Corday

 

Le lundi 20 août 1962, chacun d'entre nous est prévenu que de Gaulle va interrompre ses vacances de Colombey-les-Deux-Églises pour revenir à Paris présider le conseil des ministres qui se tiendra le mercredi 22 août dans l'après-midi. Il se peut qu'il rentre la veille. Nous serons donc en état d'alerte dès le mardi 21.

Le commando se regroupe à Meudon, dans l'appartement de Monique Bertin, au troisième étage du 2, avenue Victor-Hugo. Nous montons par petits groupes à intervalles de quelques minutes. Nos voitures, la camionnette Peugeot 403, l'estafette Renault jaune et l'ID 19 bleue, sont garées en bas.

Nous avons du temps devant nous. Le conseil des ministres sera probablement assez long puisque l'ordre du jour porte justement sur la lutte contre l'OAS. Tout un programme.

Nous déposons les armes de poing sur la commode et tenons conseil pour le dispositif de ce soir. Selon l'itinéraire qu'empruntera de gaulle, il est possible d'attaquer à deux endroits : sur la nationale 187 à la sortie du bois de Meudon ou bien sur la nationale 306, à Clamart, avenue de la Libération* (* Depuis, avenue du général de Gaulle.).

Au signal que nous donnera Didier en agitant un journal ou par un appel de phares (selon l'heure) les deux FM ouvriront le feu pour arrêter et immobiliser le convoi. Sous la protection de leurs tirs, Bernier et moi avancerons en mitraillant la DS 19 et même, en cas de riposte, les gardes du corps et les motards.

Les informations de 19 heures ne nous apprennent pas si le conseil est terminé ou non.

[...] Finalement, à 19 h 45, Didier est appelé de l'Élysée. Les renseignements qu'on lui donne sont d'une extrême précision : le cortège présidentiel vient de quitter le palais pour l'aérodrome de Villacoublay. Il est composé de deux DS 19 escortées de deux motos Triumph. De Gaulle a pris place dans la première DS, immatriculée 5249 HU 75. Il est assis à l'arrière gauche. Sa femme à sa droite. A côté du maréchal des logis Maroux** (C'est le même chauffeur que le jour de l'attentat à la bombe de Pont-sur-Seine), le chauffeur, qui est armé, se trouve le colonel de Boissieu, gendre du général.

Dans la seconde DS 19 chargée de la protection, le médecin militaire Degas est à côté du brigadier de police Casselin, le chauffeur, et, sur la banquette arrière, les deux commissaires de police du groupe spécial de l'Élysée : Puissant et Djouder. Deux motocyclistes de la police nationale, Henry et Erhman, suivent les DS.

Didier nous transmet ces informations à 19 h 50. Le numéro de l'itinéraire sera précisé dans quelques minutes.

[...] A 20 h 10, Ladi Varga est convaincu que c'est raté pour ce soir :

- Je descends : il faut que je pisse.

- Attends un peu, bon sang ! fait Bernier.

Mais il n'attend pas : il pose sa carabine entre les sièges, descend, contourne l'estafette par l'avant pour aller contre la haie. Soudain, on l'entend pousser un hurlement sauvage :

- Itt vannak ! Itt vannak** ! (** Ils sont là ! Ils sont là !)

Chacun réagit instantanément. Bernier ouvre le haut de la porte arrière de la camionnette et les FM commencent à crépiter.

Je vois les deux DS 19 arriver en trombe, à près de 100 à l'heure.

Lorsque le cortège est juste à notre hauteur, Bernier descend et vient se placer à l'avant de l'estaffette, côté Villacoublay.

[...] Bernier est à la gauche de Sári. Il tire tout ce qu'il peut, essayant d'arroser la cible à coups de MP 40. Ladi, qui a laissé sa carabine dans l'estafette, a sorti son pistolet PPK et vide rapidement le chargeur.

J'ai à peine lâché deux courtes rafales qu'il me crie :

- A szakállasok lönek ránk*** ! (*** Les barbouzes nous tirent dessus !)

[...] Alors, tout en visant toujours la première DS qui tangue un peu, je tire encore. Trois ou quatre coups seulement. Le Thompson s'est enrayé.

Le convoi est déjà loin, hors de portée.

- Gyerünk, utána* ! (Allez, on le pourchasse !) crie Sári, enragé. On va l'attraper à Villacoublay !

[...] Les pistolets dans les poches, les armes d'épaule sur les genoux, nous rentrons dans Paris, boulevard Victor.

[...] Chacun sent bien que tout à l'heure, au Petit-Clamart, ce n'était rien à côté de ce qui va se passer maintenant.

