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Publié par Philippe Poisson

Louis Rossel, le porte-clés du Maroni

Des déportés suisses furent internés au bagne. Leurs destins disent l’histoire de cette colonie pénitentiaire hors du commun. «Le Temps» a tenté de reconstituer ces vies fragiles. L’épisode deux de notre série porte sur Louis Rossel. Après avoir tenté de s’évader, il prêta finalement main-forte à l’administration pénitentiaire, avant de rejoindre les cuisines de l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane

La vie de Louis Rossel au bagne se résume en trois mots: souffrances, expiation, rédemption. Trois mots en filigrane des Archives françaises d’outre-mer qui relatent sa vie de forçat, de son arrivée en Guyane en 1888 à sa mort en 1915.

Le premier des documents retrouvés par Le Temps dans les cartons de l’Administration pénitentiaire (AP) dit la rébellion, la colère, la fougue de la jeunesse et l’espoir fou de la «cavale», cette «évasion» qui hante les forçats, à peine leurs pieds enchaînés posés sur le ponton de Saint-Laurent-du-Maroni.

Il s’agit d’un jugement daté du 13 mai 1888, quelques semaines seulement après son arrivée au Camp de la «transportation». Rossel, orphelin suisse né à Prêles (Jura bernois) en novembre 1868, puis placé dans une famille adoptive à Cudrefin (VD), n’a pas encore 20 ans. Un an plus tôt, la peine de mort dont il a écopé le 7 avril 1867 pour avoir étranglé la patronne d’un café parisien de la rue Gay-Lussac a été commuée en travaux forcés à perpétuité, par la grâce du président français Jules Grévy. Mais un autre couperet attend notre Helvète en Guyane, dont il redoute la chaleur, les fièvres et – comme tous les jeunes, ciblés par les caïds – la promiscuité des baraquements. Première tentative d’évasion, à la faveur d’un transfert de «relégués» – les délinquants récidivistes, envoyés au bagne après sept condamnations pour crimes mineurs, «vagabondage» inclus – vers leur camp de Saint-Jean-du-Maroni, en amont du fleuve. Echec. Et verdict implacable du «conseil de guerre permanent» chargé, alors, de punir les récalcitrants: cinq ans de «double chaîne», plus un aller simple pour un des redoutés camps forestiers où les bagnards, parfois nus au milieu de la jungle, défrichent la forêt tropicale avec, pour unique espoir, de survivre à cet enfer vert et aux épidémies. Dans Le Dernier Exil (Ed. Gallimard), l’historien Michel Pierre liste les calamités… Fièvre jaune en 1897. Typhus. Grippe infectieuse. 16% de mortalité en 1902. 10% en 1909. 300 à 400 morts par an.

Louis Rossel souffre et survit. Comment? Les notes manuscrites des surveillants à son propos sont rares durant cette première décennie au bagne. Jusqu’à 1897, lors de son séjour aux îles du Salut, réservées aux «fortes têtes». «Son comportement a changé», peut-on lire, le 13 juillet 1897, sous la plume du maton Franceschi, un Corse, comme le sont souvent les gardes de la «tentiaire» (diminutif pour la péniten­tiaire), recrutés en priorité parmi les sous-officiers de l’infanterie coloniale. Un autre mot, daté de 1902 et signé Franchini, recommande le Suisse «aux autorités» après la visite d’un inspecteur de l’administration. A la vérité, Rossel semble être passé à cette époque du côté des collaborateurs. Le document qui nous l’apprend, au milieu d’une liasse de feuilles à demi déchirées, est daté du 17 septembre 1904. Sous la mention «Etat nominatif d’un transporté proposé pour l’emploi de porte-clés» figurent, en grosses lettres, son nom et son matricule: 22 102.

Notre homme, à partir de là, n’est plus un forçat ordinaire. Déjà affecté à des tâches de cuisine à l’île Royale, il y loge dans l’aile de l’entrée du camp, réservée à ces «porte-clés» chargés de fermer les cases au coucher du soleil, d’en assurer la sécurité pendant la nuit, et de fouiller les bagnards après chaque corvée. L’anarchiste Eugène Dieudonné, membre de la bande à Bonnot, condamné aux travaux forcés, puis envoyé au bagne en 1914, dressera le portrait de ces gardes-chiourmes: «Les porte-clés sont des forçats, en majorité des Arabes (condamnés dans les colonies), qui assurent les fouilles et partent avec les surveillants à la chasse à l’homme quand une évasion est déclarée. […] Pour monter la garde, ils se procurent des gourdins en bois dur de Guyane. Pour faire la chasse, ils ont des machettes. Ils écoutent, épient, espionnent, rapportent […] en échange de gratifications comme le fait d’aller seuls en ville.»

Le journaliste Albert Londres, auteur en 1923 de sa fameuse série d’articles «Au Bagne» publiée dans Le Petit Parisien , et qui prendra fait et cause pour Dieudonné dans L’homme qui s’évada, n’a pas de mots assez durs sur «les ouvreurs de cachots». Rideau. Impossible, au vu des documents retrouvés, de savoir comment se comporta Rossel, le cuisinier porte-clés…

La suite est plus facile à reconstituer. Datée de Saint-Laurent le 28 août 1904 – soit juste avant l’Etat nominatif qui confirme sa fonction de porte-clés –, une lettre du forçat adressée au commis aux entrées de l’hôpital de la commune péniten­tiaire prie ce dernier «de bien vouloir le faire nommer contremaître, dans l’intérêt du service et dans (son) intérêt personnel. Je suis obligé d’avoir une autorité sur les transportés qui travaillent pour moi», justifie-t-il. Son courrier trouve réponse trois mois plus tard, sous forme d’une annotation manuscrite dont on déchiffre mal le signataire. On peut lire «récompense» et «excellent travailleur». La dernière vie de Louis Rossel au bagne va donc se conjuguer avec cette «planque» rêvée des détenus: les cuisines de l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni.

24 juillet 2015. Nous sommes sur les lieux. Juste avant, Léon Bertrand, maire de la ville depuis 1983 et lui-même petit-fils de bagnard, nous a présenté avec verve son projet de réhabilitation du patrimoine pénitentiaire, inauguré, en janvier dernier, par l’exposition Le bagne ouvre ses portes . Voici l’hôpital, que l’édile veut garder, tout en faisant percer son mur d’enceinte, pour l’ouvrir sur le fleuve. Les cuisines, à l’époque de Rossel, étaient ici, au détour d’un couloir abandonné. Tout n’est que rouille, moisissure, nids de chauve-souris…

1904-2015. Plus d’un siècle. On imagine les louches qui déversent le «rata», les timbales que l’on cogne pour protester ou quémander du rabe, les combines des forçats pour rester à l’infirmerie, les surveillants et les colons qui, dans un autre bâtiment, venaient se faire soigner avec leur famille.

En face de l’hôpital, sur l’avenue du Général-de-Gaulle? Des bistrots, successeurs des «puits de la soif» d’il y a cent ans, où les bagnards libérés ou les concessionnaires (cultivateurs d’un lopin de terre) se livraient au trafic de «tafia», le rhum local. Est-ce là que Louis Rossel, décrit par l’aumônier protestant de la Guyane française comme «matérialiste et buveur», échoua trop souvent jusqu’à son décès, le 27 janvier 1915? Sans doute, si l’on en croit la cause de sa mort notée, en novembre 1916, par le directeur de la pénitentiaire dans une réponse aux demandes incessantes de sa sœur: «Ramollissement cérébral». L’épitaphe des bagnards alcooliques. Richard Werly

Louis Rossel, le porte-clés du Maroni - LeTemps.ch

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