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Publié par Philippe Poisson

Professeur émérite de l’Université de Bourgogne, spécialiste de l’histoire de l’institution et la société policières en France (XIXe et XXe siècles) et notamment de leurs places dans l’État, de leurs rapports au politique et à la société. - Chercheur au CESDIP. -

Professeur émérite de l’Université de Bourgogne, spécialiste de l’histoire de l’institution et la société policières en France (XIXe et XXe siècles) et notamment de leurs places dans l’État, de leurs rapports au politique et à la société. - Chercheur au CESDIP. -

Point de vue d'un historien -  Les affaires se succèdent au 36 quai des Orfèvres. Soupçonné d’avoir violé le secret d’une enquête, Bernard Petit, le patron de la police judiciaire de Paris, a été mis en examen et suspendu. Cette affaire est-elle révélatrice d’une police de plus en plus corrompue ? Éclairage de Jean-Marc Berlière, co-auteur d'une "Histoire des polices en France" (éd. Nouveau Monde).

Édité et parrainé par Sébastien Billard

 

Ces derniers mois, les affaires mettant en cause des membres de la police judiciaire se sont multipliées, entre fautes déontologiques au plus haut niveau, relations ambiguës avec certains indicateurs et vol de quantité massive de drogue.

D’un point de vue historique, la mauvaise réputation de ce service n’est pas absolument pas nouvelle. Sa légende, le 36 quai des Orfèvres la doit tout autant à son excellence qu’à son caractère sulfureux. Et cela depuis son origine.

Une mauvaise réputation très ancienne

La mauvaise réputation de la PJ de Paris est d’abord liée à son acte de naissance. On peut dire que le "syndrome Vidocq", du nom du créateur de ce que l’on appelait alors la "brigade de sûreté", colle à la peau de cette institution qui est censée réunir la crème de la crème de la police.

C’est en effet Eugène-François Vidocq, un ancien bagnard évadé, qui est à l’origine de la création de ce service de police, en 1811. À cette époque, on ne conçoit pas que la traque des criminels et des voleurs ne soit pas assurée par d’anciens repris de justice, dans la mesure où eux seuls connaissent leurs méthodes, parlent leur argot, connaissent leurs usages…

En 1832, la dissolution puis le remplacement de cette brigade par un "service de sûreté" composé d’"honnêtes gens", c’est-à-dire sans passé judiciaire, suscite le doute voire l’hilarité générale de la population.

Ce n’est qu’au tournant des XIXe et XXe siècles que ce service, transformé par le préfet Lépine en "brigade criminelle" (la "crime"), s’installe au 36 quai des Orfèvres. Sa réputation ambivalente, entre excellence et scandale, ne va alors cesser de grandir, grâce au sens de la communication de ses chefs et à l’explosion de la presse et du cinéma, qui mettent le crime à la une.

Une histoire rythmée par les affaires de corruption

Ainsi, l’histoire de la PJ est tout autant rythmée par la résolution de grandes affaires, par la starification de "grands flics", que par les affaires de corruption. Et au cœur de ces scandales, c’est le plus souvent les relations entretenues par certains policiers avec leurs indicateurs qui posent problème.

Le travail des hommes de la PJ est en effet basé sur le don et le contre don. Ne pouvant agir sans indicateurs, ils sont sans cesse au contact des truands susceptibles de leur donner des informations précieuses pour leurs enquêtes.

La monnaie d’échange, c’est le "condé" : on ferme les yeux sur un délit, on étouffe une affaire, on escamote des preuves pour payer l’indication qui permettra d’arrêter l’auteur d’un crime.

Les policiers sont au contact permanent d’un "milieu" qui brasse des sommes stupéfiantes. Il faut résister chaque jour à des tentations permanentes d’argent facile. De l’affaire Jobic, en 1988, à l’affaire Neyret récemment à Lyon, en passant par Louis Tonnot, qui avait des intérêts dans des maisons de passe, on retrouve souvent une proximité problématique avec le crime.

Si de grands commissaires sont tombés pour des histoires de corruption, le cas de Bernard Petit est néanmoins assez exceptionnel. Il est rare, en effet, que le patron de la PJ lui-même tombe, et surtout de façon aussi soudaine et médiatisée. Le motif est également inédit : la violation du secret judiciaire, des avancements et développements d’une enquête, n’est pas réellement une rareté...

Longtemps, la culture de l’institution, l’esprit de corps, la protection des collègues et des réputations faisaient que l’on préférait l’exfiltration en interne, par une mutation, plutôt que le dévoilement public d’un scandale, comme c’est le cas aujourd’hui.

Une société, un pouvoir et une justice plus sensibles

Faut-il interpréter la multiplication des affaires et la mise en examen du patron de la PJ comme le signe d’une police de plus en plus perméable à la corruption ? Pas forcément.

Si les révélations et les affaires qui apparaissent au grand jour sont en augmentation, cela ne signifie pas forcément que la corruption s'aggrave, mais c’est plutôt, selon moi, le signe d’un changement de culture.

La société est aujourd’hui de moins en moins indifférente à ce type d’actes. Notre sensibilité, celles du pouvoir politique et de certains policiers eux-mêmes, ont évolué. Ce qui était caché hier, ce qui restait cantonné en interne, ce qui était plus ou moins toléré, ne l’est plus désormais, ou en tout cas de moins en moins.

Conséquence de ce changement de culture, on a aussi, sans doute, affaire à une Inspection générale des services (IGS) et à une justice bien plus efficaces et pugnaces en la matière.

Des rivalités professionnelles, politiques, syndicales...

Les affaires qui sortent au grand jour et semblent se multiplier démontrent surtout l'efficacité du travail et des enquêtes menées, mais elles ne signifient pas forcément que le nombre de policiers contrevenant à l’honneur et à la probité augmente.

Si autant d’affaires éclatent aujourd’hui, cela peut signifier que le comportement du pouvoir à l’égard de ces écarts a changé lui aussi, qu’il y a une volonté, du côté du ministère de l’Intérieur et/ou de la Justice, de ne plus laisser passer ce genre de comportement.

C’est peut-être le signe, aussi, que l’esprit de corps s’érode au sein de la PJ, que des policiers, choqués par certains comportements, n’hésitent plus à "balancer" des collègues jalousés, le tout sur fond de rivalités professionnelles, politiques, syndicales et maçonniques. - Par Historien

Propos recueillis par Sébastien Billard

la corruption fait partie de l'histoire du 36 quai des Orfèvres

 

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