[...] L'officier s'approche. Il n'est plus qu'à un mètre. Il regarde à l'intérieur du véhicule, voit nos visages puis nos armes. Le temps s'arrête. Tout cela n'a pas l'air vrai.

Mais il ne dit rien, ne demande rien, ne fait rien. Son visage n'exprime rien : ni surprise, ni peur, ni complicité avec nous. Rien. Il détourne la tête, passe derrière la Neckar et retourne vers son autobus.

[...] Que s'est-il passé ? L'officier était-il un sympathisant de l'OAS ? Avait-il peur d'être la première victime de la fusillade ? Nous a-t-il pris pour des barbouzes ? Je ne le saurais probablement jamais.

[...] En grosses lettres, l'attentat du Petit-Clamart fait la une des journaux. A travers l'indignation, c'est l'inquiétude qui prédomine. Y aurait-il encore des activistes ? Comment une opération de cette envergure, qui a probablement mobilisé des dizaines de personnes pendant de longs mois, a-t-elle été possible ? Comment le secret a-t-il pu être si bien gardé ? Comment les auteurs de l'attentat ont-ils pu déjouer la police et leurs indicateurs ?

Les commentaires, réels ou supposés, du Général, sont largement évoqués : " Cette fois, c'était tangent ", " Ils ne savent pas tirer ", " Ceux qui veulent me tuer sont aussi incapables que ceux qui doivent me protéger ", " Cela aurait été une belle mort pour de gaulle. " Tante Yvonne se serait juste inquiétée pour les poulets. Non pas les motocyclistes de son escorte mais la volaille qui se trouvait dans le coffre de la DS

[...] Le 25 août 1962, trois jours après le Petit-Clamart, commence devant la cour d'assises de Troyes le procès de l'attentat de Pont-sur-Seine. Manoury, Belvisi (Jean-Claude), Rouvière, Barbance, Villemandy sont présents dans le box, Cabannes de la Prade est jugé par contumace.

Ce procès s'ouvre au pire moment pour nos camarades. Autant le succès de notre opération leur aurait été favorable, autant notre échec les enfonce. Je pense surtout à Belvisi.

Les avocats, voulant avant toute chose sauver la tête des accusés, ont échafaudé la thèse d'un attentat bidon destiné à effrayer de Gaulle avec une bombe préparée par les services spéciaux. Ils ont inventé de toutes pièces un certain Simon qui aurait servi de contact.

Foccard et Sanguinetti, cités à la barre, vont évidemment infirmer cette thèse.

[...] Quelques jours plus tard, je revois Didier (NDLR - il s'agit de Bastien-Thiry) et lui fais part de ma façon de voir :

- Je crois que les raisons de notre échec sont faciles à analyser. Nous avons manqué d'argent, donc de moyens. Nous avons aussi manqué de temps et donc d'efficacité. C'est pour ça que nos armes de récupération se sont enrayées, que nos systèmes de communication et de signalisation étaient insuffisants, que nos voitures n'étaient pas assez rapides. Nous ne nous étions pas suffisamment familiarisés avec nos armes, nous n'étions pas assez à l'aise pour gérer le secret. De plus, la cohésion de notre groupe laissait à désirer. Par ailleurs, il y a eu une erreur tactique quant au choix du lieu de l'attentat : l'avenue de la Libération, toute droite, permettait au cortège de rouler sans difficulté à 100 à l'heure ou davantage, c'est-à-dire à 28 mètres par seconde. dans ces conditions, en position fixe, nous n'avions que six ou sept secondes pour immobiliser la voiture. Au reste, les conditions météorologiques n'étaient pas optimales. Malgré ces difficultés, qui ont probablement sauvé la vie du Général, nous avons téussi à tirer environ cent cinquante coups de feu et à placer une demi-douzaine d'impacts dans la DS 19 présidentielle et la moitié dans la seconde voiture, ce qui est loin d'être négligeable. J'en conclus que la meilleure chose à faire est de se mettre au vert pendant quelques semaines et de recommencer avec un nouveau plan qui tienne compte de cette expérience.

[...] - A bientôt, Langlais. Bonne chance.

- A vous aussi Didier. Merci pour tout*. (C'est la dernière fois que nous nous sommes vus.)

Le Procès

 

Le 1er juin 1962, de Gaulle a créé, par ordonnance, la Cour militaire de Justice pour remplacer le Haut Tribunal militaire qui a eu l'audace de lui désobéir en refusant d'envoyer Salan au poteau. La Cour militaire de Justice juge en dernier ressort, comme sous la Terreur. C'est juste une machine à assassiner, après un simulacre de procès.

