«Worst America’s Prison», la pire prison d’Amérique. Le titre de l’enquête de John Lear et E.W. Stagg, publiée dans le magazine Collier’s en 1952, n’avait rien de racoleur. L’article disait simplement la vérité sur ce qui se déroulait, dans l’indifférence générale depuis plus de soixante-dix ans, à Angola, le plus sévère pénitencier du sud des Etats-Unis.

Tout avait commencé par un trait d’humour discutable, lorsque cette plantation avait été baptisée Angola par son propriétaire, Issac Franklin, en référence à la région d’Afrique où avaient été capturés ses esclaves. A sa mort, la veuve se sépara des terres, ce qui fit le bonheur de Samuel James, un ancien major de l’armée confédérée pendant la guerre de Sécession, devenu, en 1869, le patron de la prison d’Etat de Louisiane à La Nouvelle-Orléans. N’ayant pas perdu le sens des affaires, le major, un homme dont l’autorité confinait au sadisme, installa les prisonniers dans les anciens quartiers d’esclaves d’Angola puis, en toute légalité, loua les services de cette main-d’œuvre corvéable à merci.

L’affaire marchait si bien que, en 1901, le gouverneur fit d’Angola le pénitencier de tout l’Etat, construisant de nouveaux bâtiments afin de faire prospérer cette bonne terre où poussaient désormais en abondance le coton et le maïs. En dépit de grincheux qui faisaient remarquer que les prisonniers mourraient beaucoup à Angola, et pas forcément de mort naturelle, tout le monde prenait soin de regarder ailleurs. En 1917, un directeur plus lucide que les autres profita de réductions budgétaires pour virer une partie des gardes, «des brutes illettrées, parlant un français cajun, eux-mêmes pour la plupart des anciens pensionnaires de la prison, qui se livraient à toutes sortes d’actes de barbarie sur les prisonniers». Hélas, ce fut un feu de paille.

Dans les archives de la prison, on découvrit longtemps après qu’un prisonnier sur dix en moyenne était soigné chaque année pour des coups de couteaux. Les registres, trafiqués en permanence, «perdaient» plusieurs dizaines de pensionnaires chaque année. Battus à mort, fouettés, attachés sur des nids de fourmis, abandonnés dans les cages à sueur, ces casemates en tôle ondulée plantées en plein soleil, les prisonniers qui sortaient vivants d’Angola préféraient généralement mourir plutôt que d’y retourner.

De manière assez logique, c’est à Angola que le quartier des condamnés à mort de Louisiane a été installé ainsi que Gruesome Gertie. «Gertie la Cruelle» était le surnom de la chaise électrique en bois qui était installée dans le pavillon D du complexe carcéral. Plus de 500 hommes et une femme s’y assirent une dernière fois, dont Willie Francis, un garçon de 16 ans accusé, probablement à tort, du meurtre d’un pharmacien de Saint-Martinville. Le 3 mai 1946, il fut électrocuté mais quelque chose se détraqua. Brûlé, choqué, le garçon fut soigné pendant six jours avant que le gouverneur et le procureur ordonnent son exécution une seconde fois, le 9 mai. Cette fois, Willie Francis n’en réchappa pas. Dans les années 30, deux journalistes avaient tenté d’alerter l’opinion, non pas dans le Sud où tout le monde s’en foutait, mais dans les grandes métropoles de la côte Est. Ils disaient notamment qu’Angola «était l’endroit au monde où l’on s’approchait le plus de l’esclavage en 1930». Ces révélations firent du barouf à Washington, puis on oublia.

L’affaire revint à la une des journaux dans les années 40 quand un ancien prisonnier, William Sadler, appelé aussi Wooden Ear en raison de sa prothèse en bois de l’oreille dont l’originale avait été perdue dans un combat au couteau à Angola, rédigea une série d’articles où il décrivait les humiliations, les traitements inhumains infligés aux détenus tandis que la prison et l’Etat de Louisiane faisaient un profit confortable sur leur dos.

Il fallut donc que, au début des années 50, Lear et Stagg publient leur enquête, pour qu’enfin, une action fédérale soit entamée. Elle faisait suite à un acte de rébellion d’une cinquantaine de prisonniers qui, en novembre 1951, se tranchèrent ensemble le tendon d’Achille afin de protester contre leurs conditions de détention.

Une dizaine d’années plus tard, le romancier américain James Lee Burke, à l’époque professeur à l’université, fit un séjour à Angola pour enregistrer les blues que les prisonniers chantaient depuis des temps anciens. «Un détenu racontait que les traitements les plus durs étaient réservés aux détenus de la Red Hat House. Un petit bâtiment où étaient bouclés les prisonniers les plus dangereux, qui devaient porter un chapeau en paille peint en rouge pour que les gardes ne les perdent jamais de vue. Un jour, je suis monté sur la levée qui longeait le fleuve. Un des prisonniers m’a souri et il m’a dit : "Monsieur Burke, plus de cent hommes sont enterrés sous vos pieds et je l’ai cru".»

Les protestations finirent par porter leurs fruits mais il fallut attendre les années 70 pour que les conditions de vie à Angola s’harmonisent enfin avec celles des autres prisons d’Amérique, ce qui n’est pas non plus une garantie de confort. Un programme éducatif a même été lancé avec l’organisation un peu surréaliste d’un rodéo deux fois par an, destiné à collecter des fonds et accueillant 10 000 spectateurs. Les prisonniers peuvent concourir mais n’ont pas le droit de s’entraîner.

Comme dans toutes les administrations américaines, l’heure est aux réductions budgétaire. Ces trois dernières années, plusieurs dizaines de gardiens ont été remerciés, remplacés par des caméras de surveillance. Et la prison a appliqué le régime du double bunkked. Tous les lits des détenus ont été transformés en lits jumeaux pour augmenter la capacité de l’établissement. Cela, les visiteurs ne peuvent pas le voir. En revanche, un gardien souriant les accompagnera volontiers à la Red Hat House, entièrement rénovée, au fond de laquelle trône l’authentique Gruesome Gertie en parfait état de marche.

Bruno ICHER

Angola, quartier d'esclaves - Libération