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Publié par Philippe Poisson

Crédit photographique Musée Carnavalet -

Crédit photographique Musée Carnavalet -

L’impossible exposition…

Exposition : L’impossible photographie, prisons parisiennes 1851-2010

 

L’exposition, devrais-je dire, l’impossible exposition, qui s’est ouverte au musée Carnavalet annonce de sérieuses ambitions. En effet, cette exposition est supposée couvrir les années allant de 1851 à 2010, en somme depuis la technique du collodion humide jusqu'à la capture numérique.

Mais quels sont les enjeux ? Lorsqu’une exposition annonce l’ambition d’aborder la question des prisons parisiennes aux XIXe, XXe et XXIe siècles, on attend des réponses et des partis pris sont nécessaires. C’est un sujet très sensible ancré dans l’actualité. Le Monde daté de jeudi 11 mars en page 3 parlait encore des conditions d’incarcération dans la prison de Rouen, des conditions dignes du XIXe siècle, période de construction du lieu en question. Dans cet article, on parle de lieu, une prison construite en 1864 et de personnes, les détenus.

Qu’a voulu montré le musée Carnavalet ?

Tout d’abord le visiteur est accueilli par les grands formats en couleur de Mathieu Pernot qui bénéficie alors d’un emplacement de choix pour ses œuvres qui ont par ailleurs enrichies le musée Carnavalet. Ces images d’un symbolisme un peu lourd à mon sens représentent des mauvaises herbes photographiées dans l’enceinte de la prison. L’auteur a voulu dénoncer l’invisibilité des détenus privés de liberté par une métaphore sur l'herbe folle se frayant un chemin à travers le bitume. Les images ne sont pas réellement esthétisantes et trop systématiques sans que la réflexion du spectateur puisse vraiment aller au-delà de la comparaison entre détenus et mauvaises herbes.

Le promeneur entre ensuite dans le vif du sujet, mais quel est le sujet ? S’agit-il de prison ou de prisonnier ? On balance régulièrement entre les deux  thèmes tout en soulignant la difficulté de photographier les détenus. L’exposition hésite entre histoire du lieu et celui de ses hôtes forcés.

En effet, après une introduction contemporaine, les salles sont organisées par lieu de détention. Alors qu’on tentait de faire réfléchir le visiteur sur le statut de détenu, on passe ensuite à une sorte de revue administrative par lieu. Les cartels eux-mêmes renforcent ce sentiment : ils décrivent le type d’individu qui est détenu et l’organisation du site, une citation est ajoutée pour l’ambiance, à ce propos le texte de Géo Bonneron a largement servi pour décrire la prison au XIXe siècle[1]. Pour les images anciennes, les photographies sont essentiellement traitées comme des documents, il n’y a pas une réflexion sur le traitement de la vue d’architecture et les photographies sont d’un niveau très inégal. Les magnifiques photographies d’Emonts[2] de la prison Saint-Lazare (1888) côtoient les images plus médiocres de Brichaut (1898).


 

Prison de Saint-Lazare vue par Emonts, juin 1888

 

 

Alors que les photographes du XIXe siècle ont privilégié les lieux, les photographes contemporains préfèrent poser la question de la représentation des détenus (Certains visages sont cachés par des bandes de ruban collant apposées sur l’image). La difficulté de montrer les détenus est contournée par des photographes qui jouent ainsi de cet anonymat forcé telle l’image de Pierre Jouve qui a fait le point sur la vitre maculée derrière laquelle se tiennent de jeunes incarcérés dans le dépôt du Palais de justice. Les silhouettes sont seulement visibles à travers le prisme de la vitre. Une autre image m’a particulièrement touchée, celle de Raymond Depardon photographiant un homme menotté en contre-jour encadré de policiers dans un sombre couloir. Mais l’image n’est malheureusement pas datée, pourquoi ?

Au centre de chaque salle, un carré est réservé à des sujets annexes, ainsi sur les prisons de Paris. C’est peu renseigné et flou, comme si la nécessité de tout aborder devait faire oublier qu’il fallait faire des choix. Par exemple, un espace est accordé aux « règles »  en prison, sans que cela soit vraiment convaincant. C’est également le cas pour l’identité judiciaire, comme s’il était impossible de parler de la prison sans mentionner Alphonse Bertillon[3]. Le travail d’Olivier Aubert fait le lien entre photographie ancienne et photographie contemporaine. Sa démarche en noir et blanc, son sens de la composition graphique ainsi que l’inventaire des lieux de détention dans la prison de la Santé introduit la commande que le musée Carnavalet a passée.

L’exposition se termine ainsi, comme elle avait commencé, par des photographies contemporaines dont certaines sont des commandes du musée à l’instar des œuvres de Jacqueline Salmon et Michel Séméniako. Là encore revient la question : vision de lieu ou vision de détenu ? Jacqueline Salmon décrit en couleur les lieux de vie des détenus, salle de gym, cellule, couloir tandis que Michel Séméniako élabore des « portraits en creux » avec la complicité des détenus qui présentent dans leur cellule des objets sensés les représenter. Ces images sont touchantes et contournent d’une façon pertinente et poétique le problème de la représentation de détenus.

On a le sentiment qu’à force de vouloir montrer toutes les problématiques liées à la question des prisons, on n’a finalement aucune réponse. Les vues d’architecture carcérales semblent être un pâle substitut à ce que l’on aurait voulu réellement montrer : les conditions d’incarcération à Paris. La dimension patrimoniale de la photographie d’architecture carcérale est totalement évacuée aux dépens d’une volonté de montrer les conditions de détention, question certes très actuelle à l’heure où les gardes à vue n’ont jamais été aussi nombreuses en France.

En tant que spécialiste en photographie ancienne je regrette que la campagne de photographies organisée par la Commission Municipale du Vieux Paris en 1898 pour témoigner des prisons parisiennes devant être détruites n’ait pas fait l’objet d’une véritable partie au sein de l’exposition ; les images exposées de Godefroy ou de Barry appartiennent à cette campagne de prise de vue.

Pour conclure, le grand mérite de cette exposition est d’aborder le sujet des photographies de prison du XIXe siècle à nos jours. C’est un sujet très difficile à aborder, mais malheureusement le visiteur se perd dans tous les thèmes qui sont abordés. C’est une exposition ambitieuse voulant aborder toutes les questions, même si elle n’y répond pas. Si on regrette l’absence d’une véritable problématique servant de fil conducteur au cœur des salles,  l’exposition est néanmoins organisée d’une manière ludique pour un sujet finalement austère. Si la photographie d’architecture carcérale n’a pas été traitée en tant que telle,  l’association de photographies anciennes et de commandes contemporaines participe à ancrer le musée Carnavalet dans la production contemporaine.

Même si les questions posées sont peu claires, malgré une absence de véritable réponse, cette exposition a osé aborder un sujet très complexe et essentiel.

L’impossible photographie, prisons parisiennes, 1851-2010, exposition ouverte jusqu’au 4 juillet 2010, du mardi au dimanche, de 10h à 18h. Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 23 rue de Sévigné, Paris 3e.

PS : Les images de l’article n’ont pas été exposées mais font partie du fonds du musée Carnavalet.

[1] Géo Bonneron, Notre régime pénitentiaire. Les prisons de Paris. Paris : Firmin Didot, 1898.

[2] Ou Emonds.

[3] La photographie judiciaire a fait l’objet d’une exposition organisée par la Mission du Patrimoine Photographie à l’hôtel de Sully : La photographie judiciaire : corps et décors du crime, 1860-1930, Patrimoine photographique, Hôtel de Sully, 2000

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