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Publié par Philippe Poisson

339 – La romancière Caroline Fabre-Rousseau et les oubliés de l’histoire

Le Carnet de l’histoire de la justice, des crimes et des peines  développe la rubrique Portrait du jour – Criminocorpus  et ouvre ses pages aux fidèles lecteurs du site.

Pour son 339ème Portrait du jour – Criminocorpus  le carnet reçoit avec infiniment de plaisir Caroline Fabre-Rousseau dont son dernier roman Elles venaient d’Orenbourg est publié aux  Editions Femmes Chevre-feuille étoilée.

Caroline Fabre-Rousseau, romancière a un penchant certain pour les oubliés de l’histoire. Mêlant recherches et fiction, elle exhume des époques et des personnages, réels ou imaginaires, pour mieux les arracher à l’oubli. Sa précédente biographie faisait revivre Julie Duvidal, artiste peintre reconnue en son temps, écrasée par l’ombre de son beau-frère Victor Hugo.

Biographie croisée, « Elles venaient d’Orenbourg » raconte avec sensibilité et érudition deux parcours contrastés et révélateurs de la condition féminine au tournant du XIXe siècle.

Bienvenue Caroline sur le très discret et prisé carnet Criminocorpus. Ph. P

Merci à Blandine F, stagiaire en communication, pour la réalisation de cette interview.

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Interview de Caroline Fabre-Rousseau, 12/05/2020

Combien de temps ont duré vos recherches ? Comment avez-vous travaillé ?

Je passe environ un an à mener l’enquête, avant d’écrire un livre. Je vais dans les archives, les bibliothèques, les musées, je voyage. Mais je n’attends pas d’avoir tout trouvé, sinon je ne commencerais jamais ! Au fur et à mesure que j’écris mes chapitres, je continue à chercher, cette fois-ci principalement sur le web, qui est un outil fantastique. Je suis ainsi tombée par hasard sur la plaque en cuivre des époux Gaussel, vendue aux enchères sur Ebay et particulièrement émouvante, car il n’y avait qu’une inscription commune « Docteur Gaussel », reliée par « Monsieur » et « Madame ». Cette plaque résumait tout le combat de Glafira, le soutien indéfectible de son mari, et la parfaite égalité qui régnait entre eux.

J’ai eu la chance de retrouver une descendante de Glafira, sa petite-fille, qui m’a confié la correspondance et les photos de la famille. Quelle n’a pas été mon émotion de pouvoir l’inviter avec ses descendants, lors de l’inauguration de l’amphithéâtre. C’était un peu la réalisation d’un rêve…

Pour Raïssa, les principales informations provenaient de ses mémoires inédits. Il fallait inventer une autre manière de les présenter, mettre en valeur sa famille et surtout travailler sur le lien qui unissait les deux femmes. J’ai donc inventé une correspondance, mis en scène des événements marquants. Je voulais renouveler l’intérêt du lecteur et surtout ne pas le perdre dans ces va-et-vient entre les deux héroïnes.

J’ai aussi longuement marché dans les allées du jardin botanique, imaginant l’émerveillement de Samuel Kessel, le père de Joseph, venu d’un ghetto désolé d’Ukraine, devant cette végétation méditerranéenne, dans cette ville qui lui avait sauvé la vie. On l’avait envoyé à Montpellier en désespoir de cause, car il se mourait de tuberculose à Paris.

Vous nous replongez dans la fac de médecine de l’époque. On a l’impression d’y être, surtout au théâtre d’anatomie. Comment avez-vous fait ?

J’ai interviewé des médecins, des étudiant(e)s en médecine, je leur ai demandé de me raconter leur première dissection, j’ai visité plusieurs fois le conservatoire d’anatomie, j’ai planché sur des planches d’anatomie. Je n’ai pas fait d’études scientifiques, je suis une pure littéraire, hypokhâgne, double cursus anglais allemand à la Sorbonne, cela me faisait peur au début. Jusqu’à ce qu’un de mes enfants me dise très justement que pour les lecteurs c’était une chance, car au moins ils y comprendraient quelque chose. Ce qui m’importe, c’est l’émotion. Comment Glafira et Raïssa ressentaient les choses en quittant la Russie, leur famille, en arrivant à Genève (elles y ont passé un an), en s’inscrivant à Montpellier, comment elles sont tombées amoureuses, comment elles ont vécu leurs grossesses…

Vous nous parlez de Paul Valéry, de la révolte des vignerons, du dimanche sanglant à St Pétersbourg, des raids aériens et des exploits de Joseph Kessel en 1917, bref il y a une foule d’événements historiques, mais votre livre n’est pas si long. Comment avez-vous pu condenser tant de choses ?

