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Publié par Philippe Poisson

Jeanne-Florentine Bourgeois, alias Mistinguett -

Jeanne-Florentine Bourgeois, alias Mistinguett -

Durant la Première Guerre mondiale, la star parisienne s’est rendue en Suisse pour récolter des informations sur la stratégie des Allemands et faire libérer son amant Maurice Chevalier.

Les « belles gambettes » et le courage de cette « brave» Mistinguett ont peut-être décidé du sort de la Première Guerre mondiale. Car la célèbre cabarettiste du Moulin Rouge et des Folies-Bergère, momentanément transformée en espionne, a réussi à informer le Grand Quartier Général (GQG) français des plans de l’ennemi.

 

Ces indications stratégiques, récoltées lors de voyages en Suisse, se sont révélées très utiles aux Alliés pour répondre à l’offensive allemande lancée en juin 1918 à travers la Champagne, et dont l’échec s’est révélé décisif pour l’issue du conflit.

 

Voilà, du moins, l’anecdote haute en couleur que l’on peut découvrir en voyageant « Dans les archives inédites des Services secrets». Ce beau livre de 350 pages (qui vient de paraître) contient un document confirmant les dires de la belle, qui, de son vivant, avait fait rire le Tout-Paris en évoquant son rôle occulte. Sans convaincre ses contemporains que des responsables politiques ou militaires ont pu confier des missions secrètes à une personne aussi connue qu’elle.

 

Car Mistinguett ne passait pas inaperçue. Si en 1914, elle n’a pas encore fredonné ses refrains les plus célèbres, comme « Mon homme », « Je cherche un millionnaire » et autres « Ça, c’est Paris », elle est déjà une star. Danseuse, tête d’affiche, chanteuse dans les plus grands cabarets de la capitale parisienne, elle y a notamment popularisé la java et le tango argentin, les danses à scandale de l’époque.


Blondinette, vedette, coquette


http://www.dutempsdescerisesauxfeuillesmortes.net/fiches_bio/mistinguett/photos/mistinguette_02.jpg

 

Ce qui ne l’empêche pas de débuter dans l’espionnage. On le sait désormais de source sûre, grâce au général français Maurice Gamelin. Ce haut gradé a rédigé une note pour les services secrets où il détaille le parcours de Mistinguett espionne, un document reproduit en belle place dans ledit ouvrage.

 

Tout commence en 1914. Gamelin est alors chef de Cabinet du général Joffre quand il reçoit la visite de cette petite blondinette, déjà vedette, qui se décrit dans ses chansons comme très coquette, avec de petites fossettes, de belles gambettes et un nez en trompette qui fait des béguins.

 

« Vous savez que j’étais en termes très suivis avec le prince de Hohenlohe qui séjournait précédemment à Paris, lance Mistinguett au militaire. Bien entendu, je comptais rompre avec lui en raison de la guerre, mais voici qu’il insiste pour que nous nous rencontrions en Suisse.»

 

La cabarettiste propose donc à Gamelin de lui «rendre service en acceptant» l’invitation pour Berne. Car le prince allemand, s’il « n’a pas de situation officielle, sait beaucoup de choses par ses relations ». Mistinguett se porte volontaire – si Gamelin le juge utile – pour revoir le prince et informer les Français sur ce qu’elle pourrait apprendre.

 

Comme la jeune femme annonce qu’elle s’exposera «bien entendu, sans rémunération», Gamelin s’empresse d’accepter, « sur le plan supérieur de l’intérêt français ». Et «la Gosse de Paris» part à l’aventure.

 

L’apprentie espionne a obtenu du GQG l’autorisation de circuler librement en Europe. Elle mène plusieurs missions de renseignements. A Berne auprès du prince allemand de Hohenlohe, mais encore en Espagne, ce pays neutre, où elle rencontre le souverain Alphonse XIII. Et en Italie, où la chanteuse va voir le roi Victor-Emmanuel III pour tenter d’obtenir la libération de son amant Maurice Chevalier (lire ci-dessous).

 

Dans un moment d’abandon

 

De ces voyages, Mistinguett ramène des renseignements utiles. Et parfois décisifs. Notamment en 1918. Cette année-là, Gamelin n’est plus à Paris. Il commande désormais des troupes sur le front, quand il apprend qu’il sera bientôt placé en réserve.

