A propos de la prison Sainte-Pélagie, Alexandre Dumas eut ce mot : «Elle finit par ressembler, en mieux, à un quelconque bottin mondain.» La liste des personnalités qui sont passées par cet établissement hors norme est en effet impressionnante. Louis Arago, Gustave Courbet, Raspail, Blanqui, Proudhon, Jules Vallès… Bon nombre d’intellectuels du XIXe siècle, dont le seul tort était de ne pas être d’accord avec les monarques et les puissants.

Ancien refuge pour filles repenties, Sainte-Pélagie se trouvait sur le site actuel de la Grande Mosquée de Paris, dans le Ve arrondissement. Elle fut transformée en prison en 1792 et détruite en 1898. Le temps d’un siècle tourmenté, elle accueillit les délits politiques et de presse, deux synonymes pour l’époque. Quand Victor Hugo dirige officieusement le journal l’Evénement, Proudhon est à la tête du Représentant du peuple. Et Jules Vallès écope de trois mois de prison pour un article sur la police, paru dans le Globe en 1868.

Sous la monarchie de Juillet et le Second Empire, la censure est féroce. La case Sainte-Pélagie est alors un événement banal de la vie des pamphlétaires. Pour beaucoup, même une fierté. Piédestal des journalistes, elle est le repaire des républicains, car la censure touche surtout les journaux d’opposition aux finances fragiles, étranglés par les amendes.

Première victime du siècle, la caricature. Le journal le Charivari, précurseur du genre, voit son directeur Honoré Daumier et le dessinateur Philippon condamnés à six mois de prison pour quatre dessins du roi Louis-Philippe représenté en poire. Les pamphlets populaires d’extrême gauche seront harcelés sous le Second Empire. Ils n’y vont pas de main morte. La Lanterne, l’un des plus sarcastiques, avait démarré son premier numéro ainsi : «La France contient, nous dit l’Almanach impérial, 36 millions de sujets. Sans compter les sujets de mécontentement.» Henri Rochefort, son directeur, sera condamné à treize mois de prison et un total de 13 000 francs d’amende.

Pour tous les ennemis du pouvoir, le temps passé en prison, c’est peu de le dire, est confortable. Les politiques y bénéficient de nombreux traitements de faveur. Logés dans le plus agréable bâtiment de la prison, baptisé le «pavillon des princes» alors que les autres détenus s’entassent dans les annexes, ils ont la belle vie. Les directeurs de journaux sont particulièrement bien traités. Henri Rochefort se fait apporter ses repas de l’extérieur et dispose même d’un domestique. Chacun a le droit de sortir de la prison quatre fois par mois quand il le souhaite. Dès 1834, les politiques sont dispensés de travail par Adolphe Thiers, ministre de l’Intérieur.

Sainte-Pélagie est un joyeux casino. La circulation est libre et il n’y a pas de régime d’isolement. Les familles et amis sont reçus à tout moment, les détenus y donnent des fêtes, reçoivent à dîner des invités de l’extérieur. Un salon comme tant d’autres à Paris, finalement. En 1833, il y est même organisé un récital piano et harpe.

En septembre 1831, leur liberté est telle que le préfet de police veut mettre un arrêt aux visites dans les chambres. Il se voit objecter un refus catégorique des prisonniers. Habitués à leurs privilèges, ils se révoltent, cassent les meubles du parloir. Chacun emmène sa femme et monte dans les salles communes et les dortoirs pour y passer la journée entière. A Sainte-Pélagie, cette journée célèbre restera surnommée «l’enlèvement des Sabines». Cette différence de traitement entre détenus finira par faire des jaloux et un soir, alors que la fête bat son plein chez les politiques, les prisonniers de droit commun demandent eux aussi à recevoir en dehors du parloir. Pour calmer les esprits, ils seront conviés par les politiques eux-mêmes à leur réception.

Après, la vie continue, entre jeux de cartes, saute-mouton et parties de cache-cache dans la cour. On assiste même un jour, dans les murs de la prison, au mariage de Pierre-Joseph Proudhon avec Euphrasie Piégard. Outre leur vie confortable à l’intérieur de la prison, les prisonniers politiques continuent leurs petites affaires à l’extérieur, comme si de rien n’était. Chacun poursuit ses activités, politiques ou journalistiques. Jules Vallès crée entre les murs une gazette éphémère. Ce Journal de Sainte-Pélagie eut deux numéros. Signé par tous les détenus qui ont élu Vallès rédacteur en chef, l’opuscule est surtout diffusé à l’extérieur et encarté dans un autre journal, Paris. Quant à Proudhon, il finira par être transféré quelques jours à la Conciergerie. Motif : publication répétée d’articles signés dans la Voix du peuple pendant son incarcération.

Ambiance joyeuse, mais ambiance studieuse. Avec autant d’opposants politiques au mètre carré, Sainte-Pélagie était devenue un temple d’idées, où les débats politiques rythmaient la journée autant que les repas. Les réunions politiques s’enchaînaient. Dans la prison, deux clans se côtoient. D’un côté, les légitimistes, de l’autre, les républicains. Chacun se promène affublé du signe distinctif de son clan. Pour les légitimistes, un bonnet vert. Pour les républicains, le bonnet est rouge, sans surprise. Les couloirs sont rebaptisés par les prisonniers eux-mêmes, «jacobin» ou encore «basiléophage» (mangeur de roi). Dans une des salles, les républicains ont fait graver une «table des droits de l’homme», autour de laquelle ils discutent à bâtons rompus.

Scène de la vie communautaire : la «prière du soir», instituée par les prisonniers. En cercle dans la cour autour du drapeau tricolore, les républicains chantent la Marseillaise ou, sur un air d’époque : «Philippe apportera sa tête / Sur ton autel, ô Liberté» La cérémonie se termine après que chacun a baisé le drapeau. Ironie de l’histoire, c’est à Sainte-Pélagie que se sont développées beaucoup des réflexions politiques du XIXe siècle. De grandes pages y ont été écrites, dont les Confessions d’un révolutionnaire, de Proudhon. Comme l’a résumé Jules Vallès :«On était libre de tout dire après avoir été condamné pour n’avoir presque rien dit.»

Bruno ICHER

Sainte-Pélagie, l'affranchie - Libération