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Publié par Philippe Poisson

Sur les traces des forçats helvétiques

Des déportés suisses furent internés au bagne. Leurs destins disent l’histoire de cette colonie pénitentiaire hors du commun. «Le Temps» a tenté de reconstituer ces vies fragiles.

Leurs noms sont aboyés au soleil couchant. Crânes rasés, têtes baissées, flottant dans leur pyjama de grosse toile blanche striée de bandes rouges, leurs mains serrant le calot de feutre qui leur a servi de couvre-chef durant les trois semaines de traversée de l’Atlantique, les «transportés», débarqués du Ville de Saint-Nazaire sont le spectacle de cette soirée de mai 1887.

Aux commandes de l’appel, sur le ponton de Saint-Laurent-du-Maroni, alors que le drapeau bleu-blanc-rouge est amené au clairon? Les surveillants de l’administration pénitentiaire coloniale, revêtus de leur tenue blanche d’apparat. Sur les quais et le terrain vague qui sert de grande place, devant l’opulente maison du directeur? Tout ce que la commune-prison compte de curieux: épouses, commerçants, fonctionnaires, Guyanais noirs et Amérindiens remontés en pirogue.

De lourds nuages de pluie arrosent le Surinam, sur la berge opposée du grand fleuve limoneux. Adieu l’Europe. Adieu la Suisse. Adieu Cudrefin, ce village du canton de Vaud où vit toujours Eugénie, sa sœur adoptive, la seule qui prit jamais soin de lui. Louis Rossel n’a pas encore 20 ans. Il tremble car il sait, en regardant ses pieds nus entravés par des chaînes, qu’il ne reverra plus le lac, et ne connaîtra plus jamais le froid perçant des hivers helvétiques.

«L’assassin de la rue Gay-Lussac», comme l’ont surnommé les journaux français après qu’il eut étranglé, à 18 ans, la patronne d’un bistrot parisien, est trempé de sueur et de peur. Une condamnation à mort, commuée en travaux forcés à perpétuité. Un matricule, numéro 22 102. Et puis le bagne. Tout comme les Suisses Edouard Argast, arrivé un an plus tôt; François Bochaton, échoué dans cet enfer équatorial en 1873, Jean-Baptiste Fouché, débarqué en 1880, Charles-Henri Prinetti, matricule 2665; Casimir Villedieu, matricule 3101.

Tous ont franchi pour le pire la frontière française, avant de se retrouver aux mains des gendarmes ou des policiers. Tous ont été condamnés. Tous sont bagnards, envoyés par la République en Guyane pour des meurtres, des vols, des agressions mais aussi – plus rarement – pour avoir récidivé plus de sept fois pour des crimes mineurs et mérité la «relégation», l’autre catégorie de forçats.

Ces bagnards suisses sont jeunes. Tous, ou presque, sont perdus pour leur famille, mortifiée d’apprendre qu’ils ne reviendront jamais sur le Vieux Continent, car au-delà de huit ans de travaux forcés – et sauf pour les «politiques» – le bannissement guyanais est perpétuel. Avec, souvent, la mort en embuscade: «Sur 52 000 forçats envoyés en 70 ans à la Guyane écrira en 1935 le journaliste Pierre Hamp, en préface du livre de l’officier salutiste suisse Charles Péan (lire ci-contre), 6000 restent vivants. Le bagne a tué plus d’hommes que les hommes du bagne n’en ont tué.»

L’orage déferle maintenant sur Saint-Laurent-du-Maroni en cette soirée étouffante de mai 1887. Le Camp de la transportation, adossé au fleuve, est plongé dans un silence carcéral que seuls troublent les consignes des porte-clés, les bagnards auxiliaires des surveillants, chargés de fouiller les détenus et de maintenir l’ordre, une fois les lourdes portes de l’enceinte refermées. En 1890, Louis Rossel sera l’un d’eux, mais il ne le sait pas encore. Il tentera entre-temps de s’évader, sera repris, puis condamné à la double chaîne, deux fois plus lourde que l’ordinaire.

Ce sont les vies, les parcours, les années passées de corvées en chantiers par les bagnards suisses, à Saint-Laurent, Saint-Maurice ou aux îles du Salut, que Le Temps a pu reconstituer grâce à des documents inédits – méticuleusement annotés puis rangés par des «matons» le plus souvent corses ou bretons – des archives françaises d’outre-mer, à Aix-en-Provence.

Un journaliste romand, Olivier Grivat, avait fait, voici trente ans, le voyage en Guyane sur les traces de quelques-uns de ces forçats helvétiques. Son récit, dans la Tribune-Le Matin de septembre 1983, s’accompagnait alors de la mention «Exclusif», et disséquait les archives suisses, logiquement limitées, et partielles. Nous avons repris le fil. Et à force d’égrener ces dossiers, ces punitions et ces lettres envoyées par leurs parents sur les rives du Léman, à Neuchâtel, au Tessin, ou à Zurich, le bagne est peu à peu devenu une histoire suisse.