Je me mets dans la peau de mes personnages. Je ne raconte pas l’histoire, je la vis à travers eux. Demandez aujourd’hui à dix personnes de vous raconter leur confinement, vous aurez dix versions différentes, avec des détails insignifiants pour certains, marquants pour d’autres, touchants, drôles ou tragiques. C’est ça l’histoire, et on ne la trouve pas dans les livres d’histoire, mais dans la vie des anonymes. C’est cela qui m’attire dans l’écriture et que je pratique depuis mon premier roman.

Vous pouvez nous en dire un peu plus sur vos précédents livres ?

Je me suis penchée sur le destin extraordinaire de la peintre Julie Duvidal, devenue comtesse Hugo par son mariage, j’ai écumé les musées pour retrouver ses tableaux, me suis plongée dans la correspondance de Victor Hugo, du peintre Gérard, de David, de Delécluze. J’ai « inauguré » une exposition consacrée aux artistes de la famille au musée Victor Hugo à Paris. Là aussi, hasard, mon livre, La Belle-soeur de Victor Hugo est sorti exactement au moment du vernissage. C’était un grand moment !

Pour Café zébré, thé à la menthe , j’ai commencé à écrire sur des émeutes sanglantes à Meknès au lendemain de l’indépendance, jusqu’à ce que je découvre l’existence dans ma famille de journaux relatant les événements, pieusement gardés dans les archives d’un de mes oncles et qui n’en avait jamais parlé. L’écriture de ce livre répondait à une blessure familiale inconnue et soigneusement cachée. Et pour C’était malgré nous, j’avais toujours voulu raconter d’une manière ou d’une autre l’histoire de ces alsaciens enrôlés de force dans la Wehrmacht. J’ai inventé l’itinéraire de l’un d’entre eux, grand-père mystérieux d’un des personnages et me suis retrouvée à Colmar au salon du livre, discutant avec des gens profondément émus, qui me racontaient comment un grand-oncle ou un grand-père leur avait toujours caché cet épisode. C’était d’autant plus touchant que je ne suis pas alsacienne et que je marchais sur des œufs en m’attaquant à un épisode aussi douloureux de leur histoire.

Merci beaucoup Caroline Fabre-Rousseau ! Nous vous souhaitons beaucoup de lecteurs après ce long confinement !

Interview réalisée par Blandine F, stagiaire en communication.

Caroline-fabre-rousseau

facebook.com/CFabreRousseau

Instagram : @carolinefabrerousseau

Bibliographie :

Elles venaient d’Orenbourg, éd. Chèvre-feuille étoilée, 2020 (biographie).

L’Affaire Julie Hugo, éd. Chèvre-feuille étoilée, 2017 (théâtre).

En Coulisses, éd. Chèvre-feuille étoilée, 2017 (essai).

Apparences et Dépendances, 2016 (spectacle de danse).

La Belle-soeur de Victor H., éd. Chèvre-feuille étoilée, 2016 (biographie).

Café zébré, thé à la menthe, éd. Chèvre-feuille étoilée, 2015 (roman).

Les Eléphants de Copenhague, éd. LEN, 2014 (nouvelles).

Les Belles Esclaves, éd. Edilivre, 2014 (poésie).

C’était malgré nous, éd. Prisma, 2012 (roman).

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Philippe Poisson, gestionnaire du carnet criminocorpus, anime la rubrique « Portrait du jour ».

Le carnet Criminocorpus est ouvert à un large public au-delà de la seule communauté des chercheurs. Cette rubrique «portrait du jour» permet  de faire connaître d’autres activités croisant l’histoire de la justice à travers le parcours de personne ayant accepté de présenter leur trajectoire professionnelle. On trouvera donc ici des parcours d’historiens, de romanciers, de sociologues, cinéastes, professionnels de la sécurité, etc.  Cette rubrique est animée par Philippe Poisson, membre correspondant du CLAMOR et ancien formateur des personnels à l’ENAP et l’A.P. La publication du portrait du jour est liée aux bonnes volontés de chacun, nous invitons donc les volontaires à prendre contact avec philippepoisson@hotmail.com – Marc Renneville, directeur du CLAMOR et de Criminocorpus.

Directeur du CLAMOR, Marc Renneville est historien des sciences spécialisé sur les savoirs du crime et du criminel, directeur de recherche au CNRS et membre du centre Alexandre Koyré.

A propos du site : Criminocorpus propose le premier musée nativement numérique dédié à l’histoire de la justice, des crimes et des peines. Ce musée produit ou accueille des expositions thématiques et des visites de lieux de justice. Ses collections rassemblent une sélection de documents et d’objets constituant des sources particulièrement rares ou peu accessibles pour l’histoire de la justice.

Nos autres sites : REVUE et le BLOG D’ACTUALITÉS

Relecture et mise en page Ph. P et S.P

 

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