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Les pieds de l’homme sont attachés avec ses mains derrière le dos. Le pauvre bougre est à terre et tente de se protéger du soleil aveuglant. Le sous-officier qui surveille le reste de la section de ce bataillon d’Afrique passe à côté et lui envoie un coup de pied, négligemment et semble être satisfait du cri de douleur qu’il entend : «  C’est donc que tu vis encore, vermine ! »

La description des compagnies disciplinaires, des bagnes coloniaux, fait froid dans le dos. Georges Darien et Jean Allemane me font face. Le premier est écrivain de tendance anarchiste. Son ouvrage paru il y a une vingtaine d’années sur Biribi -surnom donné aux prisons militaires d’Afrique et autres territoires d’Outre-mer - avait fait du bruit et Aristide Bruant en a tiré une chanson fredonnée par tout Paris.

Le second, ancien communard, a été élu député en 1906 sous les couleurs des socialistes. Tous les deux ont connu le bagne, en Tunisie pour l’un, en Nouvelle-Calédonie pour l’autre. Ils savent de quoi ils parlent. Ils me rapportent les propos et les comportements des gradés dirigeant ces casernes, décrivent les différentes tortures possibles : la crapeaudine (mains et pieds entravés dans le dos d’un forçat jeté à terre en plein soleil), le silo (enfermement prolongé d’un puni dans une fosse) sans parler des coups de nerf de bœuf qui pleuvent de façon continue sur des corps amaigris par la faim et la maladie.

Combien sont-ils ces repris de justice que l’armée ne veut pas incorporer en métropole, ces condamnés des tribunaux militaires pour insoumission, désertion ou indiscipline, ces invertis ou ces faibles d’esprit que l’Administration a décidé depuis toujours de reléguer loin des yeux et des oreilles de nos concitoyens ? 3 000, 5 000 ou plus ? Les chiffres divergent. Allemane précise que l’armée elle-même s’y retrouve mal entre ses pénitenciers d’Algérie, ses sections disciplinaires coloniales, ses bataillons d’Afrique ou enfin ses chasseurs légers. L’ensemble porte le même nom, passé dans le langage courant, de « Biribi », jeu de loterie italien sympathique du début du XIXème siècle devenu une horrible roulette qui broie, parfois presque au hasard, des jeunes gens dans l’indifférence du plus grand nombre.

On ne revient pas sans de profondes blessures physiques ou morale de Biribi. On ne peut oublier les pratiques sexuelles honteuses imposées par les caïds, les humiliations quotidiennes des gardes, la malaria, la typhoïde ou la tuberculose, les séjours dans des cachots puants et suffocants situés au-dessus des latrines.

« Ce sont des casernes de la République ! » Georges Darien se penche vers moi et répète plusieurs fois cette phrase.

La question que je redoutais arrive :

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je n’ose répéter ce que m’a répondu le directeur de cabinet lorsque j’ai abordé le sujet :

« Ces bagnes sont inévitables. Les régiments de métropole, au contact possible avec l’ennemi, ne peuvent accueillir des soldats posant de graves difficultés d’intégration. Il n’est pas envisageable qu’ils confient des armes, accordent des permissions pour aller en ville, à des brutes, des fous ou des condamnés aux assises ou en correctionnelle.

Nous avons déjà beaucoup fait pour ce que vous appelez « Biribi ». Une circulaire de 1902 interdit les fers, un arrêté de 1906 réduit les pouvoirs des officiers subalternes et des inspections sont organisées de façon périodique par le haut commandement. Le savez-vous ? Ces contrôles ne signalent rien d’anormal ! On ne doit pas croire tout ce que disent ceux qui reviennent de ces bataillons. Ces pauvres gars n’ont pas de paroles, boivent et fabulent. Et puis, il ne faut pas oublier que le gouvernement radical ne tient pas à rabaisser à nouveau les généraux, durement secoués par l’Affaire Dreyfus. Le pays a besoin de croire en son armée, de l’imaginer glorieuse, droite et prête à défendre le territoire contre l’envahisseur allemand. Les bagnes d’Afrique du Nord ne pèsent pas lourds dans ces considérations. »

Allemane et Darien sont devenus silencieux, ils attendent une réponse, un geste. L’écoute et la compassion ne leur suffisent pas. Il convient selon eux, de mettre un terme à un scandale, de lutter contre un enfer honteux, de libérer des milliers de jeunes garçons écrasés.