Cette histoire, un homme l’incarne plus que tout autre: il s’agit de Charles Péan, décédé en 1991, qu’Olivier Grivat rencontra au Bureau international du travail, où il représentait à la fin de sa vie l’Armée du salut. Charles Péan est le Suisse qui fit fermer le bagne. L’homme qui, entre 1928 et le départ des derniers forçats de Guyane en 1953, sera l’interlocuteur privilégié des autorités françaises et, en ce qui concerne les détenus helvétiques, de l’ambassade de Suisse à Paris.

Péan, auteur de Terre de bagne et du Salut des parias: «Il confirme que le bagne est dans la peau de l’homme encore plus que dans le territoire de la Guyane, écrira à son propos Pierre Hamp. Si le criminel n’a pas contracté en France cette maladie pénale, le bagne colonial la lui a donnée sous ce titre fallacieux: travaux forcés.»

Retour à Saint-Laurent-du-Maroni en ce mois de juillet 2015. Louis Rossel était là jadis, à cet endroit précis. Sur ce ponton dont il ne reste plus que les piliers rouillés et envasés. Nous avons retrouvé sa trace, comme celle de Georges Delay, le «Papillon» helvète, matricule 3366426, qui, par deux fois, en 1907 et 1909, tenta de s’évader du côté des concessions, ces lopins maraîchers octroyés aux bagnards libérés, souvent nord-africains.

Ah, Papillon! Comment ne pas évoquer celui qui, 60 ans après les cavales de Delay, écrira sur le bagne un best-seller mondial. Henri Charrière, proxénète parisien condamné pour meurtre, s’est attribué beaucoup d’exploits d’autres forçats. Envoyé au bagne entre 1933 et 1944, il signe en 1969 une autobiographie romancée, adaptée au cinéma, avec l’acteur Steve McQueen.

Son ancienne cellule, au Camp de la transportation, fait partie de la visite rituelle organisée par le Musée du bagne, ouvert en novembre 2014. L’historien français Michel Pierre en est l’un des concepteurs: «Il n’y avait pas que des Français au bagne explique-t-il. Beaucoup de forçats, de droit commun ou «politiques» venaient des colonies: Algérie, Indochine, Madagascar… Mais il y eut aussi des Européens, surtout ceux raflés durant la Première Guerre mondiale, parmi lesquels des Suisses accusés d’intelligence avec l’ennemi parce qu’ils parlaient allemand, et condamnés à la déportation perpétuelle en enceinte fortifiée.»

Cette réalité, nous l’avons reconstituée. Aux îles du Salut, sur la piste des Suisses Henri Bucher et Louis Meier, tous deux appréhendés en France entre 1914 et 1918 pour espionnage, le quotidien de ces «politiques», reclus mais pas forcés de travailler, s’est dessiné au vu des rapports, des notes de surveillants, mais aussi de leurs lettres et de celles de l’ambassadeur de Suisse à Paris, Alphonse Dunant (1917-1938), qui ne ménagea pas sa peine pour les sortir de Guyane et les faire rapatrier. Non sans échanges acrimonieux avec Berne sur le remboursement des frais de transport des forçats libérés…

Les bagnards helvétiques eurent des destins aux antipodes, en fonction de leur pedigree et de leur période d’internement. Louis Rossel obtint en 1904 un poste convoité aux cuisines de l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni, imposante bâtisse coloniale toujours debout, rongée par les tropiques. Delay joua d’abord les «forts à bras», s’évada deux fois, en 1909 et 1910, puis devint un détenu modèle et mourut lui aussi en Guyane. Bucher et Meier, déportés de la «der des ders», se retrouvèrent à l’île du Diable à partir de 1919, parcourant en tous sens ce rocher minuscule avec une cinquantaine d’autres forçats. Avant que Meier, pressé de négocier une remise de peine, accepte d’épauler les policiers coloniaux et les tirailleurs sénégalais chargés de mater les émeutes nationalistes d’août 1928 qui embrasèrent Cayenne. L’histoire ne dit pas si le bagnard Meier, issue d’une bonne famille protestante de Zurich, sut que le Jurassien Blaise Cendrars tira de ses journées l’un de ses fameux romans, Rhum. A moins qu’il ne fût une de ses sources.

Il n’y eut pas, à notre connaissance, de Suissesses envoyées au camp féminin du bagne à Mana, près de Saint-Laurent. Ce récit des Suisses jetés dans les geôles coloniales de Guyane, instituées en 1852 et abrogées en 1936, mais fermées vingt ans plus tard, est donc une histoire d’hommes, de violences, d’horreurs, de détresse et parfois de lueurs d’espoir. Charles Péan en fut le témoin. Dès son premier voyage, en 1928, le salutiste est interpellé par un jeune détenu, voleur récidiviste, tandis que le bourreau monte, à côté, une sinistre guillotine. Le gamin réclame une cellule pour lui seul. Traqué par un caïd, il hurle qu’on le laisse tranquille. Demande rejetée: «Le lendemain, il gît là, dans la case, crevé, le ventre ouvert. Il a voulu résister…» écrit Péan. C’était il y a bientôt un siècle. Très loin de la Suisse. C’était le bagne. Richard Werly

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