Elle vient d'envoyer au poteau le lieutenant Roger Degueldre, exécuté le 6 juillet 1962 dans des conditions horribles puisque ses bourreaux s'y sont repris six fois pour l'achever. On a retrouvé sur lui, criblée de balles, la photo d'un bébé, né pendant qu'il attendait son exécution.

Elle a également condamné à mort André Canal, dit Le Monocle, chef de la Mission III. Pourtant, le 19 octobre 1962, un arrêt du Conseil d'État* (* le célèbre arrêt Canal, bien connu des étudiants en droit), la seule institution publique à ne jamais avoir été complètement à la botte du général de Gaulle, a déclaré illégale cette institution plutôt expéditive. Heureusement pour Le Monocle, qui attendait déjà dans la cellule des condamnés à mort. Alors même que sa condamnation devenait caduque, sa peine a été commuée en détention criminelle à perpétuité. De Gaulle l'a ainsi gracié pour bien marquer le mépris profond qu'il avait pour toute décision qui n'émanait pas de lui.

Par la loi du 15 janvier 1963, le Parlement a fixé les règles de fonctionnement de la Cour de sûreté qui se trouve désormais chargée de connaître toutes les affaires portant atteinte à l'autorité de l'État. Logiquement, c'est donc devant ce tribunal que devrait se dérouler le procès du Petit-Clamart. On se doute que de Gaulle n'y tient pas : la Cour de sûreté permet, elle, d'exercer un pourvoi en cassation. Or, il est évident qu'il veut du sang. Et vite.

C'est pourquoi le Parlement gaulliste, en votant cette loi du 15 janvier 1963, a également validé l'ordonnance du 1er juin 1962, illégale depuis le 19 octobre. Cela a pour effet de prolonger d'un mois la Cour militaire de Justice, juste le temps de nous zigouiller pour crime de lèse-majesté.

Dès le lendemain, le 16 janvier, de Gaulle se dépêche de promulguer cette loi et de signer en même temps un décret autorisant le renvoi des membres du commando du Petit-Clamart devant la CMJ. Le problème est qu'en France les lois ne prennent effet que le lendemain de leur promulgation. Au moment, donc, où de Gaulle signait le décret nous renvoyant devant la Cour militaire, cette dernière n'avait aucune existence légale, à cause de l'arrêt Canal pris par le Conseil d'État, et donc pas le droit de nous juger.

C'est dans ce climat de magouille politico-judiciaire et d'assassinat programmé que commence pourtant le procès de l'ingénieur en chef Jean-Marie Bastien-Thiry et de treize* (* Outre Didier, sept membres seulement du commando Charlotte-Corday sont présents à l'audience. Il s'agit de ceux qui ont déjà été interpellés : Bertin, Buisines, Constantin, La Tocnaye, Magade, Prévost, Varga. A ce groupe, il convient d'ajouter Ducasse. Les autres - Bernier, Condé, Gyula, Naudin, Watin et moi - sont toujours recherchés et, donc, jugés par contumace. Sari est arrêté peu après et jugé à part.) de ses hommes, le 28 janvier 1963, au Fort-Neuf de Vincennes.

Le président est le général de corps d'armée Roger Gardet. Les juges : le général Binoche, les colonels Reboul et Bocquet, l'adjudant-chef Latreille.

L'avocat général Sudaka, qui représente le ministère public, sera bientôt remplacé par l'avocat général Gerthoffer.

Dix-neuf avocats défendent les accusés, parmi lesquels Tixier-Vignancour, Isorni, Le Coroller et Varaut.

D'emblée, pour protester contre le caractère illégal de ce procès et contre cette Cour, qui n'a pas le droit de nous juger, les avocats demandent aux accusés de ne pas se présenter à l'audience d'ouverture, ce qu'ils font tous, à l'exception d'Alexis Ducasse** (** Pendant le procès, le commissaire Bouvier brandit même devant la CMJ une carte de bons voeux que Ducasse lui avait adressée à l'occasion de la nouvelle année.).

A ma grande surprise, les avocats choisissent un système de défense qui ne trompe d'ailleurs personne. Ils veulent démontrer que le but de Charlotte-Corday n'était pas de tuer de Gaulle, mais seulement de l'enlever pour le juger. Vu le nom de l'opération*** (*** Qui aurait cru Charlotte Corday si elle avait dit qu'elle voulait seulement enlever Marat ?), c'est presque comique.

[...] Sans illusion, le lieutenant-colonel Bastien-Thiry fait une déclaration préliminaire où il exprime sa tristesse de voir la France sacrifiée à l'ambition d'un renégat.

Lorsque j'en prends connaissance, j'ai la conviction que Didier sera condamné à mort. Moi aussi, d'ailleurs. Mais je suis encore en liberté et en plus je m'en fous.