« Qu’allez-vous faire, Monsieur le conseiller ? »

Je lâche, à voix basse, que je vais en reparler à ma hiérarchie mais aussi, que j’ aborderai ce sujet avec mon ancien patron Clemenceau.

A suivre…

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Des détenus dans les bagnes coloniaux : leur seule et dernière liberté, c’est le tatouage…

 

12 novembre 1909 : L’enfer des bagnes militaires

Il y a un siècle

La Belle Epoque, au jour le jour, comme si vous y étiez

ilyaunsiecle.blog.lemonde.fr/.../



Pour en savoir plus :

Biribi

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Publié par Anonyme sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 6 mois

Présentation de l'éditeur Biribi paru en 1889, moins de vingt ans après la défaite de la France. Il dénonçait le sadisme des chaouchs, les adjudants, dans les bataillons disciplinaires, les brimades incessantes, les…

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Biribi : les bagnes coloniaux de l’armée française

Publié par Anonyme sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 8 mois

Une plongée dans l’enfer des bagnes militaires français qui, à travers une documentation exceptionnelle, nous fait découvrir l’horreur régnant dans ces camps disciplinaires. Biribi, c’est le nom donné à la fin du XIXe…

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La grande muette et son bagne

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Publié par Anonyme sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 6 mois

Biribi est le nom générique, d’origine populaire, donné au système pénitentiaire et disciplinaire de l’armée française. Dominique Kalifa conclut son dernier ouvrage en indiquant, curieusement, que Biribi est un « non lieu de…

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Les bat' d'af : les zéphirs et les joyeux (1831-1972)

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Publié par Anonyme sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 6 mois

... Des combats sans cesse recommencés que Georges Fleury, historien militaire, détaille avec verve dans un autre ouvrage. Et qui virent la naissance des fameux «bat' d'Af'», les «disciplinaires» de…

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Les vrais, les durs, les tatoués

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Publié par Anonyme sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 8 mois

... Naze et bousillé, soit syphilitique et tatoué. Cette "école française du tatouage" est née dans les bagnes au XIXe siècle en Afrique du Nord, dans ce que l'on…

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-29538027.html

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Bat d’af, la légende des mauvais garçons

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Publié par Anonyme sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 6 mois

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Trois livres signalés par l'historien jean-marc berlière - mai 2009 -

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Publié par le chevalier démasqué sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 6 mois

1. Dominique KALIFA, Biribi Les bagnes coloniaux de l’armée française, Perrin, 342 pages, (21 €). Présentation de l’éditeur : « Ce livre retrace, pour la première fois, l’histoire des « corps spéciaux » de l’armée française – compagnies disciplinaires,…

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-31803400.html 

 

Les palimpsestes des prisons - les corps tatoués des prisonniers

Publié par Anonyme sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 8 mois

... Donc les registres d'écrou, nettement plus pauvres que les dossiers précédemment cités. Les informations les plus précises et les plus détaillées fournies par ces…

http://philippepoisson-hotmail.com.over-blog.com/article-29504337.html

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Crime, science et identité : anthologie des textes fondateurs de la criminalistique européenne…

Publié par Anonyme sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 11 mois

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Papiers des bas-fonds - archives d’un savant du crime, 1843-1924

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Publié par Anonyme sur le blog philippepoisson-hotmail.com, il y a 1 mois

... L’histoire, la fréquence, mais aussi identifier ses auteurs, saisir leurs personnalités et leurs mœurs. Il a ainsi conservé une formidable masse de documents divers : profils de…

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