C’est une longue lettre circonstanciée, datée du 28 mai 1897 et envoyée au rédacteur en chef du Daily Chronicle. Oscar Wilde, 42 ans, vient d’être libéré de la prison de Reading qu’il immortalisera dans The Ballad of Reading Gaol. «La cruauté exercée jour et nuit sur les enfants dans les prisons anglaises est incroyable, sauf pour ceux qui y ont assisté et connaissent la brutalité du système», assène celui qui vient d’y vivre l’enfer. L’auteur du Portrait de Dorian Gray, condamné à deux ans de travaux forcés en 1895, le maximum de la peine pour délit d’homosexualité, songe au triste sort de ceux qui y sont encore.

Avant d’atterrir dans cette prison située à une soixantaine de kilomètres à l’ouest de Londres, considérée comme l’une des plus sévères du pays, il a déjà goûté dans la capitale à la non moins redoutable Pentonville, et même à Wandsworth. L’écrivain irlandais, qui sortira de ces deux années pénitentiaires brisé, s’émeut alors dans son courrier du traitement réservé à un gardien, Thomas Martin, renvoyé de Reading pour avoir donné des biscuits à un enfant affamé. La lettre d’Oscar Wilde décrit en détail la peur, le confinement, la faim auxquels sont confrontées ces âmes non aguerries et suggère des assouplissements dans leurs conditions d’emprisonnement. «La façon dont les enfants sont traités à l’heure actuelle est vraiment un outrage à l’humanité et au sens commun.»

Entre les quatre murs de son cachot, Oscar Wilde a réussi à écrire. D’abord privé de tout, le prisonnier a obtenu des livres et finalement un petit matériel d’écriture, grâce au nouveau directeur de Reading. Entre janvier et mars 1897, il rédige une longue épître à lord Alfred Douglas, bel et capricieux éphèbe rencontré en 1891. C’est en répliquant par un procès en diffamation à l’accusation de sodomie du père d’Alfred, le marquis de Queensberry, que Wilde s’est retrouvé dans un engrenage infernal qui l’a mené aux portes de Reading. Lire, écrire et penser à son amant, sans s’épargner du ressentiment, lui permet de tenir. «Je devais garder à tout prix l’Amour dans mon cœur. Si j’allais en prison sans Amour, que serait devenue mon Ame ?» constate-t-il dans De Profundis. Dans ces 120 pages serrées, Oscar Wilde raconte notamment à «Bosie» un événement qui lui a permis de dépasser la honte. «Quand, entre deux agents de police, je fus amené de ma prison à la cour des Banqueroutes, M. attendit dans le long corridor sinistre, afin de pouvoir, devant la foule qu’un geste si doux et si simple réduisit au silence, soulever gravement son chapeau, tandis que, les menottes aux mains et la tête baissée, je passais devant lui. Des hommes sont allés au ciel pour plus de petites choses que cela.»

Après l’enfermement, il n’y eut d’écrivain que pour la Ballade de la geôle de Reading Gaol. Quittant l’Angleterre pour ne jamais y revenir, Oscar Wilde commence le poème à Berneval-sur-Mer, près de Dieppe. Trois ans plus tard, il mourra, seul et démuni, dans un hôtel de la rue des Beaux-Arts, à Paris. «A 6 heures du matin nous lavions nos cellules / A 7 heures tout semblait calme /Mais la prison semblait toute emplie du murmure / D’une aile forte qui battait /Car le seigneur de mort à l’haleine glacée / Etait là, entré pour tuer…» Le texte lui fut inspiré par le souvenir de l’exécution d’un de ses codétenus, le 7 juillet 1896. Prison du comté de Berkshire, Reading servait de centre pour les mises à mort. La première exécution eut lieu en 1845 devant 10 000 spectateurs, la dernière en 1913.

La Ballade fut publiée sous l’étrange pseudonyme de C3.3., numéro de matricule de Wilde à Reading. Comme l’explique Elizabeth Hughes, qui a planché sur les albums du bagne entre 1883 et 1915, les numéros des détenus provenaient de leur localisation dans l’établissement. Il y avait trois ailes pour les criminels, A, B, et C. Ainsi C.3.3 identifiait un prisonnier qui logeait dans la cellule 3, étage 3 de l’aile C. Il y a des trous, et la période d’incarcération de l’écrivain n’y figure malheureusement pas. En revanche, il demeure dans les registres criminels du royaume, le ministère britannique de l’Intérieur ayant refusé d’effacer son nom à l’occasion du 100e anniversaire de son arrestation. La «scénographie» a évolué dans les prises de vue. Sur les premières photographies, la plupart des prisonniers montrent leurs mains, doigts un peu écartés, probablement pour ajouter un signe distinctif. A partir de 1889, le photographe utilise un miroir pour que le profil soit inclus dans l’unique cliché. Puis il passe à deux prises, de face et de profil. Un temps, un petit studio a été installé dans la cour d’exercice, avant sa transformation en lieu d’exécution.

L’histoire de la prison de Reading remonte au moins au XVIe siècle. Le long du site de l’abbaye et près de la rivière Kennett se dressait déjà un lieu de détention. En 1844, on décide de rebâtir complètement l’édifice en l’adaptant au goût du jour architectural et philosophique. Un certain George Scott présidera à sa conception. Le modèle est calqué sur la prison de Pentonville, construite en 1842, elle-même inspirée de l’Eastern State Penitentiary à Philadelphie, aux Etats-Unis, qui date de 1829. Pour Pentonville, on s’était inspiré des idées de Jeremy Bentham et de son concept de panoptique, qui permettait l’observation permanente des détenus grâce à un principe de vision totale, avec un gardien situé au centre. Reading a obéi à une architecture en croix, les fameuses quatre ailes A, B, C et D. Les détenus étaient traités selon la vogue du «système séparé», qui permettait de réduire au maximum les relations entre criminels.

Au XXe siècle, bien après le séjour de son plus fameux détenu, Reading a connu beaucoup d’usages : centre d’internement pendant les deux guerres mondiales, prison pour les Irlandais lors du soulèvement de Pâques, en 1916, maison de redressement de 1951 à 1969. Depuis 1992, elle sert de centre de détention provisoire de 300 places pour les 18-21 ans. La majorité des cellules sont toujours situées dans les ailes victoriennes, dont la C. Le plus petit établissement pénitentiaire de Grande-Bretagne reste le plus célèbre. Par son nom gravé dans la douleur par C.3.3, alias Oscar Wilde.

Frédérique ROUSSEL