[...] Le 20 février 1963, tandis que je prépare activement mon plan, le Parlement, sans doute pour couper court aux exceptions de nullité soulevées par nos avocats, vote une loi prorogeant la Cour militaire jusqu'à ce que le dernier membre du commando du Petit-Clamart soit arrêté et jugé.

Deux jours plus tard, le 22 février, Gyula Sári est arrêté. Pour ne pas retarder le procès, c'est-à-dire l'exécution de Didier, déjà décidée par de Gaulle, le cas de Sári est " disjoint " de celui du groupe.

[...] Divers incidents marquent le déroulement des audiences : il est ainsi question de l'appartenance à l'OAS de Valéry Giscard-d'Estaing, ministre des Finances du Général. Selon Didier, le futur président de la République appartiendrait à notre organisation sous le numéro de code 12 B. L'OAS n'aurait pas vu d'un mauvais oeil de le porter à Matignon si de Gaulle avait été exécuté.

Finalement, le 4 mars 1963, après que la Cour militaire s'est retirée pendant une heure, soi-disant pour délibérer, le général Gardet revient annoncer qu'il n'existe pas de circonstances atténuantes pour Bastien-Thiry, La Tocnaye, Prévost, Watin et Bernier. Pas de circonstances atténuantes non plus pour moi. Nous sommes donc tous les six condamnés à mort (Watin, Bernier et moi par contumace). Buisines, Condé et Naudin sont condamnés à perpétuité (Condé et Naudin par contumace). Pascal Bertin et Magade sont condamnés à 15 ans, Varga à 10 ans, Constantin à 7 ans, Ducasse à 3 ans. En conséquence, de Gaulle tient maintenant entre ses mains la vie de Bastien-Thiry, La Tocnaye et Prévost. Les recours en grâce sont présentés le 8 mars.

Le 11 mars 1963, à 3 heures, le père Vernet, aumônier général-adjoint des prisons de France, accompagné de Marty, le directeur de la prison de Fresnes, entre dans la cellule de Didier.

En les voyant, le condamné à mort se redresse, inquiet :

' Et mes camarades ? La Tocnaye ? Prévost ?

- Ils sont graciés.

Didier se détend et sourit :

- Dans ce cas, tout va bien. Je suis heureux pour eux.

On a dressé un autel improvisé dans la cellule voisine pour célébrer la messe, selon son voeu :

- Introibo ad altare Dei*** (*** " J'irai vers l'autel du Seigneur. "), dit le prêtre d'une voix tremblante.

- Ad Deum qui laetificat juventutem meam**** (**** " Près du Dieu qui réjouit ma jeunesse. "), répond calmement Didier.

Avant de lui donner la communion, le père Vernet casse l'hostie en deux : Didier veut qu'on remette l'autre moitié à sa femme, Geneviève Bastien-Thiry.

Le général Gardet, contre tous les usages, n'a pas jugé utile de se déplacer : il s'est fait représenter par le colonel Reboul. Le procureur général Gerthoffer est avec les avocats : Tixier-Vignancour, Le Coroller et Dupuy.

Un dispositif policier gigantesque est en place, de Fresnes jusqu'au Fort d'Ivry. C'est un jour terrible pour le contrôleur général de la police Jacques Cantelaube, le correspondant de Didier à l'Élysée, notre principal complice, car c'est lui qui a la charge d'organiser l'exécution du condamné***** (***** Le contrôleur général de police Jacques Cantelaube est décédé en mars 1993 dans son lit. Trente ans après Didier.).

Au poteau, on attache les mains de Didier mais il refuse qu'on lui bande les yeux. Il est serein.

A 6 h 40, en égrenant son chapelet, l'ingénieur en chef Bastien-Thiry, ancien élève de l'École polytechnique, âgé de 34 ans, tombe sous les projectiles du peloton d'exécution mis en place par le général de Gaulle. Il a plus de chance que Degueldre : une seule balle dans la tête, tirée par un officier gaulliste zélé, suffit pour le coup de grâce.

Ensuite, on jette son corps au carré des suppliciés du cimetière de Thiais.

Le lendemain, de Gaulle a prévu une grande réception à l’Élisée en l'honneur des procureurs généraux. Il pourra trinquer avec le procureur général Gerthoffer...
 

Il faut tuer de Gaulle

Lajos Marton

Broché: 208 pages

Éditeur : Éditions du Rocher (16 octobre 2002)

Collection : Documents

 

Lajos Marton à propos de l'attentat du Petit-Clamart ...

Lajos Marton - Ma vie pour la Patrie ! - YouTube

Commenter cet article