Berlin, fin juin. On dit à Marco qu’on va aller à Spandau. Il n’a jamais mis les pieds dans ce quartier excentré. Il demande : «Qu’est-ce que tu vas faire à Spandau ?» On lui parle de Rudolf Hess, de sa prison. Il ne sait pas qui c’est. Marco a 28 ans, il est né à l’Est.

On part donc de loin. Il y a un peu moins d’un mois, l’histoire de Hess a connu un point plus que final avec la destruction de sa tombe dans le village de Wunsiedel en Bavière. Elle faisait en effet l’objet d’un culte néonazi à la date anniversaire de sa mort, le 17 août. La concession n’a pas été renouvelée, avec l’accord de sa petite-fille, et la stèle, qui portait la mention «J’ai osé», a été rasée.

Rudolf Hess fut le secrétaire particulier de Hitler bien avant son accession au pouvoir. Ensemble, ils foirent le putsch de Munich avec Himmler et Goering entre autres, en 1923. Ils seront du coup compagnons de cellule. En tant que secrétaire, Rudolf Hess participe à la rédaction de Mein Kampf. Jusque-là, c’est la routine nazie. Il est aussi corédacteur des lois sur la protection du sang allemand (des lois antisémites, donc). Hitler le présente comme son dauphin, il sera le parrain de son fils. La guerre commence. Et soudain c’est le drame. Un matin du printemps 1941, Rudolf Hess se barre en Grande-Bretagne à bord d’un avion. Il se fait canarder au-dessus de l’Ecosse, atterrit en catastrophe et se fait arrêter direct. On le fout en taule, d’où il ne sortira qu’à sa mort. La taule en question, c’est d’abord la Tour de Londres puis, après le procès de Nuremberg, la prison de Spandau. Il n’y est pas seul. Six autres dignitaires nazis qui ont échappé à la pendaison l’accompagnent. Parmi les plus fameux, l’architecte Albert Speer, dont on prétend qu’il passe son temps à dessiner les plans d’un jardin dans la prison. Il faut dire qu’elle est très verte, au milieu d’un parc entouré de murailles.

Jusque-là c’est pas sorcier, sauf que la plupart des codétenus de Hess sont libérés avant 1957 et les deux derniers en 1966. Hess reste seul, surveillé jour et nuit par des soldats alliés qui se relaient jusqu’à sa mort, en 1987. On le retrouve pendu à un fil électrique, il avait 93 ans. Pas besoin d’être Pierre Bellemare pour comprendre le potentiel narratif que dégagent ces éléments. Qu’est-ce que Hess allait faire au Royaume-Uni ? Pourquoi n’a-t-il pas été libéré au même moment que tous les autres alors qu’il était en prison au pire de la «solution finale» et n’avait aucun rôle décisionnel ? Pourquoi dépenser de l’argent pour garder un unique prisonnier pendant vingt ans de plus dans une forteresse ? Celle-ci fut détruite rapidement après sa mort. Il ne reste que quelques bâtiments intégrés au tissu urbain, et un supermarché sur son emplacement. Il est en revanche assez aisé de trouver des photos volées de l’époque sur Internet, postées par d’anciens soldats. Et aussi une foule de vidéos néonazies en hommage à Hess, avec chansons romantiques à sa gloire.

Concernant la première question, Hess a déclaré avoir été envoyé en mission par Hitler pour chercher des accords de paix avec la fraction de l’aristocratie anglaise hostile à Churchill. Hypothèse démentie par le Reich, avec communiqués de Goebbels regrettant que Hess ait une araignée au plafond, même si les historiens s’accordent à penser que Hitler ne pouvait pas ne pas être au courant, étant donné le degré d’intimité des deux hommes. Par ailleurs, cette tentative d’alliance précède tout juste l’opération Barbarossa d’invasion de l’URSS, et une paix à l’Ouest aurait laissé les mains libres à l’Est. Dans les mémoires (1) d’Eugene K. Bird, qui fut le directeur américain de Spandau de 1964 à 1972, Hess répond évasivement sur son périple de 1941. «Le Führer lui avait bien souvent déclaré […] que tout effort ayant pour but d’épargner des vies humaines était justifié et il vit là un encouragement à entreprendre la mission qu’il s’était fixée à lui-même.» Il refusa juste de reconnaître qu’il s’était fait berner par les services secrets anglais qui lui avaient monté un bateau sur ces prétendus accords de paix.

Avant d’être un nazi, Hess était passionné d’astronomie. Fils d’un marchand, né en Egypte, il avait étudié à Neuchâtel (Suisse) et parlait couramment français. Sa cellule sera ornée de photos de la Lune. Après avoir été nazi, il devint taciturne et refusa de recevoir à Spandau sa femme et son fils jusqu’à Noël 1969 : son état de santé dégradé le rendit alors plus affectueux. La vie à Spandau est documentée par le même commandant Bird. Les prisonniers ont interdiction de se parler (de toute façon, ils se détestent presque tous) et ils n’ont pas le droit de tenir un journal, car on craint que leurs mémoires ne nourrissent plus tard des cultes nazis. Bird contrevint à cette consigne en encourageant Hess, avec qui il s’était lié d’amitié, à écrire - raison pour laquelle il fut viré de son poste. En outre, le partage de Spandau entre les quatre alliés tourne souvent au pugilat. Les Soviétiques accusent les Américains d’être trop libéraux avec les prisonniers et les Américains accusent les Soviétiques de les sous-alimenter. Interdiction de se coucher entre 6 heures et 22 heures. La nuit, ils sont réveillés sans cesse par des torches qu’on braque sur eux. Quant à Hess, il rend fou gardiens et codétenus. Il pousse des cris la nuit, ou le jour au jardin, refuse de se le lever, de se laver. Il fait dans la résistance passive, feint l’amnésie. Les gardiens ont une technique pour le mettre en route : ils tirent d’un coup sec son matelas et le prisonnier numéro 7 (comme on le nomme) se retrouve par terre. Bird fait un portrait beaucoup plus sympathique de Hess, même s’il cite ses collègues dépeignant un manipulateur capable de bouffer toutes les fraises du jardin sans en laisser à ses codétenus.

Parmi les délires qui entourent le personnage, il y a celui du double. Certains croient qu’un sosie était enfermé à sa place (qui ne se serait jamais plaint…). Le fils de Hess accusa longtemps les Soviétiques d’avoir suicidé son père. C’étaient aussi eux qui refusaient de le libérer depuis 1967. On attend 2017 et l’ouverture des archives pour en reparler.

(1) «Rudolf Hess dévoile son mystère», Gallimard, 1975.

Eric LORET

Spandau, nid de nazis - Libération