 

Intrigué par ces ordres, Gamelin croise, un peu plus tard dans un restaurant, un agent du GQG. Cet ancien collègue lui assure qu’il sera probablement engagé en Champagne. «Un ensemble de renseignements montre que les Allemands y préparent leur prochain effort principal.»

 

Gamelin, qui doute de la fiabilité du pronostic, s’entend répondre: «Mon Général, devinez qui nous a orientés dans ce sens? C’est notre amie Mistinguett! Il paraît que celui que vous savez (le prince Hohenlohe, ndlr.) et qu’elle a rencontré en Suisse lui a dit (…) dans un moment d’abandon: «Les Français et les Anglais nous attendent sur la Somme, mais c’est en Champagne que ça se passera.»


Secrète Mistinguett

 

Occupé à vérifier ces informations, l’interlocuteur de Gamelin est persuadé que l’espionne a vu juste. «Il y a toutes les chances que cette brave «miss» nous ait rendu un grand service en nous alertant ainsi d’avance.»

 

Le tuyau de Mistinguett se révèle exact, et les Alliés parviennent à repousser l’ennemi. En revanche, il n’y aura pas de médaille pour Mistinguett. Son rôle dans l’affaire est resté secret, et il aurait même pu passer aux oubliettes si Gamelin n’avait jugé utile de rédiger une note rassemblant ses souvenirs. C’était en 1956, le lendemain de la mort de la star. Et ce témoignage n’était pas destiné à rendre une justice posthume à Mistinguett. « Si j’ai cru devoir écrire ces lignes, au sujet desquelles je vous demande naturellement le secret, précise le militaire, c’est pour montrer le rôle que peuvent tenir en histoire le hasard et la chance et des personnalités qu’on ne s’attendait pas à y rencontrer. »

 

IL FAUT SAUVER LE SOLDAT MAURICE CHEVALIER

RENCONTRE
En 1912, Mistinguett triomphe aux Folies-Bergère avec sa « Valse renversante », qu’elle danse avec un débutant prometteur nommé Maurice Chevalier. Elle a 36 ans, il en a 23. Elle lui apprend le métier, ils formeront l’un des couples mythique de l’époque.

SÉPARATION La Première Guerre mondiale éclate et Maurice Chevalier troque son canotier contre un fusil. Il monte au front, où il est rapidement porté disparu. On apprend qu’il a été blessé et fait prisonnier, et qu’il est interné en Allemagne. Mistinguett se porte alors volontaire pour devenir espionne. Elle va autant travailler à la libération de son amant qu’à trouver des renseignements qui intéressent les services secrets français.

LIBÉRATION Mistinguett, qui est notamment intervenue auprès du roi d’Italie, obtient la libération de Maurice Chevalier. Son influence est confirmée par le commandant Massard, des services secrets, qui écrit avec humour: « La miss… si mys… térieuse eut une autre satisfaction. S. M. Alphonse III fit une démarche à Berlin, et le brave artiste (Chevalier, ndlr.), qui avait fait si vaillamment son devoir, fut rapatrié en 1916. »

ÉPILOGUE Passant de la réalité à la fiction, la vedette parisienne joue un rôle d’investigatrice pour le cinéma, quand elle tourne «Mistinguett détective» en 1916. Quant à Maurice Chevalier, qui a appris l’anglais durant sa détention, il va progressivement s’orienter vers une carrière internationale. « Momo » quitte bientôt Mistinguett pour les États-Unis. Il chante désormais « Dans la vie faut pas s’en faire ». Fin de leur histoire, et coup dur pour la chanteuse, qui poursuit sa carrière à succès à Paris, en fredonnant notamment « Mon homme » (1920), une chanson inspirée par Chevalier.

Mistinguett venait à Berne pour espionner un prince

11. décembre 2010, 22h09

Jocelyn Rochat | Le Matin Dimanche

http://www.lematin.ch/loisirs/culture/mistinguett-venait-%C3%A0-berne-pour-espionner-un-prince-84275

 

Dans les archives inédites des services secrets

Espionnage et espionnes de la grande guerre

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